--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout
de suite vous lire le chapitre deuxième, qui ne vous plaira pas moins
que le précédent.
Et le maître lut ce qui suit:
_«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une
belle harangue que Robin Mielleux leur feict._
»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et
université, chacun d'iceulx frappant avec cuiller à pot sur trublio,
ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit
concert bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et
marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux secrets et retraicts
beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux
marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à
Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes blanches, car
estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin
Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne
desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de
fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien
idoine, très congru et correspondant à leur pensée, que vouloient
décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la
boette cranienne où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et
faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient
occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi
estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous
mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction
parfaicte et bel ordre de bataille.
»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées,
lesquelles très gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient
ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer,
subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez
esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des dames à
cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance
guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est
conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus ainsi que de déesses et de
mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust
plaisant joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des
chambrières.
»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de
Trublions, n'estaient festins ni obsèques de Trublions, que ung povre
homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé
demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce
qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions
passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé
fust porté bien piteusement en civière es bouticques et officines de
ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les
apothicaires de la ville du parti des Trublions.
»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et
plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de
Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite
foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages
d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui
avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la
veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son
salut éternel et mêmement le boire et le manger. Les peuples estranges
se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y
faire dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se
rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce nous est grand
honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et
Gaigne-petit, les gens de métiers et industries, entendoient bien
vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la
foire. Les camelots et colporteurs déballoient toute la balle, les
traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entière
estoit vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et joyeux
refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus
part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande
force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit
point jusqu'aux négocians et banquiers marranes qui ne les
reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point
maltraités par eulx.
Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi
naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent à
craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades,
pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs étals et menses ès
quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions,
par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples
estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine.
Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions
menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils décroulloient gens
en petit nombre, un, deux, trois à la fois, comme ai dict, et gens de
la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples,
mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la
ville estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible estoit
que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne
sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante
frairie, feussent veus les Trublions grinçant des dents, roulant oeils
enflammés, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois
rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que
Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils pouvoient faire
sans inconvénient ne empeschement après la feste et négoce, sçavoir:
assommer de ci de là ung povre diable.
Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il falloit soi apaiser et
estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que
les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et répondoient: «Voire,
mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu,
est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons
point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que
devons labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le sentiment
universel et commun vouloir, estoient perplexes.
Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla les principaux
du Trublionnage. Il estoit estimé, vénéré et haut prisé des Trublions
qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses et cautèle.
Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique
brochet, ébréchée, ains encore assez dentue pour mordre petits
poissons, il dict bien doucement:
«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons.
Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons
apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est précieux
onguent, hippocratique électuaire et dictame apollonien. C'est belle
infusion médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre,
c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me
nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc
des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez
apaisement.»
Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient les Trublions à
faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: «Est-ce Robin
Mielleux, notre ami, qui parle de ceste façon? Il ne nous ame plus. Il
nous trahit. Il serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont
esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que prétend ce vieil
tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins,
martins et matraques et les jolis petits bastons à feu que avons en
poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que
donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne
trublionnions plus?» Et s'éleva grande rumeur et murmures en
l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse.
Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les
testes agitées, en façon de ung Neptune qui calme la tempeste, et
ayant remis ainsi l'océan trublion en sa sereine et tranquille
assiette, ou à peu près, reprit bien courtoisement:
«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil
dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair
que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous
contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et
apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de
police et magistrature à nous opposée et contraire, apaisement des
paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour
prévenir, contenir, réprimer et refréner trublionnage, apaisèment de
justice et loi dont sommes menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés
dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque n'est
Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem
aeternam dona eis, Domine._ Voilà que nous voulons! Demandons pas
apaisement nostre. Sommes pas apaisés. Quand chantons _requiescat_,
est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort,
c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix à autrui, non
en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx
apaisèment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin
Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecière. Mes
agnelets, estes vous donc moins avisés que marmots et grimauds
d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un
d'eulx veut prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» qui est trêve
et suspension d'armes, et l'ayant ainsi démuni de toute défiance et
défense, gaigne aisément sur luy et le fait quinaud?
»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai,
comme souvent il se treuve, adversaires déifiants et éveillez en
chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax
vobiscum_, et leur coule bien doulcement une potée de pouldre à canon
et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche dont tiens le
bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mèche au bon
moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que
pouldre estoit éventée. Ce sera pour une aultre fois.
»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et
dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour
l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour
retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le pensez point. Et le jeune
Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est à
vous utile, profitable et nécessaire, que paroissiez avoir favorable,
benigne, lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous en
coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que» vous,
inapaisés, sembliez apaisés, et que les aultres (ceulx qui ne
trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaisés, semblent
inapaisés, courroucés, hargneux, enraigés, tout opposés, contraires et
hostiles à bel apaisement, tant souhaitable, aimable et désirable.
Ainsi sera manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix
publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne envie de
troubler et détruire la ville et environs. Et ne dictes point que
c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple
public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz.
Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que
voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste
rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bêlé
bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont été doulx comme
moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur
escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les
avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons
seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix!
paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est
mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et
serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez
dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui
estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les
bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre
ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict!
C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit
vivre à l'aise.»