C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais
pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches
conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce
que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient
plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. Bergeret
gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant
plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon,
qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les
mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des
reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient
tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands,
cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux,
drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement
universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des
moeurs, ils n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des
difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient
point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples,
ils n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit
assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas
agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.
Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:
--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse
d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au
fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau
l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une
moitié d'âme.
--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule.
--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère
Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en
l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et
celui qui la fait. J'ai mal agi.
--Je ne crois pas, dit Pauline.
--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix
de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que
le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le
bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux
Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de
bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une
parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la
richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et
convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la
civilisation. Et aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce
monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot
exquis, flatteur! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me
suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, ô Clopinel!
_Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._
»Exécrable pratique de l'aumône! Pitié barbare de l'élémosyne! Antique
erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et
qui se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le
plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de
tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure
répartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumône est
contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité.
--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté.
--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la
bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la
Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est
inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin.
C'est précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère
Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées
dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce
nom avait été créé par le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus
ancien et se trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe siècle, on
disait _bénéficence_. C'est le même mot. J'avoue que je ne retrouve
pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première; il m'a été gâté par
les pharisiens qui l'ont trop employé. Nous avons dans notre société
beaucoup d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de
prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent
des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale
qu'ils sont destinés à corriger, et d'être des médecines contaminées.
La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et
non du travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité tout est vil,
honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans
la production et le partage des fruits.
»Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles
que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement
qu'Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité
véritable, c'est le don des oeuvres de chacun à tous, c'est la belle
bonté, c'est le geste harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase
plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est
Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les députés à l'Assemblée
nationale dans la nuit du 4 Août; c'est le don répandu dans sa
plénitude heureuse, l'argent coulant pêle-mêle avec l'amour et la
pensée. Nous n'avons rien en propre que nous-mêmes. On ne donne
vraiment que quand on donne son travail, son âme, son génie. Et cette
offrande magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le donateur
autant que la communauté.
--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la
beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus
convenable.
--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui
peuvent flatter un homme, il ne goûte que l'alcool. J'en juge à ce
qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il
est notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité, sa
mère. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en société doit
donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce
qu'il n'a pas assez reçu.
--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon
Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de
paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons
naturellement et que c'est la société qui les rend méchants?
--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement,
répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu'ils sortent péniblement et peu
à peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort
une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore
où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps
est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux
qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux
et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence
durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront
pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même
nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens
nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je
crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins
misérables, que les progrès de l'industrie déterminent à la longue
quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que
l'aubépine transportée d'un terrain sec en un sol gras y change ses
épines en fleurs.
--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline
en s'arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père
le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de
fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à
bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec
les hommes de bonne volonté la république nouvelle.