Rosa ne re‡ut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour o—
elle l'avait vu en face. Vers le soir, un officier entra chez van
Systens; il venait de la part de Son Altesse inviter Rosa … se rendre
… la maison de ville. L…, dans le grand cabinet des d‚lib‚rations o—
elle fut introduite, elle trouva le prince qui ‚crivait. Il ‚tait
seul et avait … ses pieds un grand l‚vrier de Frise.
Guillaume continua d'‚crire un instant encore; puis, levant les yeux
et voyant Rosa debout prŠs de la porte:
--Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il ‚crivait.
Rosa fit quelques pas vers la table.
--Monseigneur, dit-elle en s'arrˆtant.
--C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.
Rosa ob‚it, car le prince la regardait. Mais … peine le prince
eut-il report‚ les yeux sur son papier qu'elle se retira toute
honteuse. Le prince achevait sa lettre. Puis, se retournant vers
Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur et voil‚ en mˆme temps:
--Voyons, ma fille, dit-il.
Le prince avait vingt-trois ans … peine, Rosa en avait dix-huit ou
vingt; il e–t mieux dit en disant: ma soeur.
--Ma fille, dit-il avec cet accent ‚trangement imposant qui gla‡ait
tous ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.
Rosa commen‡a … trembler de tous ses membres, et cependant il n'y
avait rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.
--Monseigneur, balbutia-t-elle.
--Vous avez un pŠre … Loewestein?
--Oui, monseigneur.
--Vous ne l'aimez pas?
--Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait
aimer.
--C'est mal de ne pas aimer son pŠre, mon enfant, mais c'est bien de
ne pas mentir … son prince.
Rosa baissa ses yeux.
--Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre pŠre?
--Mon pŠre est m‚chant.
--De quelle fa‡on se manifeste sa m‚chancet‚?
--Mon pŠre maltraite les prisonniers.
--Tous?
--Tous.
--Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particuliŠrement
quelqu'un?
--Mon pŠre maltraite particuliŠrement M. van Baerle qui...
--Qui est votre amant.
--Rosa fit un pas en arriŠre.
--Que j'aime, monseigneur, r‚pondit-elle avec fiert‚.
--Depuis longtemps? demanda le prince.
--Depuis le jour o— je l'ai vu.
--Et vous l'avez vu?
--Le lendemain du jour o— furent si terriblement mis … mort M. le
grand pensionnaire Jean et son frŠre Corneille.
Les lŠvres du prince se serrŠrent, son front se plissa, ses paupiŠres
se baissŠrent de maniŠre … cacher un instant ses yeux. Au bout d'un
instant de silence, il reprit:
--Mais que vous sert-il d'aimer un homme destin‚ … vivre et … mourir
en prison?
--Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, …
l'aider … vivre et … mourir.
--Et vous accepteriez cette position d'ˆtre la femme d'un prisonnier?
--Je serais la plus fiŠre et la plus heureuse des cr‚atures humaines
‚tant la femme de M. van Baerle; mais...
--Mais quoi?
--Je n'ose dire, monseigneur.
--Il y a un sentiment d'esp‚rance dans votre accent; qu'esp‚rez-vous?
Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une
intelligence si p‚n‚trante qu'ils allŠrent chercher la cl‚mence
endormie au fond de ce coeur sombre d'un sommeil qui ressemblait … la
mort.
--Ah! je comprends.
Rosa sourit en joignant les mains.
--Vous esp‚rez en moi, dit le prince.
--Oui, monseigneur.
--Hum!
Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'‚crire et appela un de ses
officiers.
--Monsieur van Deken, dit-il, portez … Loewestein le message qui
voici; vous prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur,
et en ce qui vous regarde, vous les ex‚cuterez.
L'officer salua, et l'on entendit retentir sous la vo–te sonore de la
maison le galop d'un cheval.
--Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fˆte de la
tulipe, et dimanche c'est aprŠs-demain. Faites-vous belle avec les
cinq cents florins que voici; car je veux que ce jour-l… soit une
grande fˆte pour vous.
--Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vˆtue? murmura Rosa.
--Prenez le costume des ‚pous‚es frisonnes, dit Guillaume, il vous
si‚ra fort bien.