A minuit, on frappa … la porte du Buytenhoff. C'‚tait Corn‚lius van
Baerle que l'on amenait. Quand le ge“lier Gryphus re‡ut ce nouvel
h“te et qu'il eut vu sur la lettre d'‚crou la qualit‚ du prisonnier:
--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de
ge“lier; ah! jeune homme, nous avons justement ici la chambre de
famille; nous allons vous la donner.
Et enchant‚ de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche
orangiste prit son falot et les clefs pour conduire le filleul dans
la chambre du parrain.
Sur la route qu'il fallait parcourir pour arriver … cette chambre le
d‚sesp‚r‚ fleuriste n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne
vit rien que le visage d'une jeune fille.
Le chien sortit d'une niche creus‚e dans le mur, en secouant une
grosse chaŒne, et il flaira Corn‚lius afin de le bien reconnaŒtre au
moment o— il serait ordonn‚ de le d‚vorer.
La jeune fille, quand le prisonnier fit g‚mir la rampe de l'escalier
sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle
habitait dans l'‚paisseur de cet escalier mˆme. Et la lampe … la
main droite, elle ‚claira son charmant visage rose encadr‚ dans
d'admirables cheveux blonds … torsades ‚paisses.
C'‚tait un bien beau tableau … peindre et en tout digne de maŒtre
Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illumin‚e par le
falot rougeƒtre de Gryphus avec la sombre figure du ge“lier au
sommet, la m‚lancholique figure de Corn‚lius qui se penchait sur la
rampe pour regarder; au-dessous de lui, encadr‚ par le guichet
lumineux, le suave visage de Rosa; puis, en bas, tout … fait dans
l'ombre, … cet endroit de l'escalier o— l'obscurit‚ faisait
disparaŒtre les d‚tails, les yeux d'escarbou.
Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maŒtre,
c'est l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand
elle vit ce beau jeune homme pƒle monter l'escalier lentement et
qu'elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononc‚es par son
pŠre:
--Vous aurez la chambre de famille.
Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons
mis … la d‚crire. Puis Gryphus continua son chemin, Corn‚lius fut
forc‚ de le suivre, et cinq minutes aprŠs il entrait dans le cachot,
qu'il est inutile de d‚crire, puisque le lecteur le connait d‚j….
Gryphus, aprŠs avoir montr‚ du doigt le lit au prisonnier, reprit son
falot et sortit.
Quant … Corn‚lius, rest‚ seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit
point. Il ne cessa d'avoir l'oeil fix‚ sur l'‚troite fenˆtre …
treillis de fer qui prenait son jour sur le Buytenhoff; il vit de
cette fa‡on blanchir par del… les arbres ce premier rayon de lumiŠre
que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.
Corn‚lius, impatient de savoir si quelque chose vivait … l'entour de
lui, s'approcha de la fenˆtre et promena circulairement un triste
regard.
A l'extr‚mit‚ de la place, une masse noirƒtre teint‚e de bleu sombre
par les brumes matinales, s'‚levait d‚coupant sur les maisons pƒles
sa silhouette irr‚guliŠre.
Corn‚lius reconnut le gibet.
A ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'‚taient plus que
des squelettes encore saignants.
Le bon peuple de la Haye avait d‚chiquet‚ les chairs de ses victimes,
mais rapport‚ fidŠlement au gibet le pr‚texte d'une double
inscription trac‚e sur une ‚norme pancarte.
Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Corn‚lius
parvint … lire les lignes suivantes:
"Ici pendent le grand sc‚l‚rat nomm‚ Jean de Witt et le petit coquin
Corneille de Witt, son frŠre, deux ennemis du peuple, mais grands
amis du roi de France."
Corn‚lius poussa un cri d'horreur, et dans le transport de sa terreur
d‚lirante frappa des pieds et des mains … sa porte, si rudement et si
pr‚cipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'‚normes
clefs … la main.
Il ouvrit la porte en prof‚rant d'horribles impr‚cations contre le
prisonnier qui le d‚rangeait en dehors des heures o— il avait
l'habitude de se d‚ranger.
--Ah ‡a mais! dit-il, est-il enrag‚ cet autre de Witt? s'‚cria-t-il,
mais ces de Witt ont donc le diable au corps!
--Monsieur, monsieur, dit Corn‚lius en saisissant le ge“lier par le
bras et en le traŒnant vers la fenˆtre; monsieur, qu'ai- je donc lu
l…-bas?
--O—, l…-bas?
--Sur cette pancarte.
Et tremblant, pƒle et haletant, il lui montrait, au fond de la place,
le gibet surmont‚ de la cynique inscription.
Gryphus se mit … rire.
--Ah! ah! r‚pondit-il. Oui, vous avez lu....Eh bien! mon cher
monsieur, voil… o— l'on arrive quand on a des intelligencces avec les
ennemis de monsieur le prince d'Orange.
--Messieurs de Witt ont ‚t‚ assassin‚s! murmura Corn‚lius, la sueur
au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les
yeux ferm‚s.
--Messieurs de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus;
appelez- vous cela assassin‚s, vous? moi, je dis ex‚cut‚s.
Et, voyant que le prisonnier ‚tait arriv‚ non seulement au calme,
mais … l'an‚antissement, il sortit de la chambre, tirant la porte
avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.
En revenant … lui, Corn‚lius se trouva seul et reconnut la chambre o—
il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appel‚e
Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui … une
triste mort.
Et comme c'‚tait un philosophe, comme c'‚tait surtout un chr‚tien, il
commen‡a par prier pour l'ƒme de son parrain, puis pour celle du
grand pensionnaire, puis enfin il se r‚signa lui-mˆme … tous les maux
qu'il plairait … Dieu de lui envoyer.
Puis, aprŠs s'ˆtre bien assur‚ qu'il ‚tait seul, il tira de sa
poitrine les trois ca‹eux de la tulipe noire et les cacha derriŠre un
grŠs sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le
plus obscur de la prison.
Inutile labeur de tant d'ann‚es! destruction de si douces esp‚rances!
sa d‚couverte allait donc aboutir au n‚ant comme lui … la mort! Dans
cette prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un
rayon de soleil.
A cette pens‚e, Corn‚lius entra dans un sombre d‚sespoir dont il ne
sortit que par une circonstance extraordinaire.
Quelle ‚tait cette circonstance?
C'est ce que nous nous r‚servons de dire dans le chapitre suivant.