Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer
quelques jours à Paris pour solliciter dans les bureaux du ministère
la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux
Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces
travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures
après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la
chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des
toits brûlants et dans des rues pleines d'une acre poussière, M.
Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans
un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au
bord d'une eau dormante.
Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner
fin, ils échangèrent des propos familiers, traitant tour à tour des
bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein
concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire.
M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine
et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just, il s'était
joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de
grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes
noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour l'unité et
l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue
présidée par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant voté
une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas
républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant
au fait, ayant la pratique des textes et n'étant point incapable de
conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté
médiocre, il éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces
faussaires qui, pour la perte d'un innocent, déployèrent, dans la
fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue
jusqu'alors. Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne
reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est possible
qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au
contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnaître qu'il
était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse
compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la
discussion des documents n'avaient point pénétré dans cette ville
mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour
écarter la lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et
dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de cléricaux
que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote
villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance consentie de la
vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la patrie
et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien
radical-socialiste, Mandar. Le département était d'autant mieux gardé
contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était
administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu,
par cela seul qu'il était juif, à servir les intérêts des antisémites
de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa
place un préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans
le département le parti naissant de la revision.
Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer
si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressensé, Jean
Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y
parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle.
Ils n'y trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient des cris
de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin
convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne
faisait pas mystère de cette conviction, après dîner, en fumant son
cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment
personnel.
Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait
grandement à M. Mazure, qui était un jacobin ardent et capable
d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au
tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres
et à lui-même d'expliquer sa pensée. Après le potage, en attendant la
truite, il dit, accoudé à la table:
--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit
innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce
n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement
les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion
personnelle à une décision de la justice républicaine, ils ont commis
une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain.
Le commerce en souffre.
--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et
d'un seul jet comme un jeune arbre.
--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée.
--Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée
est vivante, c'est une grande force de la nature.
--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre
femme. Cela tient peut-être à ce que la mienne est très bien faite.
Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la
vieille servante-maîtresse des deux archivistes, ses prédécesseurs.
Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société
bourgeoise. Mais son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du
département, elle avait été reçue tout de suite dans le meilleur monde
du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et
la colonelle Despautères ne la quittait plus.
--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est
d'avoir affaibli, énervé la défense nationale et diminué notre
prestige au dehors.
Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs
des arbres. M. Bergeret crut honnête de répondre:
--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine
est devenue une affaire nationale, la faute en est non point à nous,
mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée
et illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait
fait son devoir en procédant à la révision dès qu'il lui fut démontré
qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence.
C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont
élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui était de sorte à lui nuire
au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une
iniquité monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les
mensonges dont on s'efforçait de la couvrir.
--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote
et républicain.
--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous
sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus
beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés.
C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule
de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui
s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère
l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien
aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire
qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas
républicains.
--Ils ne sont pas monarchistes.
--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas
souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent
aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu.
L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et
la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage
universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur
de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait
opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les
changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col
au licou.
--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le
maître d'hôtel.
Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants
parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit
point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée
d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue
d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à
la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui
enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa
tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la
rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre
monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un
jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé.
Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle
qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance,
ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en
prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les
profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la
vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle
que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes.
Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette
dame.
--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils
viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons
tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les
arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M.
Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?
--Et sur la terrasse et dans le kiosque.
Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de
mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M.
Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de
Gromance, et ne répondit pas.
Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le
feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de
papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait
apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces
clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se
rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté
voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes
qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait
dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde.
--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel.
Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.
Et M. Bergeret dit en souriant:
--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits
panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur
un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et
pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des
désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle
force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.
--Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de
table. Ce restaurant est fréquenté par les gens les plus huppés.
--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du
plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins
de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine
a mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces
pauvres petites cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral dont notre
belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un
organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des
profondeurs de flots humains sous cette écume argentée. Mais quand
donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine?
X
La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules,
cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les
circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau
d'améthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût
été dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, entre le Bois et
l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait
particulier qui est lié aux affaires publiques.
La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au
bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre à Gmunden. Sa maison
étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère
le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le
jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage à Paris.
Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes.
Le baron Wallstein l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis
en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où
il faisait les fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait
dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de Terremondre, petit
noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de
passions militaristes et cléricales pour s'identifier à la haute
aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop
d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer
sincèrement. Leur situation pécuniaire était très embarrassée. Madame
de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait
encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à
l'âge où l'on a besoin de sécurité, de bien-être, de considération,
soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue
du Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe
restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au Luxembourg sur son
état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de
Monsieur Méline, que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le
jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste du
département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes.
Devant la petite table dressée sous le feuillage, à la lueur des
bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les
papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée,
que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:
--Il faut sauver la France!
C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est
vrai qu'on avait perdu le Président Faure et le ministre Méline qui,
le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en
redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés,
menaient la République en terre avec la Justice. Méline avait quitté
le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il
est vrai que les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas
produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du
catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président
Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les
leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité.
Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée,
l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de
la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait
judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de
faire opérer des perquisitions au siège des Comités royalistes et
antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire
de police pour saisir des papiers compromettants.
--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu
de grands services.
--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont.
--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son
faste le peuple à la monarchie. Après lui, le Roi ne paraîtra pas
encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules.
--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son
entrée à Paris dans un carrosse traîné par six chevaux blancs.
--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je
passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrêtées,
des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en
bordure sur le trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela
voulait dire, me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure
le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis.
J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à la main,
manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que
tous ces gens-là se formaient docilement aux moeurs de la royauté, et
que le Parisien était prêt à recevoir son souverain.
--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit
Joseph Lacrisse.
--Tant mieux, dit madame de Bonmont.
--Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance
au jeune secrétaire de la Jeunesse royaliste.
C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations,
n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec l'état-major
et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des
généraux et les leur faisait répéter. C'était une des lumières
nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de nourrir peu de
confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris.
Il savait, par expérience, que la République ne se laisse pas
facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille
qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu
d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans
une monarchie sans roi. Il ne partageait point les espérances de son
fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer l'ardeur d'une
jeunesse enthousiaste.
--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du
mien. Nos efforts sont convergents.
Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse:
--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes.
--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété
sincère; car il est temps de sauver la France.
Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la
conversation reprit, faible et languissante, et se traîna en propos
intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de
Bonmont parlèrent toilette.
--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit
madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la
représentant alourdie par une jupe bouffante.
--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui.
Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait
visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
bibliothèque. C'est un beau local.
Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les
pairs après la restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de
velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
demandé à Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des
pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la grande
sincérité de son coeur:
--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est
que temps.
Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta
une grande discrétion. Il fallait l'en croire, tout était prêt. On
serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin
et à deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta,
en avalant un quartier de pêche dans du sucre:
--Cela ira tout seul.
Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa
connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires
viennoises qui l'amusaient beaucoup.
Puis, en manière de conclusion:
--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est
très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup
aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce
que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas
une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis.
Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à
l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se
leva de table.
Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il
aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa
poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine,
contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de
Bonmont, et dit en souriant:
--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout
sur moi.
Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant
d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à
Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui
de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de
la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine
un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune
Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque.
L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les
dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans
lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à
une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de
la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre
du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte:
Mon cher Joseph,
Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos
amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru
dans d'excellentes dispositions.
A vous cordialement,