MEMBRE DE LA SOCIETE HORTICOLE

Rosa ‚perdue, presque folle de joie et de crainte, … l'id‚e que la

tulipe noire ‚tait retrouv‚e, prit le chemin de l'h“tellerie du

Cygne-Blanc, suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la

Frise, capable de d‚vorer … lui seul dix Boxtel. Pendant la route,

le batelier avait ‚t‚ mis au courant, il ne reculait pas devant la

lutte, au cas o— une lutte s'engagerait; seulement, ce cas ‚ch‚ant,

il avait ordre de m‚nager la tulipe. Mais arriv‚e dans le

Grote-Markt, Rosa s'arrˆta tout … coup, une pens‚e subite venait de

la saisir.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute ‚norme, j'ai perdu

peut-ˆtre et Corn‚lius, et la tulipe et moi! J'ai donn‚ l'‚veil,

j'ai donn‚ des soup‡ons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent

se liguer contre moi, et alors je suis perdue. Oh! moi perdue, ce ne

serait rien, mais Corn‚lius, mais la tulipe!

Elle se recueillit un moment.

--Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce

Boxtel n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi,

a d‚couvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a ‚t‚ vol‚e par un

autre que celui que je soup‡onne, ou a d‚j… pass‚ dans d'autres

mains, si je ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe,

comment prouver que la tulipe est … moi? D'un autre c“t‚, si je

reconnais ce Boxtel pour le faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra?

Tandis que nous contesterons ensemble, la tulipe mourra! Oh!

inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit du sort de ma vie, il s'agit

du pauvre prisonnier qui expire peut-ˆtre en ce moment.

Cette priŠre faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle

demandait au ciel. Cependant un grand bruit bourdonnait …

l'extr‚mit‚ du Grote-Markt. Les gens couraient, les portes

s'ouvraient; Rosa, seule, ‚tait insensible … tout ce mouvement de la

population.

--Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le pr‚sident.

--Retournons, dit le batelier.

Partout, sur son passage, Rosa n'entendait parler que de la tulipe

noire et du prix de cent mille florins; la nouvelle courait d‚j… la

ville. Rosa n'e–t pas de peine … p‚n‚trer de nouveau chez M. van

Systens. Mais quand il reconnut Rosa, la colŠre le prit et il voulut

la renvoyer. Mais Rosa joignit les mains, et avec un accent

d'honnˆte v‚rit‚ qui p‚nŠtre les coeurs:

--Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas; ‚coutez,

au contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouuvez me

faire rendre justice, du moins vous n'aurez pas … vous reprocher un

jour, en face de Dieu, d'avoir ‚t‚ complice d'une mauvaise action.

Van Systens tr‚pignait d'impatience; c'‚tait la seconde fois que Rosa

le d‚rangeait au milieu d'une r‚daction … laquelle il mettait son

double amour-propre de bourgmestre et de pr‚sident de la Soci‚te

horticole.

--Mais mon rapport! s'‚cria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire!

--Monsieur, continua Rosa avec la fermet‚ de l'innocence et de la

v‚rit‚, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposerra, si

vous ne m'‚coutez pas, sur des faits criminels ou sur des faits faux.

Je vous en supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant

moi, ce monsieur Boxtel, que je soutiens, moi, ˆtre M. Jacob, et je

jure Dieu de lui laisser la propri‚t‚ de sa tulipe si je ne reconnais

pas et la tulipe et son propri‚taire.

--Parbleu! la belle avance, dit van Systens.

--Que voulez-vous dire?

--Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus?

--Mais enfin, dit Rosa d‚sesp‚r‚e, vous ˆtes honnˆte homme, monsieur.

Eh bien! si non seulement vous alliez donner le prix … un homme pour

une oeuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une oeuvre vol‚e!

Peut-ˆtre l'accent de Rosa avait-il amen‚ une certaine conviction

dans le coeur de van Systens et allait-il r‚pondre plus doucement …

la pauvre fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue,

qui paraissait purement et simplement ˆtre une augmentation du bruit

que Rosa avait d‚j… entendu, mais sans y attacher d'importance, au

Grote-Markt. Des acclamations bruyantes ‚branlŠrent la maison. M.

van Systens prˆta l'oreille … ces acclamations.

--Qu'est-ce que cela? s'‚cria le bourgmestre, qu'est-ce que cela?

serait-il possible et ai-je bien entendu?

Et il se pr‚cipita vers son antichambre, sans plus se pr‚occuper de

Rosa qu'il laissa dans son cabinet. A peine arriv‚ dans son

antichambre, M. van Systens poussa un grand cri en apercevant le

spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule. Accompagn‚, ou

plut“t suivi de la multitude, un jeune homme vˆtu simplement d'un

habit de petit velours violet brod‚ d'argent montait avec une noble

lenteur les degr‚s de pierre. DerriŠre lui marchaient deux

officiers, l'un de la marine, l'autre de la cavalerie. Van Systens

vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant qui

causait toute cette rumeur.

--Monseigneur, s'‚cria-t-il, monseigneur, Votre Altesse, chez moi?

honneur ‚clatant … jamais pour mon humble maison.

--Cher monsieur van Systens, dit Guillaume d'Orange avec une s‚r‚nit‚

qui chez lui rempla‡ait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi,

j'aime l'eau, la biŠre et les fleurs; parmi les fleurs, celles que je

pr‚fŠre sont naturellement les tulipes. J'ai ou‹ dire … Leyde que la

ville de Harlem poss‚dait enfin la tulipe noire, et, aprŠs m'ˆtre

assur‚ que la chose ‚tait vraie, quoique incroyable, je viens en

demander des nouvelles au pr‚sident de la Soci‚t‚ d'horticulture.

--Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Systens ravi, quelle gloire

pour la soci‚t‚ si ses travaux agr‚ent … votre Altesse!

--Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait

d'avoir d‚j… trop parl‚.

--H‚las! non, monseigneur, je ne l'ai pas ici.

--Et o— est-elle?

--Chez son propri‚taire.

--Quel est ce propri‚taire?

--Un brave tulipier de Dordrecht.

--De Dordrecht?

--Oui.

--Et qui s'appelle?

--Boxtel.

--Il loge?

--Au Cygne-Blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre

Altesse veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera,

sachant que monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe … monseigneur.

--C'est bien, mandez-le.

--Oui, Votre Altesse. Seulement....

--Quoi?

--Oh! rien d'important, monseigneur.

--Tout est important dans ce monde, monsieur van Systens.

--Eh bien, monseigneur, une difficult‚ s'‚levait.

--Laquelle?

--Cette tulipe est d‚j… revendiqu‚e par des usurpateurs. Il est vrai

qu'elle vaut cent mille florins.

--En v‚rit‚?

--Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires.

--C'est un crime, cela, monsieur van Systens.

--Oui, Votre Altesse.

--Et...avez-vous les preuves de ce crime?

--Non, monseigneur, la coupable...

--La coupable, monsieur...

--Je veux dire celle qui r‚clame la tulipe, monseigneur, est l…, dans

la chambre … c“t‚.

--L…! Qu'en pensez-vous, monsieur van Systens?

--Je pense, monseigneur, que l'appƒt des cent mille florins l'aura

tent‚e.

--Et elle r‚clame la tulipe?

--Oui, monseigneur.

--Et que dit-elle de son c“t‚, comme preuve?

--J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entr‚e.

--Ecoutons-la, monsieur van Systens, ‚coutons-la; je suis le premier

magistrat du pays, j'entendrai la cause et ferai justice. Passez

devant, et appelez-moi Monsieur.

Ils entrŠrent dans le cabinet. Rosa ‚tait toujours … la mˆme place,

appuy‚e … la fenˆtre et regardant par les vitres dans le jardin.

--Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et

les jupes rouges de Rosa.

Celle-ci se retourna au bruit, mais … peine vit-elle le prince qui

s'asseyait dans l'angle le plus obscur de l'appartement. Toute son

attention, on le comprend, ‚tait pour cet important personnage que

l'on appelait van Systens, et non pour cet humble ‚tranger qui

suivait le maŒtre de la maison. L'humble ‚tranger prit un livre dans

la bibliothŠque et fit signe … van Systens de commencer

l'interrogatoire. Van Systens, toujours … l'invitation du jeune

homme … l'habit violet, s'assit … son tour, et tout heureux et tout

fier de l'importance qui lui ‚tait accord‚e:

--Ma fille, dit-il, vous me promettez la v‚rit‚, toute la v‚rit‚, sur

cette tulipe?

--Je vous la promets.

--Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres

de la Soci‚t‚ horticole.

--Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous aie point dit

d‚j…?

--Eh bien! alors?

--Alors, j'en reviendrai … la priŠre que je vous ai adress‚e.

--Laquelle?

--De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais

pas pour la mienne, je le dirai franchement: mais si je la reconnais,

je la r‚clamerai, duss‚-je aller devant Son Altesse le stathouder

lui-mˆme, mes preuves … la main.

--Vous avez donc les preuves, ma belle enfant?

--Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.

Van Systens ‚changea un regard avec le prince, qui depuis les

premiers mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs,

comme si ce n'‚tait point la premiŠre fois que cette douce voix

frappƒt ses oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel.

Van Systens continua l'interrogatoire.

--Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous ˆtes

propri‚taire de la tulipe noire?

--Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai

plant‚e et cultiv‚e dans ma propre chambre.

--Dans votre chambre, et o— ‚tait votre chambre?

--A Loewestein.

--Vous ˆtes de Loewestein?

--Je suis la fille du ge“lier de la forteresse.

Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:

--Ah! c'est cela, je me rappelle maintenant.

Et tout en faisant semblant de lire il regarda Rosa avec plus

d'attention encore qu'auparavant.

--Et vous aimez les fleurs? continua van Systens.

--Oui, monsieur.

--Alors, vous ˆtes une savante fleuriste?

Rosa h‚sita un instant, puis avec un accent tir‚ du plus profond de

son coeur:

--Messieurs, je parle … des gens d'honneur, dit-elle.

L'accent ‚tait si vrai, que van Systens et le prince r‚pondirent tous

deux en mˆme temps par un mouvement de tˆte affirmatif.

--Eh bien! non! ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non!

moi qui ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de

la Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni ‚crire.

Non! la tulipe noire n'a pas ‚t‚ trouv‚e par moi-mˆme.

--Et par qui a-t-elle ‚t‚ trouv‚e?

--Par un pauvre prisonnier de Loewestein.

--Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.

Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit … son tour.

--Par un prisonnier d'Etat alors, continua le prince, car …

Loewestein il n'y a que des prisonniers d'Etat.

Et il se remit … lire, ou du moins fit semblant de se remettre …

lire.

--Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'Etat.

Van Systens pƒlit en entendant prononcer un pareil aveu devant un

pareil t‚moin.

--Continuez, dit froidement Guillaume au pr‚sident de la Soci‚t‚

horticole.

--Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant … celui qu'elle croyait son

v‚ritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravemennt.

--En effet, dit van Systens, les prisonniers d'Etat doivent ˆtre au

secret … Loewestein.

--H‚las! monsieur.

--Et, d'aprŠs ce que vous dites, il semblerait que vous auriez

profit‚ de votre position comme fille du ge“lier et que vous aauriez

communiqu‚ avec celui-l… pour cultiver des fleurs?

--Oui, monsieur, murmura Rosa ‚perdue; oui, je suis forc‚e de

l'avouer, je le voyais tous les jours.

--Malheureuse! s'‚cria van Systens.

--Le prince leva la tˆte en observant l'effroi de Rosa et la pƒleur

du pr‚sident.

--Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentu‚e, cela ne

regarde pas les membres de la Soci‚t‚ horticole; ils ont … juger la

tulipe noire et ne connaissent pas les d‚lits politiques. Continuez,

jeune fille, continuez.

Van Systens, par un ‚loquent regard, remercia au nom des tulipes le

nouveau membre de la Soci‚t‚ horticole. Rosa, rassur‚e par cette

espŠce d'encouragement que lui avait donn‚ l'inconnu, raconta tout ce

qui s'‚tait pass‚ depuis trois mois, tout ce qu'elle avait fait, tout

ce qu'elle avait souffert. Elle parla des duret‚s de Gryphus, de la

destruction du premier ca‹eu, de la douleur du prisonnier, des

pr‚cautions prises pour que le second ca‹eu arrivƒt … bien, de la

patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur s‚paration;

comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait plus de

nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait ‚prouv‚e … leur

r‚union, enfin de leur d‚sespoir … tous deux lorsqu'ils avaient vu

que la tulipe qui venait de fleurir leur avait ‚t‚ vol‚e une heure

aprŠs sa floraison.

Tout cela dit dans un accent de v‚rit‚ qui laissait le prince

impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire

son effet sur M. van Systens.

--Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissez ce

prisonnier?

Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfon‡a dans

l'ombre, comme s'il e–t voulu fuir ce regard.

--Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.

--Parce qu'il n'y a que quatre mois que le ge“lier Gryphus et sa

fille sont … Loewestein.

--C'est vrai, monsieur.

--Et … moins que vous n'ayez sollicit‚ le changement de votre pŠre

pour suivre quelque prisonnier qui aurait ‚t‚ transport‚ de la Haye …

Loewestein ...

--Monsieur! fit Rosa en rougissant.

--Achevez, dit Guillaume.

--Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier … la Haye.

--Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.

En ce moment l'officier qui avait ‚t‚ envoy‚ prŠs de Boxtel rentra et

annon‡a au prince que celui qu'il ‚tait all‚ qu‚rir le suivait avec

sa tulipe.

La Tulipe Noire · 第 39 / 48 题