XXXVIII

Au matin, Suzanne, en s'éveillant, n'eut qu'un vague souvenir de ce qui

s'était passé. La vue de Maurice la troubla tellement, que je crus une

explication nécessaire:

--Tu as été très-malade, ma chérie, lui dis-je; j'ai prié notre ami de

rester pour m'aider à te soigner.

Elle se rappela soudain, devint rouge, puis pâle. Son cerveau affaibli

ne lui permit pas de longues réflexions; elle se laissa aller sur

l'oreiller avec un air heureux:

--Vous resterez, dit-elle à Maurice, dont elle avait lâché la main en

ouvrant les yeux..

Celui-ci fit un signe de tête et quitta la chambre sans dire un mot. Ma

fille n'insista pas, et il ne fut plus question de départ.

Deux ou trois nuits agitées nous effrayèrent encore. Elle avait le

délire à la même heure, et se débattait contre son mari qui voulait

l'enlever. La voix et la main de Maurice seules pouvaient ramener le

calme. J'appris alors, par la force de cette obsession, quelles

épouvantes ma pauvre enfant avait subies en silence. Que de fois, depuis

notre fuite, elle avait dû s'éveiller en sursaut, glacée par l'angoisse

de voir son mari l'entraîner loin de moi! Ces divagations inconscientes

me livrèrent son secret, et je reconnus que, pour se taire et paraître

joyeuse, elle avait déployé une force d'âme bien au-dessus de son âge.

J'appris encore autre chose, et cette découverte jeta sur mon esprit une

teinte de mélancolie qui fut longue à dissiper: j'appris que du jour où

notre enfant aime, nous autres parents, nous ne sommes plus que bien peu

de chose auprès de l'être aimé. Mais la vie m'avait donné d'assez rudes

leçons pour que j'eusse le courage d'envisager ma peine et de tâcher de

lui trouver un bon côté. Je n'accusai pas ma fille d'ingratitude: un

autre père l'eût peut-être fait; moi je me contentai de reconnaître que

plus l'enfant élevé par nos soins est d'une nature fine et supérieure,

plus l'amour a de prise sur ce jeune coeur, et plus, par conséquent,

nous pauvres vieux, devons passer au second plan. Je reconnus aussi que,

si Suzanne avait donné le meilleur de son âme à ce jeune homme, elle

m'avait gardé pour dédommagement toutes les adorables caresses, toutes

les grâces charmantes que j'avais chéries en elle dès l'enfance. A

Maurice, elle avait donné sa vie, mais tous ses regards, toutes ses

tendresses étaient pour son vieux père. C'est ainsi qu'elle me

remerciait de lui avoir laissé son bonheur.

Suzanne se remit bientôt: à vingt ans, le corps est si souple et si

résistant! Il faut si peu de chose pour lui rendre son élasticité! A la

fin de la semaine, elle put marcher dans le jardin et rester quelques

heures au grand air sans trop de fatigue. Rien n'était changé dans ses

relations avec Maurice. Ils se parlaient très-peu et paraissaient

absolument satisfaits de leur sort. Elle lui tendait la main le matin et

le soir,--il la laissait retomber aussitôt,--un indifférent n'eût jamais

pensé qu'ils s'aimaient... et moi, sous cette glace, je voyais couver,

grandissant chaque jour, une passion irrésistible qui menaçait de nous

engloutir tous dans quelque catastrophe.

J'étais résolu à n'être pas complice de la chute de ma fille. Le jour où

j'aurais la certitude qu'il s'était passé entre eux quelque chose,

d'irrévocable, j'étais décidé à fuir, leur laissant ma fortune et ne

gardant pour moi que le souci de mon honneur. Que me fallait-il pour

vivre? Un morceau de pain,--et pour peu de temps, car j'étais bien

certain de ne pas résister longtemps au chagrin d'avoir perdu Suzanne.

C'est alors qu'elle serait perdue pour moi! C'était donc pour en arriver

là que je l'avais élevée avec tant d'amour! C'était pour cela que je

l'avais arrachée à son mari!

C'est alors que j'appelai ma femme à mon secours! Que de fois pendant

que tout dormait dans notre maison isolée, que de fois j'invoquai la

chère image pour lui demander conseil! Mais je n'obtenais pas de

réponse, car dans ce dédale de perplexités son esprit droit et honnête

lui-même se fût perdu.

Et pendant que je nourrissais ce projet d'abandon, véritable suicide

moral, les deux amants, encore innocents, savouraient à longs traits

l'ivresse de leur amour. Suzanne, grave, presque recueillie sous le

poids de ce grand bonheur d'aimer qui l'absorbait tout entière, semblait

grandie et transfigurée par le rayonnement de son âme... Chère et chaste

enfant, j'étais bien sûr, si la chute devait venir, qu'elle viendrait

d'une surprise! Jamais hermine n'eut à un plus haut degré l'horreur de

la boue. De plus que les ingénues, elle avait gardé des réalités du

mariage un dégoût, un mépris qui la mettait bien haut sur un piédestal,

au delà des atteintes d'une passion terrestre. Maurice était le plus

honnête, le plus chevaleresque des hommes; livrée à son respect, Suzanne

eût pu traverser l'Océan,--mais ils n'étaient après tout que de chair et

de sang; le soleil d'août brillait sur nos têtes, et la sève montait

dans leur coeur!...

Un jour je les regardais le long de la falaise: ils s'étaient quelque

peu éloignés de la maison, mais toujours à portée de la vue et presque

de la voix. Suzanne s'était arrêtée à l'endroit où précisément il

m'avait arraché à une mort peu douteuse, le jour qui avait décidé de nos

destins: sa pensée de prévoyance n'était point restée stérile. Dès que

Suzanne s'était remise, il était venu lui-même avec Pierre, à cet

endroit, apporter des mottes de gazon pour en faire un parapet. Une

investigation attentive de la falaise, vue d'en bas, lui avait démontré

que les terres détrempées ne tenaient plus que par les racines des

herbes jusqu'à cinq ou six pieds du bord et c'est à cette distance qu'il

avait établi ce mur protecteur, destiné à garder de mal les rares

passants de la falaise, enfants du village, douaniers, et nous-mêmes. Il

travaillait, remuant à pleines mains la terre humide de rosée qui

laissait ses traces à ses doigts, elle le regardait, de temps en temps,

ils se souriaient, et je devinais, à l'attitude de ma fille, qu'elle

était satisfaite de lui: satisfaite de sa bonne pensée et fière de le

voir travailler comme un ouvrier.

Ah! ces êtres-là ignoraient les mièvreries des conventions mondaines!

Ils ne craignaient, ni l'un ni l'autre, les souillures du travail

matériel. C'est pour la pureté de leurs âmes qu'ils gardaient leurs

préoccupations!

Je pensais à beaucoup de choses, quand la voix de Pierre me tira de ma

rêverie:

--Monsieur n'a pas de commission pour l'Angleterre? me disait-il.

--Pour l'Angleterre? Non, Pierre. A quel propos?

--C'est que le patron d'une barque est venu demander tantôt si monsieur

ne voulait pas se faire rapporter quelque chose d'Angleterre; il y va

toutes les semaines... et aux îles anglaises presque tous les jours; ils

sont trois patrons...

--Qui font de la contrebande? interrompis-je.

--Oh! non, monsieur, pas de la contrebande, puisqu'ils feraient payer la

douane à monsieur!

Je ne trouvai rien à réfuter dans cet argument. Évidemment, si je payais

les droits de douane, je ne serais pas un contrebandier. Reste à savoir

si ces droits seraient versés dans la caisse de l'Etat. Mais ce

n'étaient pas mes affaires.

--Je ne savais pas, dis-je à Pierre, qu'il y eût des correspondances

régulières avec l'étranger dans ce pays perdu.

--Si fait, monsieur. Ils partent de la pointe, là-bas--Pierre indiquait

un petit havre à quatre ou cinq kilomètres en longeant la côte;--ils

vont aux îles à volonté, pour les messieurs qui voyagent... Je leur ai

dit de me rapporter des couverts, ajouta Pierre d'un air d'importance.

Quand on entre en ménage, il faut bien se meubler!

--Vieil imbécile, pensai-je, il veut se meubler avec des couverts en

métal anglais! Est-ce bientôt, ajoutai-je plus poliment, que Félicie

quitte le célibat?

--Dans quinze jours, monsieur, fit Pierre en se rengorgeant. Nous sommes

déjà affichés.

Quinze jours! En effet, dans quinze jours, il y aurait six mois que nous

habitions Faucois.

--Ah! vous êtes affichés? J'en suis fort aise.

--Mais oui, monsieur, à la porte de la mairie, et à Paris aussi.

Je bondis.

--A Paris? où?

--A la mairie du deuxième, monsieur, rue de la Banque, puisque c'est

notre dernier domicile.

--Malheureux! m'écriai-je, vous nous avez perdus!

--Perdus, moi, monsieur, balbutia Pierre reculant de plusieurs pas.

Quand il se trouva acculé contre le mur, il resta les yeux fixes, les

bras ballants. Je devais avoir l'air assez farouche, car il était

littéralement muet d'épouvante.

--Oui, par votre bêtise! Vous et Félicie, vous êtes affichés rue de la

Banque, n'est-ce pas? Eh bien, vous imaginez-vous que si quelqu'un a

intérêt à nous trouver, il ne cherche pas vos traces, et en voyant vos

deux noms, il ne devine que vous êtes avec nous? Ah! vous avez fait là

un beau chef-d'oeuvre!...

--Que faut-il faire, monsieur? demanda le pauvre diable complètement

anéanti.

Je restai anéanti aussi, pendant un moment qui dut lui paraître long.

Tout à coup une idée me vint:

--Il faut courir après votre contrebandier, et lui dire de tenir une

barque prête pour nous, afin que nous quittions le pays sans perdre un

moment. Allez, dépêchez-vous! Payez, ce qu'on vous demandera, et dites

que c'est une fantaisie de touriste. Mais allez donc!

--Monsieur, bégaya Pierre, les yeux pleins de larmes, alors, comme ça,

Félicie et moi nous ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois de

domicile, ce sera toujours à recommencer, et nous serons vieux avant que

monsieur ait choisi un endroit pour y rester.

Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment! mais je n'avais ni le

temps de rire de lui, ni la gaieté nécessaire. J'eus, pitié de sa peine

pourtant; il m'avait servi fidèlement depuis bien des années, et je

n'avais pas le droit de sacrifier à mes besoins le bonheur de cet

honnête serviteur. D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple de tout

arranger.

--Nous partirons sans vous, dis-je; vous vous marierez ici, et vous

viendrez nous rejoindre en Angleterre. Si l'on vient nous relancer ici,

vous ne nous avez pas vus; vous serviez d'autres maîtres qui sont allés

se promener aux Iles. Avez-vous compris?

--Parfaitement; monsieur, s'écria Pierre, qui retrouva ses jambes de

quinze ans pour courir au gîte du patron. Je le vis au bout d'un moment;

il avait pris par le plus court et s'en allait à grandes enjambées le

long de la falaise, par le côté opposé à celui qui menait à la ville.

Les jeunes gens revenaient lentement vers la maison, sans se parler,

sans même se regarder, et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs

êtres, si parfaitement faits l'un pour l'autre!

--Quand je les aurai mis à l'abri, pensai-je, il sera temps que je m'en

aille.

Ils rentrèrent dans le jardin, distraits, rêveurs, absorbés par la

pensée l'un de l'autre. Je leur communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi

que la décision que j'avais prise.

--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble, ne serons-nous pas heureux

partout!

C'était à moi qu'elle parlait, mais son regard alla chercher celui de

Maurice. Je ne sais ce qu'elle y lut, mais pour la première fois elle se

troubla et disparut.

--Allons tirer un brin, dis-je à Maurice. Je ne me souciais pas de le

laisser seul avec elle.

Chaque jour, chaque heure, n'étaient-ils pas pour moi autant de larcins

à mon destin cruel? Nos malles seront bientôt faites, ajoutai-je en

souriant.

Maurice entra dans la maison, prit les pistolets et tout ce qu'il nous

fallait, et nous nous dirigeâmes vers la cible. Au bout d'une

demi-heure, nous nous arrêtâmes.

--Vous êtes plus fort que moi, dit Maurice. Jamais il ne manquait une

occasion de me faire plaisir; mais, cette fois, je savais que ce n'était

pas vrai.

Je secouai la tête, et, machinalement, je rechargeai les pistolets que

je remis dans la boîte.

--J'ai perdu la clef, dit Maurice en cherchant autour de lui.

--Cela ne fait rien, répondis-je, il ne manque pas de petites clefs à la

maison, nous en trouverons une.

Nous revînmes à pas lents. Le temps était gris, le vent soufflait par

rafales. Déjà les jours précédents nous avions eu d'assez fortes

bourrasques; la falaise était glissante; une sorte marée, la semaine

précédente, avait roulé des blocs de rochers jusque sur le galet,

au-dessous de nous; je frissonnais, un peu de froid, beaucoup parce que

j'avais la fièvre intérieurement. Maurice s'en aperçut, ôta sa vareuse

et m'obligea, malgré mes refus, à la garder sur mes épaules, pendant

qu'il marchait dépouillé à mon côté.

--Quel fils, pensai-je, serait plus attentif, plus respectueux, plus

tendre! Pourquoi faut-il que cet homme fait pour que je l'aime doive

être mon ennemi, en me prenant mon enfant!

Nous rentrâmes aussitôt. Le vent soufflait en tempête et frappait de

grands coups dans nos fenêtres. Pendant le souper il y eut un tel

vacarme au dehors que je crus à quelque accident. C'était simplement un

volet détaché qui frappait le mur. Le tonnerre se mit aussi de la

partie, et, pendant une demi-heure, il n'y eut pas moyen d'échanger une

parole.

Dès que le calme se fut un peu rétabli:

--Comment partirons-nous demain, dit Suzanne, si la mer ne se remet pas?

--Qu'importe! fit Maurice avec énergie; l'essentiel est d'échapper aux

poursuites.

--Mais s'il y a danger? fis-je observer.

--Qu'importe, puisque nous serons ensemble!

Leurs deux voix avaient prononcé à l'unisson cette phrase arrachée au

plus profond de leurs coeurs. Ils ne furent pas troublés de cette

coïncidence. Le danger, cette nuit d'orage, et la fièvre de leur passion

les emportaient malgré eux. Leurs yeux se croisèrent, leurs mains se

joignirent, et je sentis que j'allais cesser d'être le plus fort.

Nous fîmes des malles et nous brûlâmes des papiers pendant une partie de

la nuit. Rien ne devait rester derrière nous qui pût trahir notre

identité ou mettre sur nos traces. Vers le matin, chacun se retira,

brisé de fatigue, pour prendre un peu de repos. Pierre m'avait loué une

barque. La marée serait propice à dix heures du matin, le vent était

bon, quoique la mer fût encore houleuse du grain de la veille; mais ce

n'était pas une considération de cet ordre qui devait nous arrêter en un

tel moment.

J'avais fait atteler le, cheval d'un voisin à une carriole empruntée,

afin d'épargner à ma fille la fatigue d'une longue marche. Mais, comme

le chemin était assez mauvais devant la maison, il fut convenu qu'on la

conduirait jusqu'à un endroit sec, un peu plus haut sur la falaise, et

que nous irions la rejoindre à pied. Nous nous assîmes devant un frugal

repas préparé par Félicie qui laissait tomber de grosses larmes dans les

assiettes.

--Ne pleurez donc pas comme ça, Félicie, lui dit Suzanne, vous serez

mariée dans quinze jours avec votre bon ami. Vous n'êtes pas à plaindre,

vous!

--Ah! madame, que je voudrais qu'il pût vous en arriver autant! dit

naïvement la bonne fille.

Suzanne rougit et baissa les yeux. Ce mot presque brutal dans sa

simplicité venait de blesser sa dignité féminine. Un certain malaise

nous saisit tous les trois.

--Ah! la boite à pistolets, dit Maurice. Mettez-la bien en vue, Pierre,

sans cela je l'oublierais.

Nous terminions notre repas lorsque Pierre m'annonça la visite du

propriétaire de là maison. Il avait vu nos bagages dans la carriole et

venait prendre congé de nous. Comme les visites de province n'en

finissent pas si l'on n'y met bon ordre, je sortis de la maison pour

l'empêcher d'y entrer, et je donnai en même temps l'ordre de conduire la

carriole à l'endroit où elle devait nous attendre. Je la vis bondir à

droite et à gauche sur le pavé raboteux; elle tourna le coin, et je

descendis dans le jardin pour recevoir mon hôte importun. Maurice et

Suzanne rentrèrent dans la salle à manger pendant que Félicie ôtait le

couvert.

Notre propriétaire qui m'avait entraîné hors du jardin, sur la falaise,

me racontait ses malheurs: la pluie de la veille avait percé son toit,

une pierre tombée lui avait tué une poule.

--Vous avez bien mauvais temps pour votre voyage, me dit-il, mais voici

des particuliers qui viennent par ici, et qui n'ont pas dû avoir beau

temps hier non plus.

Je me tournai du côté de la ville qu'il m'indiquait, et je vis arrêtée

sur la route une voiture de louage, près de laquelle deux individus

d'une classe que je ne pus définir se dégourdissaient les jambes au

moyen d'un peu de gymnastique. A cent pas devant moi, abritant ses yeux

de la main pour mieux me reconnaître, M. de Lincy me regardait

attentivement...

Je sentis un coup si violent au coeur que je faillis perdre pied. Mon

interlocuteur, qui avait remarqué ma surprise, me jeta un coup d'oeil

curieux.

--Vous le connaissez donc, ce monsieur? fit-il.

--Je crois que oui, mais il ne peut avoir grand'chose à me communiquer.

Je vous en prie, mon bon monsieur, allez dire aux enfants qu'ils partent

sans m'attendre, je les rejoindrai dans un instant.

--Les enfants? fit le Normand d'un air futé, la jeune dame n'est donc

pas votre femme? On disait dans le pays que c'est votre fille, c'est

donc vrai?

Je fis un geste de colère,--mon Normand s'écarta de quelques pieds,--M.

de Lincy approchait à grands pas.

--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs pour vous.

Espérant l'avoir alléché par l'appât d'une récompense, je descendis

au-devant de mon gendre. Une rencontre étant inévitable, autant valait

ne pas le laisser approcher de la maison. Mon Normand, au lieu de

m'obéir, se retira un peu à l'écart derrière un rocher, pas trop près,

mais assez pour ne rien perdre de nos gestes, sinon de nos discours.

--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment, je vous retrouve! Vous

pouvez vous vanter de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement, votre

Pierre a été roussi par le flambeau de l'hymen.

J'étais décidé à jouer cartes sur table.

--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien voulez-vous pour me la

laisser?

--J'ai déjà eu l'honneur de décliner une proposition semblable, dit

Lincy; je ne suis pas venu si loin pour m'en retourner bredouille. C'est

ma femme que je veux, et je me suis arrangé pour la ramener au domicile

conjugal.--J'aimerais mieux que ce fût de son plein gré, ajouta-t-il

avec un sourire faux sur sa face blême.

Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigués, détendus, lui donnaient

dix ans de plus que son âge. Malgré mes cheveux blancs, je paraissais,

j'en suis sûr, plus jeune que lui.

--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas!

Nous étions arrivés près du parapet si laborieusement construit par

Maurice, je m'arrêtai, M. de Lincy se mit à faire des trous dans le

gazon avec sa canne.

--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur, dit-il avec son

ancienne insolence; je ne vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas.

--Ce n'est pas sûr, lui dis-je les dents serrées.

Son insolence m'exaspérait.

--Bah! fit-il toujours avec le même sang-froid, tout cela n'est que des

phrases; j'ai la loi pour moi.

Avec sa canne il fit voler dans le précipice une motte de terre arrachée

au parapet.

--J'ai la loi pour moi, vous entendez; c'est vous et votre fille qui

êtes en contravention.

Une seconde motte suivit la première.

--C'est à vous de voir si vous voulez que j'agisse légalement ou si vous

préférez me rendre ma femme, comme il convient entre gens du monde, sans

bruit et sans scandale.

Les mottes de terre volaient toujours sous les petits coups pressés de

sa canne.

--Laissez cela, lui dis-je machinalement; ce mur est là pour quelque

chose, il y a un abîme au-dessous...

--Eh bien, tant pis pour ceux qui tombent dans les abîmes, fit-il avec

un cynisme révoltant, cela ne me regarde pas; moi, je vais dans la vie

sans m'inquiéter des autres. Il continua à démolir le parapet avec une

sorte de joie froidement féroce. Moi, reprit-il, j'ai une idée, j'ai un

but dans la vie: à savoir d'être heureux à ma façon, comme je l'entends;

le reste me chault peu.

Il asséna un coup vigoureux à la dernière motte qui disparut; je crus

sentir le sol manquer sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage de

Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon souillé.

--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez, vous n'êtes pas de

force à lutter avec moi; vous dites qu'il y a un abîme ici? J'y marche

sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en attendant il faut vivre

de son mieux; donc, rendez-moi ma femme, s'il vous plaît.

Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la maison, et, à mon

inexprimable douleur, j'aperçus Suzanne qui, inquiète de mon absence, se

dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle ne reconnut pas

d'abord, elle resta immobile, puis revint rapidement sur ses pas.

--La voilà, s'écria Lincy, vous ne me l'enlèverez pas cette fois.

Il s'élança vers la maison, mais j'avais un peu d'avance sur lui; je

passai devant mon Normand, toujours tapi derrière un rocher, et j'entrai

le premier. Maurice et Suzanne, se tenant par la main, dans la salle à

manger, attendaient de pied ferme, très-pâles, mais très-résolus.

Maurice tenait un de ses pistolets dans sa main droite.

Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un mot, Lincy entrait aussi.

A la vue de Maurice, ses traits exprimèrent une joie railleuse plus

horrible que tout le reste.

--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne m'a pas menti tout à

l'heure, et les gens de la ville qui ne avaient prévenu n'avaient pas

menti non plus! Je vous prends, madame, en flagrant délit d'adultère,

sous le toit paternel, ce qui empêchera votre père de vous réclamer

efficacement devant les tribunaux... Vous me faites la partie belle.

--Monsieur, s'écria Maurice, vous êtes un lâche!

--Monsieur, répondit Lincy, vous voudriez bien me tuer, mais vous ne me

tuerez pas. Je ne me bats que lorsque cela me convient.

Maurice levait son pistolet et visait Lincy au front. Je détournai son

bras et lui arrachai son arme.

--Non, pas vous, lui dis-je, vous seriez éternellement séparé d'elle,

mais moi!

Lincy profitant de cette diversion, avait bondi sur sa femme et

cherchait à l'entraîner.

--Père, cria-t-elle, père, sauve-moi!

Un orgueil affolé remplit mon coeur. Dans sa détresse, c'est moi qu'elle

appelait, non Maurice!

--Monsieur, dis-je à Lincy, laissez ma fille libre, ou je vous tue!

--Vous passeriez en cour d'assises, répondit-il, et il essaya d'enlever

dans ses bras Suzanne qui s'accrochait à la table.

--Lâche! cria Maurice, et sa main souffleta la joue de Lincy.

Au même moment, je mis le doigt sur la gâchette de mon pistolet, et le

coup partit,--mais dans ce groupe serré, j'avais craint de blesser un de

ceux qui m'étaient chers,--la balle se perdit dans le mur.

Lincy avait quitté le bras de ma fille.

--Ah! dit-il écumant de rage, c'est ainsi? Nous verrons si vous oserez

résister à la loi.

Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai une seconde fois sur lui,

mais je le manquai également. Ma main tremblait, non de vieillesse, mais

de colère.

--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez, la carriole vous attend, la

barque est prête, allez!

--Mais toi, père? s'écria Suzanne en m'enveloppant de ses bras.

--Je reste pour protéger votre retraite. Suzanne fit un geste énergique

de négation.

--Partez, répétai-je avec toute mon autorité paternelle, je le veux!

Seulement, par respect pour moi, faites-vous naturaliser Anglais,

obtenez un divorce et mariez-vous. Allez.

Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les repoussai, et je sortis

pour défendre l'entrée de la maison. Ils prirent le chemin de traverse,

et j'attendis.

Lincy était déjà arrivé à la voiture; après un court colloque, les deux

agents de l'autorité l'avaient suivi. Mais lui, plus pressé, revenait en

courant. A mi-chemin, il m'aperçut et fit un geste de triomphe en me

désignant les hommes qui le suivaient de près. Je mis le doigt sur la

détente, car j'étais décidé à tout; mais au moment où j'allais peut-être

commettre un meurtre, car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra

sous Lincy, et il roula dans le précipice.

Les agents terrifiés s'arrêtèrent au bord de l'abîme nouvellement

creusé; la terre, minée par la tempête de la veille, avait cédé sous le

poids du misérable, précisément à l'endroit où il avait démoli

cruellement le parapet protecteur élevé par Maurice. Au hurlement du

malheureux, au cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice, qui

couraient dans la direction opposée, se retournèrent: ils restèrent

pétrifiés. Les agents descendirent aussitôt, le secours fut promptement

organisé; mais quand on remonta mon gendre au haut de la falaise, ce ne

fut qu'un cadavre. La mort avait été instantanée, car ces rochers sont

autant de pointes d'aiguilles.

Je ne sais ce que pensaient les autres; pour moi, j'étais complètement

incapable de réfléchir. La disparition subite de cet homme dans notre

existence était une délivrance si inattendue que mon cerveau ébranlé fut

quelque temps à s'en remettre.

--Je ne l'ai pas tué, n'est-ce pas? dis-je machinalement dès le premier

choc.

--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tiré cette fois; j'en porterai

témoignage si vous voulez, me dit mon Normand, sortant soudain de

dessous une pierre.

A présent que mon gendre était mort, il était de mon côté.

Le corps de M. de Lincy fut transporté dans notre maison; mes enfants,

car Suzanne et Maurice étaient désormais également mes enfants, se

rendirent à la ville voisine pour éviter les constatations et tout le

lugubre appareil de ces sortes d'affaires. Heureusement les agents,

amenés pour nous nuire, se trouvèrent être les meilleurs témoins et les

plus puissants auxiliaires.

Mon gendre fut enterré dans le cimetière de Faucois. Une grande croix de

fer orne sa tombe, mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter

des fleurs.

Nous nous hâtâmes de revenir à Paris, car nombre d'affaires exigeaient

notre présence. L'année de deuil fut plus lourde pour Maurice que pour

Suzanne, car celle-ci ne rêvait rien au delà du bonheur qu'ils avaient

goûté dans notre désert maritime.

Elle finit cependant, cette longue année, et, sans cérémonie aucune,

avec le docteur, notre notaire et deux employés pour témoins, je remis

ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de mon gendre,--mais de mon fils.

Pierre avait été si pressé d'épouser Félicie que, malgré la catastrophe

de la falaise, il avait procédé au mariage dès qu'il avait eu ses six

mois de domicile.

Ma belle-mère se fait vieille, et, chose étrange, depuis qu'elle n'a

plus besoin de déployer les qualités viriles de son coeur noble et bon,

elle redevient insupportable. Il est juste de dire que ses défauts se

montrent spécialement en ce qui concerne les enfants de Suzanne. Elle

recommence pour eux les mêmes tyrannies que jadis elle exerçait sur moi

pour ma fille; et je ne serais pas étonné, si nous sommes encore tous

deux de ce monde, que, dans quelques années, elle me fit retourner au

catéchisme et recommencer les analyses religieuses pour le compte de son

arrière-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex, que tout le monde

appelle Suzon pour la distinguer de sa mère.

J'ai été bien longtemps, je le disais plus haut, à me sentir triste de

n'être pas le premier dans le coeur de ma fille, mais je me suis consolé

depuis une découverte que j'ai faite, il y a déjà quelque temps. C'est

que mon petit-fils, M. Robert, me préfère à son papa et même à sa maman!

Depuis lors, il ne me manque plus rien, tant il est vrai que l'homme est

un être jaloux et ambitieux.

Quand on ne rêve pas un empire, on rêve d'être le premier et l'unique

dans le coeur d'un bambin de quatre ans.

Lisbeth est venue nous voir il y a quelque temps; elle et ma belle-mère

se sont tellement prises en affection que je prévois un va-et-vient

continuel sur la route du Maçonnais.

Je ne parlerai pas ici du jeune ménage. Ils ont trouvé l'amour, le vrai,

et, quand on le possède, le mariage est la réalisation suprême du

bonheur sur la terre. Peines et joies, tout leur est bon, parce que tout

est partagé.

Quant à nos vieux serviteurs, je n'y comprends rien, plus ils vont en

vieillissant, plus ils s'aiment! Je suis persuadé que l'amour est comme

le vin, quand il est bon: il s'améliore en vieillissant.

Et si M. de Lincy n'était pas mort?

Très-probablement je l'aurais tué, et alors, comme il le disait,

j'aurais passé en cour d'assises.

Quand je repense à cette heure si féconde en péripéties, je me dis qu'il

a fort bien agi en démolissant le parapet de Maurice.

Et maintenant je pense à ma chère femme envolée avec une douceur

toujours croissante, car j'ai tenu mon serment et Suzanne est heureuse.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 46 / 47 题