Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. L'oisiveté lui
pesait. Secrétaire d'un Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra
dans un Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en était
violent. On y respirait un amour haineux de la France et un
patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez
farouches, qui avaient lieu soit dans les théâtres, soit dans les
églises. Joseph Lacrisse prenait la tête de ces manifestations.
Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de Bonmont, qui
était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus
orationis._ Un jour, après s'être joints aux nationalistes, dans la
cathédrale, pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se
mêlèrent, sur la place du Parvis, à des hommes qui exprimaient leur
patriotisme par des cris frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa
voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages
par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lèvres rouges,
qui brillaient sous la voilette.
La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand,
sur un ordre de la Préfecture, une escouade de gardiens de la paix
marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner,
et dès que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la
police!»
Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère.
Des liens d'amitié avaient été noués entre les brigades de la
Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais
regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait
les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les
républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération!
O douces moeurs agricoles! O simplicité première! O jours heureux! qui
ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des champs,
qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des
conspirateurs royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a point.»
Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches.
Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi
de cette antique alliance des émeutiers avec les agents, il acclamait
les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau
au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la
police!» Mais les temps étaient changés. Indifférents à cet accueil
amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc
fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des
choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de saluer et s'était
couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de
poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un
sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait été
mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste.
L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut
de M. le préfet de police une médaille d'argent. Joseph Lacrisse fut
désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries
comme candidat aux élections municipales du 6 mai.
C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux
précédentes élections, et qui, cette fois, ne se présentait pas. Le
président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire
triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant,
Raimondin, républicain radical, demandait le renouvellement de son
mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait
mécontenté tout le monde et négligé les intérêts du quartier. Il
n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze ans, et on
l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le
quartier était excellent. Les gens de maison étaient tous
nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère
Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient
antisémites. Les congrégations, nombreuses et riches, marcheraient. On
pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle
de Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M.
Lacrisse ne se déclarât pas expressément et en propres termes
royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un
changement de régime, surtout pendant l'Exposition.
Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son
drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'électeur.
Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M.
Lacrisse se présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait
l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire.
Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le
temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, à distance, être bon
juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis.
--Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un
monarchiste ne peut pas se dire républicain, même pendant
l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer
républicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous
déclarer républicain progressiste ou républicain libéral, ce qui est
tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer
nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque vous êtes
nationaliste. N'hésitez pas. Le succès en dépend, et il importe à la
bonne cause que vous soyez élu.
Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il écrivit au Prince pour lui
exposer la situation et protester de son dévouement.
On arrêta sans difficulté les termes du programme. Défendre l'armée
nationale contre une bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme.
Soutenir les droits des pères de famille violés par le projet du
gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le péril
collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-Écuries à
l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Améliorer le
service des eaux.
De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'était
dans le quartier des Grandes-Écuries. Joseph Lacrisse n'eut point
l'embarras de concilier sa doctrine, qui était celle du droit divin,
avec la doctrine plébiscitaire. Il aimait et admirait Déroulède. Il ne
le suivait pas aveuglément.
--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à Bonnaud. Ce sera
d'un bel effet. Il ne faut rien négliger pour frapper les esprits.
Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant
obtenu à la dernière heure l'établissement d'une ligne de tramways à
vapeur allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait abondamment
cet heureux succès. Il honorait l'armée dans ses circulaires et
célébrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du génie
industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il
devenait un concurrent redoutable.
Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussèrent leur
courage. Dans d'innombrables réunions, ils accusèrent Raimondin
d'avoir laissé mourir de faim sa vieille mère et voté la souscription
municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils flétrirent chaque nuit
Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de
républicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de
Joseph Lacrisse et lança la circulaire que voici:
Messieurs les Électeurs,
Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de
demander compte aux candidats aux élections municipales de leur
sentiment sur la politique générale, de laquelle dépend l'avenir du
pays. A l'heure où des égarés ont la prétention criminelle
d'entretenir une agitation malsaine de nature à affaiblir notre cher
pays; à l'heure où le Collectivisme, audacieusement installé au
pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de l'épargne; à
l'heure où un gouvernement établi contre l'opinion publique prépare
des lois tyranniques, vous voterez tous pour