--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous aurais fait prévenir si
vous n'étiez pas venu.
--Que se passe-t-il donc?
--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort! Il s'est informé de
la manière, dont sont placés les capitaux de madame de Lincy.
--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables?
--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... J'ai appris,
continua-t-il, que votre santé s'est raffermie; vous sentez-vous en état
de recevoir une violente commotion?
--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce que j'ai appris ces
jours derniers... Qu'y a-t-il?
Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre fort, en tira une simple
copie de lettre, et je lus ce qui suit:
«Mon cher persécuteur,
«En réponse à votre dernière lettre, je me vois forcé de vous révéler le
véritable état des choses. Malgré les belles apparences, Lincy était
fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne. J'ai conclu un
mariage qui ne m'assurait presque rien en fait d'avantages présents,
mais qui m'offrait une fort belle position dans un délai que la mort
prévue de mon beau-père devait rapprocher.»
Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. J'obéis.
«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte comme un charme, et moi, par
contre, je me trouve dans les plus mauvais draps. J'avais trouvé
quelques bonnes âmes qui, se basant sur l'état précaire de la santé du
père de ma femme, m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement de ce
monsieur rend leur créance très-mauvaise, et, naturellement, c'est moi
qui en suis victime. Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet mon
beau-père en ne trépassant pas dans les délais voulus, mais il faut que
vous m'aidiez à obtenir un renouvellement de ces créances, ou quelques
garanties, ou enfin quelque chose qui me sorte de mon pétrin.»
La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je le remis au notaire:
--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton dégagé. Gomment vous
êtes-vous procuré ce précieux document?
Il haussa les épaules.
--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu qu'on y mette le prix,
répondit-il. Eh bien! que pensez-vous de votre gendre?
--Je le trouve charmant; mais cela ne m'étonne nullement de sa part. Je
ne pouvais pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?
--La dot de madame de Lincy ne court aucun danger, me répondit
évasivement mon conseiller.
--Fort bien; mais il n'en appert pas moins que M. de Lincy a des dettes
probablement considérables; sa terre patrimoniale a été vendue six
semaines après son mariage, vous le savez. Donc, il vit actuellement des
vingt-cinq mille francs de rente que lui a apportés ma fille; à moins
qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...
Le notaire fit un signe négatif; je continuai:
--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car il avait besoin
avant-hier de dix mille francs que ma fille m'a demandés pour lui.
--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur.
--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette somme de la main à la main.
Mon notaire se leva et fit deux tours dans son cabinet:
--Permettez-moi, mon cher client, de vous dire que cette conduite n'est
basée sur aucun raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, sans
reçu, à la première réquisition, vous laissez s'organiser contre vous
une exploitation régulière!
Je fis un signe d'assentiment.
--C'est absurde!
--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement que je puis obtenir
le repos de ma fille, je n'ai pas à hésiter.
--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, alors!
--Parfaitement.
Le notaire fit encore deux ou trois tours:
--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant moi.
--Ensuite? Que voulez-vous que je vous dise? Le roi, l'âne ou moi, nous
mourrons, comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne puis souffrir
que ma fille soit malheureuse quand je puis acheter sa tranquillité à
poids d'or.
--Et quand vous serez entièrement dépouillé?
--Sans doute alors il me laissera l'emmener quelque part où nous
achèverons de vivre en paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble.
--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le digne homme. Je ne puis
permettre à mes clients de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer
une séparation!
--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en dernier recours...
--Non pas en dernier! en premier! Est-il possible que vous hésitiez un
moment?
Il me démontra si bien les avantages de la séparation, que je restai
ébranlé. Certes, il m'en coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans,
condamnée pour toujours à ignorer les douceurs de la vie de famille et
de la maternité; mais cette perspective, si triste qu'elle fût, était
encore préférable à celle que, dans mon désespoir, j'avais évoquée:
l'abandon de tous mes biens, pour obtenir la liberté d'avoir ma fille
avec moi.
--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le notaire.
--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, il persécutera sa femme
pour me le soutirer.--Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture
du code et les conclusions de mon conseiller. Que faut-il faire pour
obtenir une séparation?
--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant témoins...
--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est pas un homme à frapper ma
fille. Passons.
--Il y a l'adultère du mari, constaté par l'existence d'une maîtresse
sous le toit conjugal.
--Ceci ne serait peut-être pas impossible, nous verrons. Et puis?
--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais si M. de Lincy a intérêt à
conserver son pouvoir sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener
là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez avec votre fille,
voyez ce qu'elle préfère; si vous pouviez engager M. de Lincy à vous la
rendre, sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup mieux.
--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...
--Même en le payant très-cher?
--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci. Je le quittai, navré, et
j'allai chez mon avoué.
Celui-ci me reçut avec les démonstrations du plus vif intérêt et parut
parfaitement au courant de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner.
Comme je lui faisais part de ma surprise:
--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend à quelque
résolution semblable de votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre
de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne de tous les respects; on
pensait bien que vous ne pourriez pas tolérer cet état de choses.
--On? Comment oh? Qui donc?
--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous étiez, comme il arrive
toujours, le seul à ne pas connaître le caractère véritable de votre
gendre.
J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de
M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses
domestiques quand on a la faiblesse de croire à la validité des
renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intérêt à voir mon gendre
faire un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou de ses billets,
tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, voisins, avaient chanté le
concert de louanges qui m'avait étourdi.
Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui avait commencé par vendre
Lincy pour se débarrasser d'hypothèques par trop exigeantes, s'était
jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. Il aimait
tout ce qui coûte de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les
femmes plâtrées, l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à son
mariage, il avait soigneusement dompté ses appétits brutaux, afin de se
faire un piédestal de sa bonne réputation pour faire un mariage riche.
Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même sans se gêner.
--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi
elle porte toujours les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...
Je restai atterré, et, la tête dans mes deux mains, je maudis ma folie,
mon imbécillité!
--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?
--Certainement! conclut mon légiste d'un ton joyeux.
Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livré
aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards méchants sur
le visage innocent de ma Suzanne... Après tout, mieux valait encore
l'esclandre, puisqu'il était nécessaire, que le martyre prolongé, la
lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misérable auquel
elle était liée pour la vie.
J'annonçai mon intention de réfléchir et je rentrai chez moi.
Après une heure de méditation, je sortis et je me rendis chez mon
gendre. Il était absent, ma fille aussi; je laissai ma carte avec
l'ordre de la remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots au crayon,
je lui demandais un entretien particulier pour le soir même ou le
lendemain matin. Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan de
campagne.