En publiant, dans ce volume, les lettres inédites dont l'ensemble
constitue la correspondance de Chateaubriand avec Madame la marquise de
Custine, nous nous sommes proposé d'éclairer d'un jour nouveau la
période très accidentée et très intéressante de leurs relations et de
leur vie intime, qui embrasse près de vingt années, et s'étend même au
delà, jusqu'à la mort de Madame de Custine en 1826.
Cette période a fait surgir beaucoup de récits divers et d'appréciations
très inexactes, où le caractère de Chateaubriand est devenu l'objet des
censures les plus sévères et les moins justifiées. Trompés par des
documents incomplets et tronqués, entraînés par l'esprit de parti ou par
une animosité personnelle, la plupart des écrivains ont chargé son
portrait des plus sombres couleurs; ils ont fait de Madame de Custine
une victime de l'inconstance et d'un lâche abandon, et de Chateaubriand
un froid adorateur, sans scrupule, sans remords et sans pitié. Tout cela
n'est pas exact.
Et pourtant ces lettres inédites, destinées à faire la lumière et à
rétablir la vérité, ces lettres qui empruntent une grande valeur au nom
et à la célébrité de leur auteur, nous avons un instant hésité à les
publier. Nous nous disions qu'elles n'ont point été destinées par
Chateaubriand à la publicité, et que, toujours épris de la beauté de la
forme et de la grandeur du style, il se serait refusé sans doute à
placer à côté de ses autres oeuvres des pages familières et sans apprêt.
Il nous semblait aussi que par un sentiment de discrétion et d'honneur
dont il ne s'est jamais départi, il se serait gardé de mettre en scène
une femme qu'il avait aimée. Il a toujours respecté le mystère des
passions qu'il a inspirées, et si ce mystère a été quelquefois dévoilé,
c'est par celles mêmes qui auraient eu le plus d'intérêt à s'en couvrir.
Ne vaudrait-il pas mieux respecter sur ce point la volonté non pas
certaine mais très probable de Chateaubriand, que de livrer en pâture à
la curiosité publique les sentiments intimes d'une femme dont le nom
n'appartient à l'histoire que par un acte de dévouement héroïque et de
grand courage, et de rappeler sans nécessité l'attention sur des
faiblesses auxquelles la gloire et l'amour d'un homme de génie peuvent
servir d'excuse?
Mais une considération domine toutes les autres: si la vie de
Chateaubriand et de Madame de Custine a été présentée sous de fausses
couleurs, et si nous possédons des documents qui les rectifient, nous
devons les produire. La vie de Madame de Custine est, depuis longtemps,
exposée au grand jour dans des oeuvres nombreuses et brillantes. La
publication que nous allons faire ne saurait donc nuire à sa mémoire;
tandis qu'elle disculpe Chateaubriand. Et qui sait si, en les faisant
mieux connaître, elle ne les fera pas aimer tous les deux davantage?
Cependant, ces quarante lettres inédites que Madame de Custine nous a
conservées elle-même, seraient presque inintelligibles si on les
détachait du cadre où elles se sont produites. Il fallait donc rappeler
quelques-uns des antécédents de leur auteur, l'épisode de son mariage,
par exemple, où la vérité a besoin d'être rétablie et dégagée des fables
dont on l'entoure. Il fallait aussi mettre en scène, sans s'écarter du
sujet principal, quelques-uns des personnages qui se trouvent mêlés, à
des titres divers, aux relations de Chateaubriand et de Madame de
Custine, comme Madame de Beaumont, M. Bertin, le duc d'Otrante,
malheureusement aussi Astolphe de Custine, et d'autres encore.
Tel est le cadre que nous nous sommes tracé. Il est restreint, mais il
suffit. Comme dit le poète:
humanos mores nosce volenti
sufficit una domus.