M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé
et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il
commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce
qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même
terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle
n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus
commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.
C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui
n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant.
La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un
réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de
faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair
ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier,
assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des
degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le
matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de
cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la
pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres,
qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la
trame de sa vie.
Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis.
Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine,
où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie
paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches
difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées
profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables
et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la
face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles
de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de
travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût
excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine
ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais,
comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par
la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si
cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les
arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans
quelque force d'âme:
--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette
ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son
noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il
convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements
qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de
la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et
peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle
pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne
moins pénible et moins dure.
Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
illustre, et il se disait encore:
--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne
sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux
hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de
cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en
réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie
et de paix.
Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait
favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins
bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à
tomber, par distraction, dans un trou.
Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles
maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un
langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il
voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en
clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une
rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une
concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de
rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des
cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement.
Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur
Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches.
Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à
chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme
supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de
la vie.
--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en
penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du
lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de
tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité
aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles
auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande
chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques
mètres de cretonne à fleurs.
--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de
ma chambre. D'ailleurs...
Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son
frère.
--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve,
dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à
la raison.
--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te
trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets.
Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser
beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement
n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée
encore et qui vit dans une sorte d'attente.
--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les
vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens
mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie
étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de
mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me
trouver absurde.
--Oh! non, papa.
--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des
dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des
logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins
vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas
entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien
m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi
je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de
celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue
nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de
ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend
ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec
le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à
la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la
cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun
l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision
de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle
renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et
ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous
l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent,
quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.
--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était
bien décidée à s'établir dans une maison neuve.
--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.
--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit
M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette
expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un
homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est
telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si
nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en
harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous
suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une
bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment
que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que
leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de
serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce
bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne
craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la
question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir
d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est
assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de
produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations,
pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on
voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue
de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas
facilement à Paris.