ROMAN D'UN PÈRE

I

...Le docteur, penché sur la poitrine haletante de ma pauvre femme,

l'ausculta avec attention, puis la reposa tout doucement sur son

oreiller.

--Encore un peu de patience, chère madame, lui dit-il avec bonté: cela

va déjà un peu mieux, et bientôt...

Ma femme leva sur lui ses yeux brillants de fièvre. Le docteur se tut,

et pressa la main blanche, presque transparente qui reposait sur le

drap.

--Nous allons toujours vous ôter cette fièvre-là, reprit-il en

griffonnant une ordonnance; et demain, nous verrons. Je passerai dans la

soirée. Au revoir; bon courage.

Ma femme répondit d'une voix claire et distincte:

--Adieu, cher docteur, merci.

Le médecin disparaissait sous les rideaux de la porte; je le suivis dans

le salon voisin.

--Eh bien, docteur? lui dis-je, presque tranquille,--sa voix et ses

paroles avaient un peu calmé mes angoisses.

Il se retourna vers moi, et me serra les deux mains... Ses bons yeux

gris clair, pleins de pitié et de douleur, me firent l'effet de deux

couteaux de boucher qu'il m'aurait brusquement enfoncés dans la

poitrine; je répétai machinalement:

--Eh bien?

--La fièvre va tomber d'ici deux heures, dit-il, et ensuite... Prenez

garde, ajouta-t-il en me serrant le bras, elle peut vous entendre...

Le cri que j'allais pousser resta dans ma poitrine, la déchirant, la

torturant. Je fis un mouvement pour me dégager le cou; j'étouffais.

--Soyez homme, reprit le docteur. Vous avez une fille.

--Une orpheline? re'pondis-je si tranquillement que j'en fus étonné

moi-même.

Il me semblait que j'étais environné d'un océan de glace.

--Mon pauvre ami, dit le docteur après un silence, elle ne souffrira pas

beaucoup; le plus dur est passé.

--Alors, demain?

--Ce soir peut-être, demain matin probablement. Je reviendrai. Je vous

demande pardon de vous quitter ainsi; on m'attend et l'on souffre

ailleurs.

--Allez, allez, docteur! lui dis-je machinalement. Vous voyez, je suis

calme.

Il s'enfuit presque en courant.

Je fis un effort inouï pour composer mon visage, puis je revins

lentement sur mes pas. Ecartant les rideaux de satin, j'ouvris la porte,

et je me retrouvai en face de ma femme.

Elle était encore bien jolie, malgré les fatigues anciennes et la

maladie récente, malgré la mort qui allait me la prendre. Au fond de ses

grands yeux bleus qui me regardaient tristement, que d'expressions

diverses, toutes plus chères les unes que les autres, se retrouvaient

confondues! Que d'amour, que de regrets, que de prières! Et nous nous

étions tant aimés... et nous n'étions mariés que depuis six ans!...

--Qu'est-ce qu'il t'a dit? murmura ma femme pendant que je me penchais

sur elle, couvrant de baisers timides son front et ses cheveux noirs, si

doux, si longs, dont les tresses roulaient jusqu'à ses genoux sur le

drap brodé.

--Il m'a dit que ta fièvre va tomber, ma chérie, lui dis-je en

continuant à l'embrasser afin qu'elle ne vit pas mon visage; je me

sentais très calme cependant, et, sinon résigné, au moins prêt à tout.

--Oui, répondit-elle tout bas, et comme à elle-même; et quand la fièvre

sera tombée, je m'en irai.

Un petit piétinement derrière une porte placée auprès du lit me coupa la

parole. La porte s'ouvrit, et notre fille Suzanne entra sur ses deux

petits pieds encore incertains.

--Maman! dit-elle avec un cri d'oiseau qui revient au nid, maman et

papa! voilà!

De ses toutes petites mains gantées de moufles en laine, elle serrait

sur sa poitrine un bouquet de lilas blanc. La bonne qui la suivait me

dit que, depuis le moment où elles étaient entrées clans le magasin de

fleurs, Suzanne n'avait pas permis qu'on touchât à son offrande.

La petite fille s'était avancée jusqu'au bord du lit de sa mère qui lui

souriait... et de quel sourire! La vieille bonne détourna la tête et se

sauva tout à coup dans la pièce voisine.

--Je veux embrasser maman! dit Suzanne, en tendant les bras.

Je la soulevai, et je l'assis sur le bord du lit. Elle n'avait pas donné

à sa bonne le temps de lui ôter sa toilette de promenade. Les petites

bottes de fourrure blanche, les guêtres, la robe d'étoffe moutonnée, le

petit chapeau de fourrure, toute cette blancheur lui donnait l'apparence

d'un flocon de neige tombé du ciel. Elle saisit à pleines mains le

bouquet de lilas et le déposa sur la poitrine de sa mère.

--Pour toi, lui dit-elle. C'est Suzanne qui l'a acheté.

Elle fit un demi-tour, se mit à quatre pattes sur le lit, et se

précipita au cou de sa mère. J'étendis les bras pour épargner à ma

pauvre femme la secousse trop brusque.

--Laisse-la, dit-elle, cela ne fait plus rien. La petite fille couvrait

de baisers délicats les cheveux et le visage de sa mère. Elle cherchait

une place pour chaque baiser, et souriait après l'avoir déposé bien

doucement. Elle fit ainsi tout le tour du pâle visage dont les yeux

s'étaient fermés sous ses caresses.

--A papa! dit-elle ensuite en me tendant les mains.

Je la pris dans mes bras, et je reçus aussi ma part de baisers. Ma femme

avait rouvert les yeux, et de grosses larmes roulaient lentement le long

de ses joues. Je déposai l'enfant à terre.

--Va dire à ta bonne qu'elle te mette une autre robe, dis-je à Suzanne.

Aussitôt la petite, toujours obéissante, reprit le chemin de sa chambre;

arrivée sur le seuil, elle se retourna, nous jeta une poignée de

baisers, et disparut. La musique de sa voix nous arrivait comme un

gazouillement... Je me hâtai de fermer la porte, et je revins près de ma

femme.

Suzanne avait deux ans et demi,--et c'est en la soignant d'une longue et

dangereuse maladie, que ma femme avait contracté la bronchite dont elle

devait mourir. Jamais, depuis sa naissance, Suzanne n'avait dormi dans

une autre chambre que la nôtre: le petit lit de satin bleu, avec ses

rideaux de mousseline brodée, ses noeuds, ses houppes, ses franges, plus

semblable à une bonbonnière qu'à autre chose, était encore auprès de

l'oreiller de ma femme. Que de nuits blanches nous avions passées

ensemble ou tour à tour, près de la pauvre petite qui ne pouvait pas

venir à bout de faire ses dents! Le fauteuil installé à demeure près du

lit était tout usé par les longues stations de la mère qui avait endormi

là son enfant sur ses genoux.

Et maintenant que Suzanne était sauvée, maintenant que son petit

râtelier complet s'étalait triomphant dans ses rires joyeux, voilà que

ma femme, épuisée de lassitude et d'angoisses, n'avait plus trouvé de

force pour continuer son oeuvre... Elle avait disputé sa fille à la mort

pendant neuf semaines, et la mort, furieuse de s'être laissé voler

l'enfant, prenait la mère!

Je n'aurais pas dû permettre ce sacrifice, cette abnégation entière, je

le sais... Mais nous avions déjà perdu deux enfants; notre premier-né

avait été pour ainsi dire tué par les remèdes empiriques d'une bonne

anglaise, et le second, un garçon aussi, avait été empoisonné par le

lait de sa nourrice. Le jour où ma femme s'était sentie mère pour la

troisième fois, elle m'avait fait promettre de lui laisser élever cet

enfant-là.

--Je le sauverai, tu verras! me disait-elle avec des yeux brillants de

joie et d'espérance.

Hélas! elle l'avait sauvé, mais à quel prix!

Lorsque j'eus refermé la porte sur l'enfant, je reviens m'asseoir auprès

de la mère. Elle n'avait voulu personne auprès d'elle pendant sa

maladie. Les femmes de chambre et les gardes-malades étaient sous la

main, prêtes à secourir, mais nous étions restés seuls ensemble; aucun

tiers incommode n'avait troublé la joie que nous éprouvions--même à

cette heure terrible--à nous trouver l'un près de l'autre.

--Comme elle est belle! dit ma femme en serrant la main que je venais de

mettre dans la sienne.

C'est de Suzanne qu'elle parlait; toute sa vie était concentrée sur

cette petite tête blonde.

--Elle est sauvée maintenant; elle va grandir; elle deviendra grande et

belle, et elle t'aime tant!

Ma femme parlait facilement. J'en fus surpris; puis je me rappelai

soudain que ces sortes de maladies amènent toujours un mieux sensible

avant la fin. Je baissai la tête, et je m'appuyai sur l'oreiller, ma

joue contre la joue de ma femme.

--Écoute, reprit-elle au bout d'un moment,--ce que j'ai fait, il faut

que tu le continues promets-moi que, jusqu'à ce qu'elle soit grande,

jusqu'à sept ans au moins, l'enfant couchera ici,--elle indiquait le

petit lit;--que tu ne la confieras pas à une bonne, même dévouée; que

son sommeil sera surveillé par toi, que...

L'oppression la saisit si fort, qu'elle pâlit, ferma les yeux,--je crus

que c'était fini.

Quelques minutes après, je la croyais endormie, elle rouvrit les yeux.

--Le promets-tu? dit-elle.

--Je le promets! répondis-je, le coeur plein d'un ardent dévouement. Je

te le jure sur nos six années de bonheur, sur la vie même de l'enfant!

--Et elle sera heureuse?

--Elle sera heureuse, quand je devrais être malheureux! Au prix de tous

les sacrifices, elle sera heureuse!

Ma femme m'appela des yeux; je la serrai sur mon coeur, et elle me

rendit mon étreinte avec ses deux bras passés autour de mon cou.

--Vois-tu, me dit-elle après un silence, je l'ai bien aimée; je crois

que je l'ai aimée plus que toi,--mais c'est parce qu'elle était à toi.

Cela ne te fâche pas, dis, que, pendant un temps tu n'aies été que le

second dans mon coeur?

--Non, mon ange bien-aimé, cela ne me fâche pas; tu as bien fait; tout

ce que tu as fait est bien... mais je n'aurais pas dû permettre...

--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme avec un soupir... elle serait

morte!... Le docteur a dit vrai, ma fièvre s'en va, ajouta-t-elle!

Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas?

--Comme tu voudras, ma chère Marie, tout ce que tu voudras.

Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait d'ombre cette chambre

où nous avions été si heureux. C'était notre chambre nuptiale, cela seul

eût suffi pour nous la rendre chère; mais elle était encore pleine

d'autres souvenirs. Là étaient nés nos trois enfants, là nous avions

appris à Suzanne le grand art de se tenir sur ses petits pieds

hésitants; le tapis bleu et blanc portait les traces de plus d'un joujou

brisé, de plus d'un fruit écrasé... Nous voulions le changer au

printemps... «A présent que Suzanne est si sage!» disait ma femme en

souriant, la veille du jour où elle était tombée malade.

Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai la veilleuse. Chaque

minute m'emportait une part de ma chère femme, et je ne voulais pas

d'intrus dans ces minutes solennelles..

On vint me chercher pour dîner; je fis signe que je ne dînerais pas. Ma

femme n'avait plus une notion bien exacte du temps. Elle était dans un

demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait prédit le docteur.

A huit heures, on m'apporta la petite fille, déshabillée, dans sa robe

de nuit, les yeux gros de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans

avoir embrassé «maman».

Je la pris dans mes bras et je la penchai bien doucement sur la main de

sa mère. Elle la baisa, puis remonta jusqu'au visage.

Ma femme ouvrit les yeux: une expression presque sauvage passa sur sa

figure; avec une force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant

et la couvrit de baisers.

--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant sa menotte.

Je la mis dans son petit lit, je la couvris soigneusement, et elle tomba

aussitôt endormie.

Je me hâtai de revenir à ma femme. Elle semblait avoir oublié ce qui

venait de se passer, et ses yeux éteints ne voyaient que le vague.

Des heures s'écoulèrent ainsi... courtes et longues à la fois,--courtes,

irréparables--et quelle éternité d'agonie pour mon coeur déchiré dans

les soixante minutes d'une heure!

Les premières lueurs du jour se glissèrent dans la chambre endormie. La

petite n'avait pas bougé depuis la veille au soir. A six heures, un beau

rayon doré passa entre les rideaux.

Ma femme fit un mouvement... Je m'approchai d'elle, bien près, bien

près, nos deux mains nouées, pour un moment encore nos deux vies

confondues...

--Bonjour, maman! bonjour, papa! cria la voix encore endormie de

Suzanne; et la petite fille, s'aidant du filet de son lit, se mit sur

son séant. Ses deux mains rouges de santé se cramponnaient au bord, et

soutenaient son visage mutin, rose et blanc; ses cheveux frisés

tombaient en désordre sur ses grands yeux bleus, et elle riait à travers

ses boucles mêlées.

--J'aime maman! cria la voix angélique de notre enfant.

A cette voix, la mère ouvrit ses yeux dilatés par la mort, et

s'attachant à moi d'une étreinte désespérée:

--Heureuse! heureuse!... dit-elle deux fois.

--Je le jure! répondis-je éperdu.

Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la chaise placée près du berceau,

était presque venue à bout de descendre. Ma femme relâchait son

étreinte... elle respirait encore cependant, et elle comprenait...

J'enlevai l'enfant, et du même mouvement je la déposai auprès de sa

mère.

--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant de nous étreindre

encore. Elle se laissa aller sur son oreiller...

Je mis dans la main de Suzanne le bouquet de lilas oublié la veille sur

le tapis.

--Mets cela sur ta mère, lui dis-je. Effrayée par ma gravité

inaccoutumée, par la rigidité du visage adoré qui ne lui souriait pas

comme à l'ordinaire, la petite déposa le bouquet sur le corps de sa

mère, et se rejeta dans mes bras.

Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier,--d'un geste je lui

commandai le silence, et je lui remis l'enfant.

Seul je rendis les derniers devoirs à celle qui avait été mon épouse.

Lorsqu'elle fut parée pour le cercueil, vêtue de blanc et couverte de

fleurs, je m'agenouillai, j'appuyai ma tête sur le bord de ce petit lit

d'enfant où elle avait laissé sa vie, et je pleurai amèrement.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 7 / 47 题