L’ispravnik nouvellement élu, avec toute sa bande, nobles et cavaliers,
écoutaient depuis longtemps les tziganes et buvaient au nouveau cabaret,
quand le comte, enveloppé de drap bleu, qui avait appartenu au feu mari
d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie.
--Petit père Votre Excellence! Nous vous attendons depuis longtemps! lui
dit, dans la salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en découvrant
ses dents éclatantes. Et il le débarrassa de sa schouba.
--Nous ne vous avions pas vu depuis Lebediane... ajouta-t-il, Stiochka
en a été malade d’ennui.
Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple et élancée, au visage
olivâtre, dont les joues avaient une teinte rouge brique et dont les
profonds yeux noirs étincelaient sous de longs cils, accourut à la
rencontre du comte.
--Ah! mon petit comte, mon adoré! Quel bonheur! s’écria-t-elle avec un
joyeux rire.
Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air content. Les vieilles, les
babas et les jeunes filles sautèrent de leurs places et entourèrent le
nouveau venu.
Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes sur la bouche; les
vieilles et les hommes lui baisèrent l’épaule et la main; les nobles se
montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant plus que la fête, étant
arrivée à son apogée, commençait à décliner. Une sorte de lassitude
avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu son action excitante sur
les nerfs et ne faisait plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient déjà
jeté leur feu, et l’ennui venait à grands pas. Toutes les chansons
étaient chantées; elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y
laissaient qu’une impression de bruit. Quoi qu’on fît, on ne trouvait
plus rien d’amusant.
L’ispravnik, étendu par terre aux pieds d’une vieille, était dans un
état d’abrutissement indescriptible; il agita ses jambes et cria:
--Du champagne!... le comte est arrivé!... du champagne!... arrivé!...
eh bien! du champagne!... Je voudrais un bain de champagne pour m’y
plonger... Messieurs de la noblesse, j’aime la société des gens bien
nés... Stiochka, chante la «petite Route...»
Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais d’une autre manière. Il
était assis dans l’encoignure du divan, tout près d’une grande et belle
tzigane, Lioubacha, et, les fumées du vin lui brouillant la vue, il
clignotait des yeux, dodelinait de la tête et répétait sans cesse les
mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune tzigane de s’enfuir avec
lui quelque part.
Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si ce qu’il lui disait eût été
très drôle; le visage de la tzigane laissait toutefois percer quelque
tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur son mari, Sachka le
louche, qui, debout en face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la
déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha vers son oreille et le
pria de lui acheter en cachette des parfums et un ruban.
--Hourra! cria le cavalier lorsque le comte entra.
Le beau jeune homme allait et venait d’un air soucieux; d’un pas
saccadé, il scandait son pas à travers la chambre en fredonnant des airs
de la _Révolte au Sérail_[18].
[18] Traduction littérale. Peut-être est-il question de l’_Enlèvement
au Sérail_.
Le vieux père de famille, entraîné chez les tziganes par les instances
pressantes et réitérées de messieurs les nobles qui lui juraient que
sans lui rien n’irait bien et qu’il valait mieux, en ce cas, n’y point
aller, était étendu sur le divan; il s’était affalé là dès son entrée,
et personne ne faisait plus attention à lui.
Un certain tchinovnik, qui se trouvait là aussi, avait ôté son frac.
Assis, le corps renversé et les pieds posés sur la table, il passait sa
main dans ses cheveux et prouvait par son attitude qu’il entendait la
grande vie.
Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna le col de sa chemise et
posa ses pieds plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé la
fête.
Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées çà et là, formèrent de nouveau
le cercle. Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses genoux et
commanda du champagne.
Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant Stiochka, et les chants
commencèrent: «Quand je marche dans la rue»; «Eh! vous, les
hussards...»; «Entends-tu, comprends-tu?», etc.
Stiochka chantait très bien; sa voix de contralto, pleine, sonore et
flexible, sortait avec aisance de sa poitrine; son sourire, ses yeux
riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient involontairement
son chant, son cri déchirant au commencement de chaque couplet, tout
cela remuait profondément les auditeurs. On voyait que tout son être
était au chant.
Iliouchka, de son sourire, de son dos, de ses jambes, de toute sa
personne, prenait part à l’action exprimée par la chanson qu’il
accompagnait sur sa guitare. Il fixait ardemment la soliste comme s’il
l’eût entendue pour la première fois.
Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain se redressait, et à la
dernière note, comme s’il se fût senti supérieur à tout le monde,
orgueilleusement, d’un geste délibéré, il relevait sa guitare d’un coup
de genou, la retournait, puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux
en arrière et regardait le chœur en fronçant le sourcil. Tout son corps,
du cou aux talons, était remué dans toutes ses fibres... Vingt voix
énergiques reprenaient avec force et résonnaient dans l’air. Les
vieilles tressautaient sur leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et
montrant les dents, poussaient des cris en mesure, plus aigres les uns
que les autres. Les basses, la tête penchée sur l’épaule et gonflant le
cou, mugissaient derrière les chaises.
Quand Stiochka lançait ses notes élevées, Iliouchka approchait davantage
d’elle sa guitare comme s’il eût voulu aider la soliste à extraire le
son. Le beau jeune homme, tout transporté, s’écrie: «C’est en bémol! Les
bémols entrent en jeu.»
A la _pliasovaïa_[19], lorsque Douniacha, les épaules et la poitrine
frissonnantes, passa devant le comte, celui-ci se leva vivement de sa
place, ôta son uniforme et, ne gardant que sa chemise rouge et son
collant bleu, se mit à danser avec emportement; il faisait des bonds si
étonnants que les tziganes sourirent approbativement et se regardèrent.
[19] Danse nationale russe.
L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la poitrine d’un coup de
poing et cria: «Vivat!» Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se
mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq cents roubles des deux
mille qu’il avait, et qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui
permettrait.
Le vieux père de famille s’éveilla et voulut partir; on l’en empêcha. Le
beau jeune homme invita une jeune tzigane pour la valse. Le cavalier,
voulant faire parade de son amitié avec le comte, se leva de son coin et
serra Tourbine dans ses bras.
--Ah! mon cher! dit-il, pourquoi donc es-tu parti sans nous, dis?
Le comte gardait le silence, visiblement préoccupé d’autre chose.
--Ou es-tu allé? Ah! comte? ah! coquin, je sais où tu es allé.
Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa froidement le cavalier et
lui lança tout à coup une injure si terrible et si grossière que le
pauvre homme, tout chagrin, se demanda de quelle manière il devait
prendre cette offense.
Enfin, il décida que c’était une plaisanterie et retourna près de sa
tzigane, à qui il promit de l’épouser après les fêtes de Pâques.
On se mit à chanter une autre chanson, puis une troisième; on dansa
encore, et tout le monde parut content. Le champagne ne tarissait pas.
Le comte buvait beaucoup. Ses yeux paraissaient humides, mais il ne
chancelait point, dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna le
chœur et Stiochka quand elle chanta «l’émotion tendre de l’amitié!»
Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier ses hôtes de se retirer,
car il était plus de deux heures du matin.
Le comte saisit le cabaretier par le cou et lui intima l’ordre de danser
avec lui la pliasovaïa. Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une
bouteille de champagne et, retournant le malheureux bonhomme la tête en
bas et les pieds en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi; puis, à la
risée générale, il vida lentement la bouteille sur l’hôtelier.
Le jour commençait à poindre; tous étaient pâles et fatigués, excepté le
comte.
--Pourtant, il me faut partir pour Moscou, fit-il tout à coup en se
levant.--Venez, enfants, accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons
le thé.
Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi qui resta sur le divan.
On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient dehors, et l’on partit
pour l’hôtel.