--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadéro, M.
Bergeret à M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son
lorgnon. Voyez: dômes, minarets, flèches, clochers, tours, frontons,
toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences colorées,
de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses
mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes,
tentes, châteaux d'eaux, château de feu, contrastes et harmonies de
toutes les habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux
de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, qui a planté là les
arts et métiers de l'univers.
--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette
immense Exposition?
--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit M. Bergeret, à
la condition de n'en pas concevoir un stérile et hostile orgueil. Ceci
n'est que le décor et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de
considérer de plus près l'échange et la circulation des produits, la
consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire,
l'émancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin,
un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout
d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et
Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Naguère on
ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tête haute et le mollet
tendu. Jean Mouton allait derrière, gras et frisé. Toute la ville
retentissait de leur _cocorico_ et de leur _bêe, bêe, bêe_; car ils
étaient éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait:
»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue inévitable par
sa lâcheté.
»Et Jean Mouton répondait:
»--J'aimerais assez une guerre navale.
»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente à
l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur
terre et sur mer? Qui nous en empêche?
»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que
quelqu'un nous en empêchât! Mais auparavant il faut exterminer les
traîtres et les vendus, les juifs et les francs-maçons. C'est
nécessaire.
»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre
que lorsque le sol national sera purgé de tous nos ennemis.
»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien
tous deux comment on trempe les énergies nationales pour ne pas
s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer à leur pays les
bienfaits de la guerre civile et de la guerre étrangère.
»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque
élection, pour le candidat impérialiste, et Jean Mouton pour le
candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains
plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le
gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage
obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet,
il vous est profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux
dés contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de
gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé.
»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien
qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vénèrent et chérissent la
moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des
papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une
telle moinerie pullule en ce pays et le dévore!
»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et
vous vous sentez attaché à votre pays par les forces invincibles et
douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous
souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de
l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous
assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux
Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français»,
c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme évidemment ces
trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple
au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de
sa vie, la loi universelle de l'échange, le commerce des idées et des
produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une
large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la
France aux Français, avaient résolu de la fermer aux étrangers,
étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le
système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que
l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit
nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean
Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations étrangères
s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande
foule de menus bourgeois et de limonadiers.
»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec
innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus
d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous
deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur
candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisément croyable. Je
vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps,
menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions,
d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vénérables ont enrichi
la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres
supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques,
syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les ignorants et
les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux
Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies orphiques et des
Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et
pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la
possession de vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le règne
de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs
en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un
tas de sacrées décrétales que vous aviez vous-mêmes composées; et
vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie,
Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous,
feints bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes sordidement les
Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas
qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet
de Vercingétorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie
entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons,
fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne
d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie;
je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui
les foules furent séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane,
Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui,
revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes
pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les
Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque;
et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables
crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de
gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et
vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous
atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant
de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un
jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après
cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête!