LA FILLE DU GE“LIER

Le mˆme soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus,

en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba

; il se cassa le bras au-dessus du poignet. Corn‚lius fit un

mouvement vers le ge“lier ; mais comme il ne se doutait pas de la

gravit‚ de l'accident:

--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia ;

Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit

qu'il avait le bras cass‚, et cet homme si dur pour les autres

retomba ‚vanoui sur le seuil de la porte, o— il demeura inerte et

froid, semblable … un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison

‚tait demeur‚e ouverte, et Corn‚lius se trouvait presque libre. Mais

l'id‚e ne lui vint mˆme pas … l'esprit de profiter de cet accident;

il avait vu, … la fa‡on dont le bras avait pli‚, qu'il y avait

fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas … autre chose qu'…

porter secours au bless‚.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, un pas pr‚cipit‚ se fit

entendre dans l'escalier. C'‚tait la belle Frisonne, qui, voyant son

pŠre ‚tendu … terre et le prisonnier courb‚ sur lui, avait cru

d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalit‚, ‚tait tomb‚

… la suite d'une lutte engag‚e entre lui et le prisonnier.

Mais ramen‚e par le premier coup d'oeil … la v‚rit‚, et honteuse de

ce qu'elle avait pu penser, elle leva sur le jeune homme ses beaux

yeux humides et lui dit:

--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pens‚, et merci

de ce que vous faites.

Corn‚lius rougit.

--Je ne fais que mon devoir de chr‚tien, dit-il, en secourant mon

semblable.

Gryphus, revenu de son ‚vanouissement, ouvrit les yeux, et sa

brutalit‚ accoutum‚e lui revenant avec la vie:

--Ah! voil… ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper

du prisonnier, on tombe en se hƒtant, en tombant on se casse le bras,

et l'on vous laisse sur le carreau.

--Silence, mon pŠre, dit Rosa, vous ˆtes injuste envers ce jeune

monsieur, que j'ai trouv‚ occup‚ … vous secourir.

--Lui? fit Gryphus avec un air de doute.

--Cela est si vrai, monsieur, que je suis tout prˆt … vous secourir

encore.

--Vous? dit Gryphus ; ˆtes-vous donc docteur?

--C'est mon premier ‚tat, dit le prisonnier.

--De sorte que vous pourriez me remettre le bras?

--Parfaitement.

--Et que vous faut-il pour cela, voyons?

--Deux clavettes de bois et des bandes de linge.

--Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras

; c'est une ‚conomie ; voyons, aide-moi … me lever, je suis de plomb.

Rosa pr‚senta au bless‚ son ‚paule ; le bless‚ entoura le col de la

jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur

ses jambes, tandis que Corn‚lius, pour lui ‚pargner le chemin,

roulait vers lui un fauteuil. Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis

se retournant vers sa fille:

--Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on

te demande.

Rosa descendit et rentra un instant aprŠs avec deux douves de baril

et une grande bande de linge.

--Est-ce bien cela que vous d‚sirez, monsieur? demanda Rosa.

--Oui, mademoiselle, fit Corn‚lius en jetant les yeux sur les objets

apport‚s ; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table

pendant que je vais soutenir le bras de votre pŠre.

Rosa poussa la table. Corn‚lius posa le bras cass‚ dessus, afin qu'il

se trouvƒt … plat, et avec une habilet‚ parfaite, rajusta la

fracture, adapta la clavette et serra les bandes. A la derniŠre

‚pingle, le ge“lier s'‚vanouit une seconde fois.

--Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Corn‚lius, nous lui

en frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui ‚tait faite, Rosa,

aprŠs s'ˆtre assur‚e que son pŠre ‚tait bien sans connaissance,

s'avan‡ant vers Corn‚lius:

--Monsieur, dit-elle, service pour service.

--Qu'est-ce … dire, ma belle enfant? demanda Corn‚lius.

--C'est-…-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain

est venu s'informer aujourd'hui de la chambre o— vous ‚tiez ; qu'on

lui a dit que vous occupiez la chambre de monsieur Corneille de Witt,

et qu'… cette r‚ponse, il a ri d'une fa‡on sinistre qui me fait

croire que rien de bon ne vous attend.

--Mais, demanda Corn‚lius, que peut-on me faire?

--Voyez d'ici ce gibet.

--Mais je ne suis point coupable, dit Corn‚lius.

--L'‚taient-ils, eux, qui sont l…-bas, mutil‚s, d‚chir‚s?

--C'est vrai, dit Corn‚lius en s'assombrissant.

--D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le

soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procŠs commencera

demain ; aprŠs-demain, vous serez condamn‚: les choses vont vite par

le temps qui court.

--Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?

--J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon pŠre

est ‚vanoui, que le chien est musel‚, que rien par cons‚quuent ne

vous empˆche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voil… ce que je

conclus.

--Que dites-vous?

--Je dis que je n'ai pu sauver monsieur Corneille ni monsieur Jean de

Witt, h‚las! et que je voudrais bien vous sauver, vous.. Seulement,

faites vite ; voil… la respiration qui revient … mon pŠre, dans une

minute peut-ˆtre il rouvira les yeux, et il sera trop tard. Vous

h‚sitez?

En effet, Corn‚lius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme

s'il la regardait sans l'entendre.

--Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.

--Si fait, je comprends, fit Corn‚lius; mais...

--Mais?

--Je refuse. On vous accuserait.

--Qu'importe? dit Rosa en rougissant.

--Merci, mon enfant, reprit Corn‚lius, mais je reste.

--Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que

vous serez condamn‚... . condamn‚ … mort, ex‚cut‚ suur un ‚chafaud et

peut-ˆtre assassin‚, mis en morceaux comme on a assassin‚ et mis en

morceaux monsieur Jean et monsieur Corneille? Au nom du ciel, ne vous

occupez pas de moi et fuyez cette chambre o— vous ˆtes. Prenez-y

garde, elle porte malheur aux de Witt.

--Hein! s'‚cria le ge“lier en se r‚veillant. Qui parle de ses

coquins, de ces mis‚rables, de ces sc‚l‚rats de de Witt?

--Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Corn‚lius avec son doux

sourire ; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de

s'‚chauffer le sang.

Puis, tout bas … Rosa:

--Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la

tranquillit‚ et le calme d'un innocent.

--Silence! dit Rosa.

--Silence, et pourquoi?

--Il ne faut pas que mon pŠre soup‡onne que nous avons caus‚ ensemble.

--O— serait le mal?

--O— serait le mal? C'est qu'il m'empˆcherait de jamais revenir ici,

dit la jeune fille.

--Corn‚lius re‡ut cette na‹ve confidence avec un sourire; il lui

semblait qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.

--Eh bien! que marmottez-vous l… tous deux? dit Gryphus en se levant

et en soulevant son bras droit avec son bras gauche.

--Rien, r‚pondit Rosa ; monsieur me prescrit le r‚gime que vous avez

… suivre.

--Le r‚gime que je dois suivre! le r‚gime que je dois suivre! Vous

aussi, vous en avez un … suivre, la belle!

--Et lequel, mon pŠre?

--C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand

vous y venez, d'en sortir le plus vite possible ; marchez donc devant

moi, et lestement!

Rosa et Corn‚lius ‚changŠrent un regard.

Celui de Rosa voulait dire:

--Vous voyez bien!

Celui de Corn‚lius signifiait:

--Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!

La Tulipe Noire · 第 13 / 48 题