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Van Baerle was tried the second day after his incarceration in the
Buytenhoff. He pleaded ignorance of the contents of the documents
found in his possession, but his judges, who were Orangists, had
determined to convict him of treason, and deliberated only as a
matter of form.
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Comme cette d‚lib‚ration avait ‚t‚ s‚rieuse, elle avait dur‚ une
demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait ‚t‚
r‚int‚gr‚ dans sa prison. Ce fut l… que le greffier des Etats vint
lui lire l'arrˆt.
MaŒtre Gryphus ‚tait retenu sur son lit par la fiŠvre que lui causait
la fracture de son bras. Ses clefs ‚taient pass‚es aux mains d'un de
ses valets surnum‚raires, et derriŠre ce valet, qui avait introduit
le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'‚tait venue placer …
l'encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour ‚touffer ses
soupirs et ses sanglots. Corn‚lius ‚couta la sentence avec un visage
plus ‚tonn‚ que triste. La sentence lue, le greffier lui demanda
s'il avait quelque chose … r‚pondre.
--Ma foi, non, r‚pondit-il.
Et comme le greffier allait sortir:
--A propos, monsieur le greffier, dit Corn‚lius, pour quel jour est
la chose, s'il vous plaŒt?
--Mais pour aujourd'hui, r‚pondit le greffier un peu gˆn‚ par le
sang-froid du condamn‚.
Un sanglot ‚clata derriŠre la porte. Corn‚lius se pencha pour voir
qui avait pouss‚ ce sanglot, mais Rosa avait devin‚ le mouvement et
s'‚tait rejet‚e en arriŠre.
--Et, ajouta Corn‚lius, … quelle heure l'ex‚cution?
--Monsieur, pour midi.
--Diable! fit Corn‚lius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix
heures il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps … perdre.
--Pour vous reconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en
saluant jusqu'… terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il
vous plaira.
En disant ces mots, il sortit … reculons, et le ge“lier rempla‡ant
l'allait suivre en refermant la porte de Corn‚lius, quand un bras
blanc et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde
porte. Corn‚lius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de
dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes ; il n'entendit
qu'un murmure … l'oreille du guichetier ; mais celui-ci remit ses
lourdes clefs dans la main blanche qu'on lui tendait, et, descendant
quelques marches, il s'assit au milieu de l'escalier, gard‚ ainsi en
haut par lui, en bas par le chien. Le casque d'or fit volte-face, et
Corn‚lius reconnut le visage sillonn‚ de pleurs et les grands yeux
bleus tout noy‚s de la belle Rosa. La jeune fille s'avan‡a vers
Corn‚lius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine bris‚e.
--Oh! monsieur! monsieur! dit-elle.
Et elle n'acheva point.
--Ma belle enfant, r‚pliqua Corn‚lius ‚mu, que d‚sirez- vous de moi?
Je n'ai pas grand pouvoir d‚sormais sur rien, je vous en avertis.
--Monsieur, je viens r‚clamer de vous une grƒce, dit Rosa, tendant
ses mains moiti‚ vers Corn‚lius, moiti‚ vers le ciel.
--Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier ; car vos larmes
m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez,
plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et
mˆme avec joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et
dites-moi vos d‚sirs, ma belle Rosa.
La jeune fille se laissa glisser … genoux.
--Pardonnez … mon pŠre, dit-elle.
--A votre pŠre! fit Corn‚lius ‚tonn‚.
--Oui, il a ‚t‚ si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il
est ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particuliŠremeent qu'il a
brutalis‚.
--Il est puni, chŠre Rosa, plus que puni mˆme par l'accident qui lui
est arriv‚, et je lui pardonne.
--Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, … mon tour,
quelque chose pour vous?
--Vous pouvez s‚cher vos beaux yeux, chŠre enfant, r‚pondit Corn‚lius
avec son doux sourire.
--Mais pour vous--pour vous?
--Celui qui n'a plus … vivre qu'une heure est un grand sybarite s'il
a besoin de quelque chose, chŠre Rosa.
--Ce ministre qu'on vous avait offert?
--J'ai ador‚ Dieu toute ma vie, Rosa. Je l'ai ador‚ dans ses oeuvres,
b‚ni dans sa volont‚. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous
demanderai donc pas un ministre. La derniŠre pens‚e qui m'occupe,
Rosa, se rapporte … la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chŠre, je
vous en prie, dans l'accomplissement de cette derniŠre pens‚e.
--Ah! monsieur Corn‚lius, parlez, parlez! s'‚cria la jeune fille
inond‚e de larmes.
--Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon
enfant.
--Rire! s'‚cria Rosa au d‚sespoir, rire en ce moment! Mais vous ne
m'avez donc pas regard‚e, monsieur Corn‚lius?
--Je vous ai regard‚e, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les
yeux de l'ƒme. Jamais femme plus belle, jamais ƒme plus pure ne
s'‚tait offerte … moi; et si je ne vous regarde plus … partir de ce
moment, pardonnez-moi, c'est parce que, prˆt … sortir de la vie,
j'aime mieux n'avoir rien … y regretter.
Rosa tresaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures
sonnaient au beffroi du Buytenhoff. Corn‚lius comprit.
--Oui, oui, hƒtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa. Alors
tirant de sa poitrine, o— il l'avait cach‚ de nouveau depuis qu'il
n'avait plus peur d'ˆtre fouill‚, le papier qui enveloppait les trois
ca‹eux:
--Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aim‚ les fleurs. C'‚tait dans
le temps o— j'ignorais que l'on p–t aimer autre chose. Oh! ne
rougissez pas, ne vous d‚tournez pas. J'aimais les fleurs, Rosa, et
j'avais trouv‚, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe
noire que l'on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne
le savez pas, l'objet d'un prix de cent mille florins propos‚ par la
soci‚t‚ horticole de Harlem. Ces cent mille florins, et Dieu sait que
ce ne sont pas eux que je regrette, ces cent mille florins je les ai
l… dans ce papier; ils sont gagn‚s avec les trois ca‹eux qu'il
renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne.
--Monsieur Corn‚lius!
--Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort …
personne, mon enfant. Je suis seul au monde; mon pŠre et ma mŠre sont
morts; je n'ai jamais eu ni soeur ni frŠre; je n'ai jamais pens‚ …
aimer personne d'amour, et si quelqu'un a pens‚ … m'aimer, je ne l'ai
jamais su. Vous le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis
abandonn‚, puisqu'… cette heure vous seule ˆtes dans mon cachot, me
consolant et me secourant.
--Mais, monsieur, cent mille florins...
--Ah! soyons s‚rieux, chŠre enfant, dit Corn‚lius. Cent mille
florins seront une belle dot … votre beaut‚; vous les aurez, les cent
mille florins, car je suis s–r de mes ca‹eux. Vous les aurez donc,
chŠre Rosa, et je ne vous demande en ‚change que la promesse
d'‚pouser un brave gar‡on, jeune, que vous aimerez, et qui vous
aimera autant que moi j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas,
Rosa, je n'ai plus que quelques minutes.
La pauvre fille ‚touffait sous ses sanglots. Corn‚lius lui prit la
main.
--Ecoutez-moi, continua-t-il, voici comment vous proc‚derez. Vous
prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez …
Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande num‚ro 6;
vous y planterez dans une caisse profonde ces trois ca‹eux, ils
fleuriront en mai prochain, c'est-…-dire dans sept mois, et quand
vous verrez la fleur sur la tige, passez les nuits … la garantir du
vent, les jours … la sauver du soleil. Elle fleurira noire, j'en
suis s–r. Alors vous ferez pr‚venir le pr‚sident de la soci‚t‚ de
Harlem. Il fera constater par le congrŠs la couleur de la fleur, et
l'on vous comptera les cent mille florins.
Rosa poussa un grand soupir.
--Maintenant, continua Corn‚lius, je ne d‚sire plus rien, sinon que
la tulipe s'appelle "Rosa Barlaensis," c'est-…-dire qu'elle rappelle
en mˆme temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin,
bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tƒchez de m'avoir un
crayon et du papier, que je vous l'‚crive. Rosa ‚clata en sanglots
et tendit un livre qui portait les initiales de C. W.
--Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.
--H‚las! r‚pondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain,
Corneille de Witt. Il y a puis‚ la force de subir la torture et
d'entendre sans pƒlir son jugement. Je l'ai trouv‚e dans cette
chambre aprŠs la mort du martyr, je l'ai gard‚e comme un relique.
Ecrivez dessus ce que vous avez … ‚crire, monsieur Corn‚lius, et
quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous ‚crirez
sera accompli.
Corn‚lius prit la Bible et la baisa respectueusement.
--Avec quoi ‚crirai-je? demanda-t-il?
--Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y ‚tait, je l'ai
conserv‚.
Corn‚lius le prit, et sur la seconde page,--car, on se le rappelle,
la premiŠre avait ‚t‚ d‚chir‚e,--prŠs de mourir … son tour comme son
parrain, il ‚crivit d'une main non moins ferme:
"Ce 23 ao–t 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon ƒme …
Dieu sur un ‚chafaud, je lŠgue … Rosa Gryphus le seul bien qui me
soit rest‚ de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant ‚t‚
confisqu‚s; je lŠgue, dis-je, … Rosa Gryphus trois ca‹eux qui, dans
ma conviction profonde, doivent donner, au mois de mai prochain la
grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins propos‚ par
la soci‚t‚ de Harlem, d‚sirant qu'elle touche ces cent mille florins
en mon lieu et place et comme mon unique h‚ritiŠre, … la seule charge
d'‚pouser un jeune homme de mon ƒge … peu prŠs, qui l'aimera et
qu'elle aimera, et de donner … la grande tulipe noire qui cr‚era une
nouvelle espŠce le nom de Rosa Barlaensis, c'est-…-dire son nom et le
mien r‚unis.
Dieu me trouve en grƒce et elle en sant‚!
CORNELIUS VAN BAERLE."
Puis, donnant la Bible … Rosa:
--Lisez, dit-il.
--H‚las! r‚pondit la jeune fille … Corn‚lius, je vous l'ai d‚j… dit,
je ne sais pas lire. Alors Corn‚lius lut … Rosa le testament qu'il
venait de faire. Les sanglots de la pauvre enfant redoublŠrent.
--Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant
avec m‚lancholie et en baisant le bout des doigts tremblants de la
belle Frisonne.
--Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.
--Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?
--Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.
--Laquelle?
--Vous me donnez les cent mille florins … titre de dot?
--Oui.
--Et pour ‚pouser un homme que j'aimerai?
--Sans doute.
--Eh bien! monsieur, cet argent ne peut ˆtre … moi. Je n'aimerai
jamais personne et ne me marierai pas.
Et aprŠs ces mots p‚niblement prononc‚s, Rosa fl‚chit sur ses genoux
et faillit s'‚vanouir de douleur. Corn‚lius, effray‚ de la voir si
pƒle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu'un pas
pesant, suivi d'autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers
accompagn‚ des aboiements du chien.
--On vient vous chercher! s'‚cria Rosa en se tordant les mains. Mon
Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose … me
dire?
Et elle tomba … genoux, la tˆte enfonc‚e dans ses bras, et toute
suffoqu‚e de sanglots et de larmes.
--J'ai … vous dire de cacher pr‚cieusement vos trois ca‹eux et de les
soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, eet pour
l'amour de moi. Adieu, Rosa.
--Oh! oui, dit-elle, sans lever la tˆte, oh! oui, tout ce que vous
avez dit, je le ferai. Except‚ de me marier, ajouta-t-ellle tout bas,
car cela, oh! cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.
Et elle enfon‡a dans son sein le cher tr‚sor de Corn‚lius. Ce bruit
qu'avaient entendu Corn‚lius et Rosa, c'‚tait celui que faisait le
greffier qui revenait chercher le condamn‚, suivi de l'ex‚cuteur, des
soldats destin‚s … fournir la garde de l'‚chafaud, et des curieux
familiers de la prison. Corn‚lius, sans faiblesse comme sans
fanfaronnade, les re‡ut en amis plut“t qu'en pers‚cuteurs, et se
laissa imposer telles conditions qu'il plut … ces hommes pour
l'ex‚cution de leur office. Quand il lui fallut descendre pour
suivre les gardes, Corn‚lius chercha des yeux le regard ang‚lique de
Rosa, mais il ne vit derriŠre les ‚p‚es et les hallebardes qu'un
corps ‚tendu prŠs d'un banc de bois et un visage livide … demi voil‚
par de longs cheveux.
Mais, en tombant inanim‚e, Rosa, pour ob‚ir encore … son ami, avait
appuy‚ sa main sur son corsage de velours, et mˆme dans l'oubli de
toute vie, continuait instinctivement … recueillir le d‚p“t pr‚cieux
qui lui avait confi‚ Corn‚lius. Et en quittant le cachot, le jeune
homme put entrevoir dans les doigts crisp‚s de Rosa la feuille
jaunƒtre de cette Bible sur laquelle Corn‚lius de Witt avait si
p‚niblement et si douloureusement ‚crit les quelques lignes qui
eussent infailliblement, si Corn‚lius les avait lues, sauv‚ un homme
et une tulipe.