MAZAS.

Nous empruntons nos détails à un très-curieux travail d'un journaliste,

M. Jules Lermina, qui, sous ce titre, _Soixante-douze heures à Mazas_,

publia dans le _Corsaire_, journal qui n'eut que trois mois d'une

existence très-agitée, une relation minutieuse de ce qu'il avait vu et

remarqué pendant son séjour dans cette prison.

Nous avertissons seulement le lecteur qu'il remarquera beaucoup

d'optimisme dans cette description: le prisonnier était sans doute d'une

dose remarquable de philosophie; mais nous avons été en général habitués

à une telle exagération en sens contraire dans les descriptions publiées

par les détenus, que nous ne regrettons pas de devoir à la liberté

d'esprit du prisonnier des détails que d'autres plus émus eussent passés

sous silence.

C'est le détenu qui parle:

La voiture cellulaire.

Il faisait presque nuit: quelques minutes après, et sans que je puisse

trop me rappeler comment, j'étais dans la voiture. Elle m'a paru

contenir dix cellules. Celle où je me trouvais avait exactement la forme

d'une boîte longue, dressée dans le sens de sa hauteur. J'étais assis

sur un petit banc, soutenu par une tige de fer mobile, à la façon des

strapontins de nos victorias à deux places. La largeur de la boîte ne

dépassait pas de plus de trois ou quatre centimètres celle de mes

épaules. J'étais _emboîté_, le mot est parfaitement exact. Je n'avais

pas le loisir d'étendre mes jambes, mais du moins mes genoux ne

touchaient pas à la paroi qui me faisait face et qui formait une partie

de la cloison extérieure de la voiture. Victor Noir était dans la boîte

adossée à la mienne, et nous pûmes échanger quelques mots.

En face de moi, se trouvait une ouverture fermée d'abord à l'intérieur

par des feuillets de persiennes, fixés et serrés, puis à l'extérieur par

une sorte de cloison qui empêchait absolument de voir au dehors.

Cependant, tout à fait à sa partie supérieure, et en se dressant à demi

sur ses pieds, on apercevait le ciel et souvent le haut des maisons.

L'arrivée.

Je me trouvai dans un premier greffe, où l'on prit mon état civil,

complet, qui fut inscrit sur un livre, et mon signalement; je dus

retourner mes manches afin qu'on pût vérifier si j'avais quelque

tatouage. Puis on m'ouvrit une autre porte, et je me trouvai dans un

couloir garni latéralement de cellules de bains. Quelques instants

après, on me fit entrer dans une de ces cellules. Le surveillant me

demanda où j'avais passé la nuit à la Préfecture de police, si c'était

dans la salle commune du dépôt, ou à la pistole. Je lui répondis que

j'avais couché à la pistole. Il m'expliqua alors, que le dépôt, étant

trop souvent un réceptacle de vermine, cette question avait pour but de

s'assurer s'il était nécessaire que mes vêtements fussent passés au

soufre; auquel cas j'aurais dû revêtir le costume de la prison. Tel

n'était pas mon cas. Le surveillant se retira et fut remplacé par le

préposé à la fouille. Je vidai mes poches. Cet employé vérifia, mais

avec égard et discrétion, si je ne dissimulais rien (il ne fut nullement

question, bien entendu, de certaines investigations réservées aux

criminels et aux forçats); puis il me laissa mes papiers, mon argent, et

me souhaita bonne chance.

C'était une dernière étape. On me remit un petit carré de tôle sur

lequel je lus: 1re division, nº 109; on me fit passer dans une grande

salle à l'entrée de laquelle on me remit une paire de draps. Puis on

cria: Recevez le 109. Une autre voix répondit: Envoyez le 109, et je

montai un petit escalier de pierre qui me fit parvenir au premier étage

de la salle.

Cette salle, qui a la forme d'un carré très-long, se compose d'un

rez-de-chaussée, garni de portes de cellules, puis, au premier, une

galerie à balustrade faisant tout le tour de la salle, coupée en

diverses places par des ponts qui font communiquer les deux côtés. Je

suivis la galerie de gauche, un surveillant me demanda ma petite plaque

de tôle, une porte me fut ouverte et... j'entrai dans ma cellule.

La cellule.

En voici la description aussi exacte que si son image sortait d'un

objectif:

La cellule est un carré long, aux dimensions suivantes:

Hauteur: 2 mètres 60.

Largeur: 1 mètre 85.

Longueur: 3 mètres 85.

Elle est peinte en deux couleurs: d'abord jusqu'à une hauteur de 1 mètre

50 en jaune chamois, puis dans la partie supérieure en blanc.

Nous avons quatre murs formant les quatre côtés du parallélogramme: le

mur _A_, où se trouve la porte; le mur _B_, qui lui fait face,

constituant la largeur. Puis le mur _C_ à gauche en regardant la porte

de l'intérieur, le mur _D_ à droite, dans les mêmes conditions.

_Mur A._--La porte, large de 57 centimètres, est en chêne plein,

boulonné. Elle est haute de 1 mètre 90, et percée, aux deux tiers de sa

hauteur, d'un guichet large de 25 centimètres sur 12. Devant le guichet,

une petite tablette demi-cercle avec rebord.

Le numéro de la cellule est peint en noir à l'intérieur de la porte.

À gauche de cette porte, une tablette sur laquelle on pose le matelas;

au-dessus, une longue planche, tenant toute la largeur de la cellule,

servant à placer les couvertures et les draps.

À droite de la porte, d'abord, dans le mur, une plaque de fer, munie

d'une petite poulie intérieure, donnant passage à une forte corde avec

poignée de bois. C'est le timbre d'alarme destiné à avertir le

surveillant en cas d'accident survenant au détenu.

Toujours à droite de la porte, dans l'angle, une planchette de coin sur

laquelle on place la terrine de toilette. Au-dessous, s'élevant

au-dessus du sol, le siége du conduit d'aisance.

_Mur B_, faisant face à la porte. Ce mur est percé d'une ouverture trop

haute pour qu'un homme y puisse atteindre; cette ouverture, garnie d'un

vasistas en retrait, à quatre carreaux de verre cannelé, est garantie à

l'extérieur par sept barreaux de fer. Impossible de voir le moindre coin

de ciel. Du reste, la cellule est très-convenablement éclairée.

Le vasistas s'entr'ouvre de l'intérieur, au gré du détenu, au moyen

d'une tige en fer, faisant agir un pène d'emboîtement.

Occupons-nous maintenant du mur de gauche. Toutes les

indications--droite--gauche--sont prises de l'intérieur en regardant la

porte.

Le mur de gauche est celui qui doit nous préoccuper le plus, car c'est

celui que regarde presque continuellement le prévenu; dans ce mur est

scellée une table de chêne, à quatre pieds avec tiroir. Cette table n'a

pas de grandes dimensions, 85 centimètres sur 50. Elle est munie d'une

barre transversale sur laquelle se posent les pieds. Dans le côté droit,

est fiché un piton, dans lequel s'engage une chaîne de trente-sept

maillons, longue de 90 centimètres, qui tient à une chaise. Cette chaise

peut par conséquent être remuée dans toute la longueur de la chaîne,

mais de telle façon qu'on peut la rapprocher de la porte, mais qu'il est

de toute impossibilité de l'avancer plus loin que le milieu de la table,

et par conséquent de l'approcher du mur de fond où se trouve le

vasistas.

Le long de ce mur (le mur de gauche toujours) règne un conduit de gaz

aboutissant à un bec qui se trouve juste au-dessus de la table un peu à

gauche. Il a été disposé ainsi pour que l'ombre de la main qui écrit se

trouvât en dehors, et par conséquent ne gênât en aucune façon. Ce bec de

gaz, je l'ai dit, n'est muni d'aucun bouton.

Dès que la nuit vient, le surveillant ouvre le guichet de la cellule, et

crie au détenu: Allumez le gaz!

On enflamme une allumette, et on attend. Le surveillant tourne la clef à

l'extérieur de la cellule et le gaz prend feu. À huit heures, le gaz

s'éteint, toujours par les soins du surveillant, qui ferme à

l'extérieur.

Il y a encore là quelques minutes curieuses à observer, tandis qu'on

attend l'extinction du gaz. On se sent oppressé comme si un ami allait

vous quitter, et la flamme qui disparaît vous laisse presque un vide

dans le coeur.

Passons au mur de droite, qui n'est pas le moins intéressant.

Sur le mur de droite, au-dessus de la couche inférieure de peinture

jaune chamois, sont collés cinq imprimés.

Le premier contient un almanach pour 1866 et 1867, encadré de dix

colonnes de texte, signés de l'abbé J... (_sic_), et contenant des

conseils religieux aux prévenus. Il y est notamment insisté sur la

nécessité du travail et sur l'avantage de la cellule, les mouvements des

prisons communes entraînant la promiscuité de vices, les mauvais

conseils et la publicité de la faute et du châtiment.

Le deuxième imprimé contient le prix de vente des articles vendus dans

les cantines des prisons de Paris. Voici les principales dispositions de

ce tarif:

Beurre frais d'Isigny 25 grammes 0 08

Chandelle des 6 la pièce 0 14

Gruyère 25 grammes 0 05

Bondon la pièce 0 15

Harengs fumés cuits la pièce 0 10

OEufs frais été 0 07

---- ---- hiver 0 10

Sucre blanc le kilog. 1 40

Lait le litre 0 20

Couverts de buis le couvert 0 50

Couteaux la pièce 0 10

Cervelas la pièce 0 16

Fromage de cochon 25 grammes 0 06

Le troisième présente un intérêt particulier; je l'ai copié entièrement:

_Règles à observer par le détenu placé dans cette cellule._

Il est expressément défendu de chanter, de parler à haute voix ou de

chercher à établir des communications avec les autres détenus. La même

recommandation est expressément faite pour le temps du trajet aux

parloirs ainsi qu'aux promenoirs.

Le détenu doit tenir la cellule constamment propre et n'y faire aucune

dégradation, ni tracer aucun dessin sur les murs sous peine de punition.

Il doit tenir dans la plus grande propreté le siége et la cuvette du

conduit d'aisances et n'y jeter que l'eau absolument nécessaire pour les

soins de la propreté. Ce siége étant destiné à donner passage au mauvais

air qui pourrait exister dans la cellule, le détenu aura soin de n'en

fermer l'orifice que lorsqu'il tiendra sa fenêtre ouverte. Dans ce cas,

il placera sur l'orifice du siége le petit tampon de bois destiné à cet

usage et baissera le couvercle. Sans cette précaution, la ventilation,

qui se fait par l'intérieur, ne pouvant s'opérer, l'air ne se

renouvellerait pas, ce qui serait nuisible à la santé.

Tous les matins, à l'heure qui sera indiquée par le surveillant de la

galerie, le détenu roulera son hamac et son matelas, les attachera

ensemble, avec la courroie destinée à cet usage, et placera le tout

propre et bien empaqueté sur la tablette.

Les couvertures et les draps seront pliés avec régularité et placés sur

la tablette qui se trouve au-dessus de la porte.

L'heure de dresser le lit, le soir, sera également indiquée par le

surveillant, les lits ne devant jamais être tendus pendant le jour.

Lorsque le détenu aura besoin de parler au surveillant, il tirera la

poignée de bois placée à côté de sa porte, ce qui fera résonner un

timbre d'appel destiné à prévenir le surveillant. Il ne doit pas appeler

de la voix et surtout ne pas déranger sans un motif urgent les préposés

à la surveillance.

Lorsqu'il sera appelé, soit au parloir, soit au promenoir, soit au

greffe, le prévenu devra s'y rendre avec célérité et en observant le

plus grand silence.

Aux heures de distribution des vivres, il tiendra sa gamelle sur la

planchette située devant le vasistas de sa porte, de manière que le

surveillant puisse la prendre facilement et que le service soit

promptement fait.

Le prévenu est responsable des dégradations qu'il ferait, soit à sa

cellule, soit au coucher ou au mobilier. S'il désire être visité par le

médecin ou avoir d'urgence un entretien avec le directeur, l'aumônier ou

autres employés, il en préviendra le surveillant chef de sa division,

qui se chargera de prévenir qui de droit. Le prévenu peut également

réclamer la visite de l'inspecteur général ou lui faire passer ses

réclamations.

Chaque fois que le détenu sortira de sa cellule pour aller au greffe, au

promenoir ou au parloir, il aura soin de se munir de la petite plaque

qui se trouve suspendue au-dessus de la porte de la cellule afin de la

représenter, à sa rentrée, au surveillant de la galerie pour s'en faire

reconnaître.

Les détenus qui, par suite de condamnations, désireront former appel de

leur jugement, écriront pour cela à M. le procureur impérial. Leur

signature apposée au bas de la lettre devant être légalisée par le

greffier, ils ne signeront qu'en présence de cet employé; ceux qui ne

sauraient point écrire feront verbalement connaître leur désir au

surveillant de leur galerie.

Lorsque ce détenu sera au parloir avec son visiteur, il ne devra élever

la voix qu'autant qu'il sera nécessaire pour se faire entendre; dans le

cas contraire, le surveillant chargé de la police le ferait

immédiatement rentrer dans sa cellule.

Toute infraction sera puni conformément aux règlements.

* * * * *

Le quatrième imprimé est ainsi formulé:

_État des objets composant le mobilier de la cellule d'un détenu

valide:_

Un hamac,

Un matelas laine et crin,

Couverture de laine beige (2 hiver, 1 été),

Deux draps de toile, d'un lé,

Une table à tiroir,

Une chaise ordinaire,

Une gamelle de fer-blanc étamé,

Un bidon, _id._ (pour l'eau),

Un gobelet, _id._,

Une caisse de bois,

Une terrine pour la toilette,

Un jegneux crachoir,

Un balai de chiendent,

Un balai de bouleau,

Trois tablettes de bois blanc.

On appelle jegneux crachoir un pot en terre verni qui se place par terre

auprès de sa table.

* * * * *

Le cinquième imprimé indique les règles à observer par le prévenu placé

dans le promenoir, qui se résume en ces quelques mots: silence et bonne

tenue.

Le lit.

Le lit se compose d'une large sangle de toile grise, très-forte,

semblable à celle qui sert à confectionner les tentes militaires. Cette

bande, large de 60 centimètres et longue de 1 mètre 60, est garnie à ses

deux extrémités de rouleaux de bois qui s'adaptent, l'un, à la tête,

dans deux crochets de fer fixés au mur; l'autre, au pied, dans deux

chaînons munis de crochets.

C'est un hamac suspendu, comme on a dû facilement le comprendre. Sur

cette sangle se pose un matelas de laine, avec draps et couvertures.

Inutile de dire que de traversin ou d'oreiller il n'est nullement

question.

L'horloge.

La connaissance du temps est-elle bien un adoucissement aux peines du

détenu? pour moi, je le crois. L'horloge de Mazas résonne forte et

grave, indiquant les heures, les quarts et les demies. Je désirerais un

perfectionnement, c'est que l'heure se répétât à tous les quarts. On va

me comprendre.

La connaissance de l'heure est indispensable aux détenus afin qu'ils

règlent leur existence, conformément aux règles de la maison d'arrêt. À

telle heure on prend les lettres; à telle autre, la promenade; à telles

autres, les repas.

Si le détenu est absorbé par quelque occupation, il se peut qu'il

n'entende pas l'heure elle-même. Alors il entend sonner un quart, une

demie, trois quarts, sans savoir à quelle heure ces divers sons se

rapportent.

Il faudrait donc que l'horloge sonnât ainsi:

Trois heures--Trois heures--un quart. Trois heures--et demie. Trois

heures--trois quarts.

Ce changement paraît insignifiant, et cependant je le répète, il est de

la plus grande importance. Car il faut partir de ce fait vrai, que sur

onze cents détenus qui aujourd'hui écoutent tinter l'horloge de Mazas,

un dixième au plus possède une montre.

La nourriture réglementaire.

La nourriture de la maison consiste en deux repas, l'un à huit heures du

matin, l'autre à trois heures. Le premier repas consiste en une gamelle

de bouillon avec du boeuf. J'ai goûté de ce bouillon, que je n'hésite

pas à déclarer supérieur à celui que débitent bien des _gargottes_ de ma

connaissance. À trois heures, une gamelle de légumes, haricots, pois

cassés. Un pain d'une livre, pain noir, dit de munition. J'en avais

mangé au dépôt de la préfecture de police et préférai m'abstenir ici.

Pour ceux qui n'acceptent pas la nourriture réglementaire, les

ressources ne manquent pas.

D'abord la cantine desservie par le surveillant, vin, oeufs, fromage et

charcuterie. Puis le commissionnaire qui, moyennant une _bonne main_ de

dix centimes, va chercher au dehors les plats que vous lui désignez.

Dépenses.

Pour l'édification de mes lecteurs, je transcrirai ici deux de mes

notes:

_Du 5 décembre:_

Pain. 0 25

Vin. 0 80

Café au lait, pain et beurre. 0 50

Bifteck. 0 60

OEufs sur le plat. 0 30

Fromage. 0 20

Café. 0 40

----

Total. 3 05

_Du 6 novembre:_

Pain. 0 25

Vin. 0 80

Café au lait, pain et beurre. 0 50

Gigot. 0 50

OEufs à la coque. 0 30

Pommes. 0 10

Café. 0 40

----

Total. 2 85

Les parloirs.

Les parloirs ordinaires, que je n'ai fait qu'apercevoir (car par une

faveur spéciale, due sans doute au peu d'importance de l'accusation qui

planait sur moi), se composent de deux petites cellules placées en face

l'une de l'autre et séparées par un couloir large de vingt-cinq

centimètres environ. Ces cellules _se regardent_ par une cloison fermée

de barreaux de fer et grillagée. Il y a dans chacune d'elles juste la

place nécessaire pour s'asseoir. Le détenu est placé dans l'une, le

visiteur dans l'autre, et l'on se parle à travers la distance du petit

couloir, sans pouvoir ni s'embrasser, ni se toucher la main. Il est

interdit de parler haut, et un gardien vous surveillant par le petit

corridor dont j'ai parlé, toute communication est impossible. Inutile de

dire qu'en outre le visiteur a été minutieusement fouillé à l'entrée de

la prison. C'est ainsi qu'on voit sa femme, son père ou son enfant, et

ceci les mardis et vendredis.

La promenade.

L'heure de la promenade est variable, en ceci que les préaux ne

permettent qu'à cent prévenus de se promener simultanément, et plus de

la moitié des prisonniers profitant de cette faculté, il faut au moins

cinq heures pour que les promenades puissent s'effectuer. On se trouve

donc, suivant le cas, de la première _fournée_ ou des suivantes.

Donc le surveillant ouvre le guichet et crie: Promenade. Vous devez être

tout prêt et crier: Oui.

Alors la porte s'ouvre; le surveillant vous remet une petite plaque en

tôle indiquant le numéro de votre cellule et vous enjoint de courir au

bout de la galerie, de descendre l'escalier que vous rencontrez, et,

toujours courant, d'aller jusqu'à une petite porte devant laquelle vous

attend un autre surveillant.

Pourquoi courir? demandez-vous. Voici l'explication de ce mouvement. Je

l'ai déjà dit, il est de principe à Mazas que jamais les détenus ne

doivent se rencontrer ni même s'apercevoir. Toute communication est

rigoureusement interdite.

Au moment où le signal des sorties pour la promenade a été donné, un

coup de sonnette retentit. Le premier détenu court jusqu'à la petite

porte dont je viens de parler, et ce n'est que lorsqu'il l'a franchie

qu'un nouveau coup de sonnette avertit le surveillant qu'un second

détenu peut être livré à la circulation.

Les préaux.

La description des promenoirs de Mazas a été faite cent fois: cependant,

pour l'intelligence de ce trop fidèle compte-rendu, il est nécessaire

que je revienne sur ces détails.

Toute la maison d'arrêt est construite sur un système circulaire. Ainsi,

tracez un cercle au centre, posez un point qui vous représentera le

greffe, puis tirez les rayons de ce centre à la circonférence, vous avez

les salles de cellules. Entre ces rayons, que je suppose au nombre de

dix, tracez de nouveaux cercles et placez également au centre un point,

vous avez les promenoirs, qui seront vingt rayons tirés de ce centre à

la circonférence extérieure. Les promenoirs sont au nombre de cinq, dans

chacun desquels peuvent se promener dix-neuf détenus. Les préaux, au

nombre de dix-neuf, plus un vingtième qui sert de passage, sont, on le

comprendra facilement, si on a pris la peine de tracer la petite figure

que j'ai indiquée, étroits à l'endroit où ils touchent le centre et

s'élargissent graduellement jusqu'à ce qu'ils rencontrent la

circonférence, marquée ici par une grille de fer à trente-sept barreaux.

Voici les dimensions de chaque préau, séparé des autres par deux murs:

Largeur auprès du centre, c'est-à-dire à la porte, 75 centimètres.

Largeur à la circonférence, c'est-à-dire à la grille, 6 mètres 15.

Longueur des murs latéraux, 5 mètres.

Il faut quarante-deux pas ordinaires pour arpenter le tour du préau, et,

singulière coïncidence, on fait d'un pas égal et soutenu, sans lenteur

comme sans précipitation, quarante-deux fois le tour du préau en quinze

minutes. Je l'ai expérimenté plusieurs fois et je puis répondre de

l'exactitude de ces chiffres.

La promenade dure environ une heure, y compris le délai nécessaire pour

l'entrée et la sortie. Inutile de rappeler que chaque détenu est

complètement seul dans son préau, qu'il peut lire et fumer, mais qu'il

lui est interdit de chanter ou de tenter de se faire entendre de ses

voisins du préau.

Ce que nous avons appelé le centre est occupé par une rotonde, à

rez-de-chaussée et à premier étage. Ce premier étage a un nombre de

larges ouvertures correspondant au nombre des préaux. Un surveillant en

fait continuellement le tour à l'intérieur pendant toute la durée des

promenades. Il domine ainsi tous les préaux, qui, bien entendu, sont à

ciel ouvert, et pas un mouvement des détenus ne lui échappe.

Comme si cette précaution n'était pas suffisante, un autre surveillant

tourne continuellement aussi autour de la circonférence extérieure,

regardant les détenus à travers les grilles dont j'ai parlé.

Un troisième surveillant se trouve dans la rotonde du centre, au

rez-de-chaussée, surveillant les portes et se tenant toujours prêt à

ouvrir, au cas où les détenus auraient besoin de son ministère.

Lorsque vous arrivez au promenoir, on vous indique la porte du préau qui

vous est échue en partage; il faut, aussitôt entré, tirer cette porte

sur soi. Le surveillant vous invite en même temps à ne pas aller jusqu'à

la grille du fond avant qu'il vous y ait autorisé. Ceci pour éviter qu'à

travers cette grille vous ne puissiez apercevoir les détenus traversant

la cour pour se rendre au promenoir.

Enfin, tous les prisonniers étant casés dans leur préau, le surveillant

crie: Promenez-vous.

Vous êtes libres alors, soit de vérifier les chiffres que j'ai indiqués

plus haut, soit, si vous êtes fatigué, de vous asseoir sur un bloc de

pierre, qui se trouve auprès de la grille. Cette partie du préau est, en

outre, recouverte d'un auvent, refuge en cas de pluie.

Dans un de ces préaux, je remarquai auprès de la porte une large trappe

de fer. J'ai appris depuis que c'était l'ouverture des égouts qui

rayonnent sous cette _città dolente_.

Une nuit, un détenu tenta de s'évader: il parvint à ouvrir le vasistas

que j'ai dépeint dans la cellule, descella un barreau de fer et, se

laissant glisser avec ses draps, vint descendre dans un préau où se

trouvait une trappe semblable. Il l'ouvrit et se plongea résolument dans

l'égout. Le malheureux avait de l'eau jusqu'aux épaules, et cette eau,

immonde, était glacée. Il marcha cependant dans la direction de la

Seine. L'espoir de la délivrance le soutenait. C'était un faux monnayeur

condamné à dix ans de travaux forcés. Il aperçut enfin une lueur...

c'était la Seine. Il était sauvé... il le croyait du moins. Mais

l'ouverture de l'égout était fermée de solides barreaux de fer

entrelacés. Tant de courage avait été inutile. Le misérable revint sur

ses pas, à travers l'eau fangeuse. Il eut l'énergie de rentrer dans la

prison, de grimper de nouveau jusqu'à sa cellule... Le lendemain, on le

trouva épuisé, presque mourant.

Il avoua tout et fut condamné à deux ans d'emprisonnement pour tentative

d'évasion.

Peines, tortures et supplices · 第 9 / 104 题