L'Anneau d'Améthyste._

I

M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet

était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait

l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait

son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement

quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté

souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui

étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine

lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple,

la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux

pieds du maître, dans le silence et l'immobilité.

--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant

le plat sur la table.

--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes,

et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant.

--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux

messieurs à découper la volaille.

--Je ne sais pas découper.

--Monsieur devrait savoir.

Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les

échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et

ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la

servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme

un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle

était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est

de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître.

Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle

n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur

elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son

office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le

confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et

d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur

oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à

chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.

--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une

aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est

tendre.

--Angélique, veuillez découper cette volaille.

Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur

un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait

des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de

Riquet.

Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du

préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de

manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons,

il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de

l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe,

en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du

ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le

consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la

tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que

la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est

chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la

dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée

recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il

traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva

pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept

parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il

donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour

l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et

dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel,

pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M.

Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre

nourricière, se sentait ramené aux jours antiques.

--Si monsieur veut se servir?...

Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère,

une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la

table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait

pas,

--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose

excellente.

Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table,

jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût

l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à

ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger

humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu

plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté,

d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé

obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne

la bienfaisance. Il lui avait dit:

--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je

suis le bon riche.

Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait.

Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons

qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.

Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il

avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair

délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la

nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de

douceur et de reproche, qui disaient:

--Maître, pourquoi me tentes-tu?

Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en

signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière,

contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M.

Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.

Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il

n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet,

après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger

avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en

reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours

de ses pensées.

C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger.

Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas,

Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts.

Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa

juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux

bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre

Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction

reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons

au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis

petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme

primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais

l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.

M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se

levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.

Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet

animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé

de sa chaise.

Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique,

montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que

«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle

parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas

si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et

soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas,

qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles

cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une

éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un

ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion

de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.

Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la

main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille,

mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait

plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et

presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui

lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.

--Bonjour, mon papa!

La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.

--Comme tu es grande, ma fille!

Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa

bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut

tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille

sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent

une entreprise incertaine et difficile.

Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.

--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas

aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.

Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil

si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence,

mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des

hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il

aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du

fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux

des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis

en reculant.

--Tu as un chien, papa? fit Pauline.

--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.

--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.

--Oui, dit M. Bergeret.

--Non, l'autre.

--Je n'en ai reçu qu'une.

--On ne s'entend pas ici.

Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de

son gosier.

--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son

manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?

Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût

une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât

plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort

de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait

la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il

haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table.

Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec

ironie:

--Est-ce que tu veux me manger, toi?

Et Riquet s'enfuit, épouvanté.

--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?

--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.

--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.

--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais

nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables

les unes aux autres.

--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes.

Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine · 第 5 / 46 题