Le lendemain j'allai voir mon médecin. Je l'avais beaucoup négligé
depuis quelque temps. Il avait assisté au mariage de Suzanne comme les
autres et m'avait engagé à lui rendre visite.
--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la santé?
--Je n'en sais rien, lui répondis-je, je ne sais ce que j'ai; Je crois
n'être plus de ce monde... les jambes ne vont pas.
Il m'interrogea, m'ausculta, et resta très-pensif.
--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement; à présent,
d'ailleurs» pour ce qu'il me reste de joies en de monde...
--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voilà précisément ce qui me
déroute, on dirait qu'il y a un changement en mieux.
--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez pas me faire croire cela?
--Si fait; je ne sais trop à quoi l'attribuer; peut-être m'étais-je
trompé alors dans la gravité du pronostic.
Je me levai et je le foudroyai de mon regard.
--Si vous avez fait cela, docteur, m'écriai-je, si vous m'avez fait
marier ma fille inutilement, je ne vous le pardonnerai de ma vie!
--Inutilement! répéta le docteur en riant, inutilement est bien joli.
Eh! mon Dieu, tant mieux qu'elle soit mariée, la chère enfant! Vous
voilà tranquille, et quand vous aurez des petits-fils...
--Vous appelez cela être tranquille, grommelai-je d'un ton bourru.
Mais la perspective des petits-fils me consolait un peu. Cependant les
fils de M. de Lincy auraient vraiment besoin d'être aussi ceux de
Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au docteur qui me rit au nez.
--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela, et puis on s'y fait.
Tenez, votre belle-mère me disait exactement la même chose il y a
vingt-quatre ans, quand elle vous donna sa fille en mariage, et vous
voyez pourtant si elle a aimé sa petite-fille!
Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule Maurice Vernex qui
arrivait de province, et qui venait me rendre visite. Sa figure
sympathique était justement une de celles que j'avais besoin de voir; je
le fis remonter, et nous nous mîmes à causer.
--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure de conversation de plus
en plus intime. Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez pas votre
maison pour cela, je suppose! Et puis, à qui le dirais-je si ce n'est à
vous! Je regrette que vous ayez marié mademoiselle Suzanne! Me voici
riche!...--je m'aperçus alors qu'il était en deuil,--et je vous assure
que j'aurais été un gendre bien aimable!
Il riait, mais certain mouvement nerveux de sa main sur ses genoux me
prouva qu'il ne parlait pas tout à fait à la légère. Je pris cependant
la chose comme une plaisanterie.
--J'aurais été charmé de vous avoir pour gendre, lui dis-je, et je
regrette fort de n'avoir pas une autre fille; mais j'espère aussi que M.
de Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma fille sera heureuse
avec lui.
--Dieu le veuille! répliqua-t-il avec une ombre de tristesse. Je le
souhaite de tout mon coeur!
Il se leva pour partir, et en tenant sa main loyale dans la mienne, je
me pris à regretter qu'il ne fût pas en effet mon gendre à la place de
cet irréprochable Lincy que je ne pouvais souffrir.
--Pourquoi êtes-vous parti? dis-je d'un ton qui avait bien l'air d'un
reproche.
--Ma vieille tante était malade, répondit-il, et sa réponse ressemblait
fort à une excuse. Elle est morte dans mes bras; je suis revenu dès que
cela m'a été possible...
--C'était écrit! pensai-je, et je ne suis pas sûr de ne pas l'avoir dit.
Venez me voir, continuai-je tout haut, venez dîner avec moi demain: je
suis bien seul...
Son visage mâle et franc prit une expression de sympathie qui acheva de
me gagner.
--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement. Vous ne l'aimez
peut-être pas beaucoup, la musique?
--Oh! si, répondis-je, elle m'en faisait tous les soirs.
--A demain! dit gaiement Maurice Vernex en prenant congé de moi, pour
couper court, je crois, à mes doléances.
Il vint en effet, et nous passâmes une soirée charmante; il s'entendait
en toutes choses, il connaissait tout le monde, et je n'ai jamais
entendu de conversation plus séduisante. Au rebours de la plupart des
gens, il savait déguiser la portée du fond sous la frivolité apparente
de la forme. Quel aimable garçon, et que j'eusse été heureux de l'avoir
toujours à mon foyer!
Pendant cette interminable quinzaine, il vint me voir plus qu'il ne
l'avait fait en deux années. C'était, je crois bien, par pitié de ma
solitude, que ma belle-mère n'adoucissait qu'imparfaitement. Avec
celle-ci, je dois le dire, nous éprouvions un plaisir amer à parler de
Suzanne et à médire de son mari. Trois jours après le mariage, j'avais
reçu un petit billet de ma fille contenant ces mots:
«Cher père, je me porte bien; le château de Lincy est superbe, mais il
pleut à verse depuis notre arrivée. Embrasse grand'mère pour moi. Je
t'envoie deux baisers, des meilleurs.
«TA SUZANNE.»
--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton piqué, lorsque je lui
communiquai ce petit document, il me semble que votre fille aurait bien
pu prendre la peine de m'écrire, à moi aussi.
--Mais, chère mère, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien
qu'elle me charge de la rappeler à votre souvenir de la façon la plus
affectueuse.
--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; du reste, cette négligence
ne m'étonne pas; vous l'avez si mal élevée!
Ce reproche m'avait été fait tant de fois que j'y étais devenu
indifférent, et ce fut avec une joie secrète que je constatai la
préférence de Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai dire, je
n'avais jamais douté.