La dot de Catherine.
Il faut maintenant franchir dix-huit années depuis la capture du
_San-Josef_ et le baptême qu'elle avait défrayé. Catherine n'est plus un
enfant, mais une grande et belle fille, l'orgueil de son père, la joie
de sa mère. Gertrude se sent revivre en elle, Martin n'a plus d'autre
passion. Le brave capitaine n'a pas conservé les allures fringantes
d'autrefois; la course l'a vieilli avant l'âge, les blessures ont
affaibli sa constitution. Son étoile, si brillante au début, semble
avoir pâli. Jusqu'à la paix de Ryswyk, ses campagnes avaient été assez
heureuses; mais des habitudes de prodigalité et de faste, poussées à
l'extrême, ne lui avaient pas permis de faire la moindre épargne. Aussi,
quand les hostilités cessèrent, en 1697, se trouva-t-il aussi peu avancé
qu'au jour de son mariage. Il essaya quelques armements marchands qui ne
rencontrèrent pas des chances favorables. La guerre de la succession,
dans les premières années du dix-huitième siècle, le remit sur pied
pendant quelque temps; mais, tombé, par un temps de brume, au milieu
d'une flotte anglaise, il fut fait prisonnier, et demeura en Angleterre
jusqu'en 1707. Un cartel d'échange venait à peine de le rendre à sa
famille.
Qu'on juge de la joie du bon Martin en revoyant, après cinq années de
captivité, sa femme et sa fille, sa fille surtout. Il demeurait en
extase devant elle: il était heureux comme un enfant quand elle venait
l'embrasser, se placer familièrement sur ses genoux. Grâce à l'ordre
parfait que Gertrude avait su mettre dans la maison, les deux femmes
n'avaient manqué de rien pendant l'absence du chef de la famille. Les
ressources du ménage étaient bornées; mais une administration prévoyante
les avait accrues. Catherine n'avait pas même manqué de l'instruction de
luxe en usage parmi les classes aisées; elle avait eu des maîtres, de
musique et de dessin. Aucun travail pénible n'était échu à ses jolies
mains. Sa mère gardait pour elle le gros de la besogne et se fâchait
quand on voulait l'aider.
Au spectacle de ce dévouement et de cette tendresse, Martin eut un cruel
retour sur lui-même: il se souvint dès sommes qu'il avait inutilement
dépensées; de tant d'or perdu au jeu, prodigué dans de somptueux repas,
jeté à des créatures perdues. Que de richesses mal placées, que de
lingots qui s'étaient, pour ainsi dire, fondus entre ses doigts! S'il
avait eu tout cela en ce moment, quel, sort il aurait pu assurer à cette
enfant, dont les beaux yeux bleus se reposaient sur lui avec tant
d'affection et de grâce. Pour la première fois, de sa vie, Martin se
prit à regretter l'argent, à en sentir le prix. De plusieurs millions
gagnés et dispersés, c'était à peine s'il lui restait alors une
trentaine de mille livres. Après vingt ans de courses, il en était
revenu à son point de départ. Or, qu'était-ce que trente mille livres
pour le capitaine Martin, qui les jouait, naguère, sur un coup de dé?
Trente mille livres de dot pour Catherine, il n'eut jamais ose signer un
contrat pareil! Cette pensée tourmentait notre corsaire et troublait son
bonheur.
Catherine ne faisait pas de semblables calculs; mais un autre souci
l'agitait. Pendant la captivité de son père, un jeune cavalier de
Saint-Malo, neveu de Duguay-Trouin, servant sous ses ordres, avait
distingué la jeune fille, et celle-ci ne s'était pas montrée insensible
à cette préférence. Sans se l'être avoué, les deux enfants s'aimaient.
Paul Kerval était beau, jeune, brave; il tenait aux meilleures familles
de la ville. On le disait loyal, modeste et rangé. Tous ces avantages
tentèrent Gertrude; elle s'aperçut de la passion naissante des jeunes
gens et n'osa pas imposer sur-le-champ une rupture. Paul avait soin de
se trouver partout où il espérait rencontrer Catherine, sur la
promenade, à l'église, dans les salons des amis communs. En l'absence de
son mari, la pauvre mère ne savait quel parti prendre; et lorsque Martin
fut de retour, la crainte d'un reproche arrêta longtemps cet aveu près
de s'échapper. Quant à Catherine, elle ne savait que rougir à
l'approche, du jeune officier, et il lui eût été difficile de se rendre
compté de ce qu'elle éprouvait. Gertrude seule comprenait qu'un échange
de regards, si innocent qu'il fût, ne pouvait-pas se continuer sans
péril.
Pendant un mois environ, Martin, tout entier au bonheur de revoir sa
famille, ne s'aperçut de rien. Catherine elle-même, avec cet instinct
des coeurs aimants, avait compris que le retour de son père
l'astreignait à s'observer davantage. Sa passion naissante se créa alors
une sorte de diversion dans une foule d'attentions adorables qui
enchantaient le capitaine. On eut dit qu'elle cherchait à désarmer
d'avance son juge, qu'elle se ménageait des trésors d'indulgence pour le
jour où elle en aurait besoin. L'amour est fécond en capitulations de ce
genre, en préparations ingénieuses, en stratagèmes vraiment profonds; il
a sa diplomatie et ses ruses. Martin se livrait à ces témoignages de
tendresse sans deviner le motif qui les rendait aussi vifs, aussi
persévérants. Catherine, d'ailleurs, n'agissait pas par calcul, mais
seulement avec la disposition particulière aux âmes touchées par la
passion, avec cette faculté d'expansion qui se communique à tout ce qui
les environne et répand autour d'elles on ne saurait dire quel charme
idéal.
Cependant il était difficile qu'une jeune fille pût longtemps tromper un
vieux corsaire; la situation ne pouvait pas se prolonger ainsi et rester
dans cet équivoque. Un jour de grande fête, Martin avait accompagné sa
femme et sa fille à la messe de la cathédrale. L'autel était couvert de
cierges et de fleurs, l'encens fumait, l'orgue jouait. Paul Kerval
n'avait eu garde de manquer une si belle occasion: caché derrière un
pilier, il pouvait voir Catherine et en être vu: Gertrude tremblait que
le capitaine n'aperçût cet innocent manège. Pendant quelque temps le
jeune homme se contint et Catherine ne détourna pas les yeux de dessus
son livre de messe. Mais peu à peu les distractions arrivèrent. Cet
encens, cette orgue, ces fleurs, cette clarté qui règne dans la nef,
tout dispose l'âme aux émotions tendres; le recueillement
qu'interrompent les chants religieux favorise ce langage du regard bien
plus éloquent que la parole. Les deux enfants résistèrent d'abord à ces
séductions, à l'attrait de se sentir longtemps ensemble, sous les mêmes
voûtes, dans la même enceinte, respirant le même air, jouissant des
mêmes scènes; mais la passion fut enfin la plus forte et la réserve
cessa. Martin surprit un coup d'oeil furtif de sa fille, et, avec ce
sang-froid de flibustier qui ne l'abandonnait pas, il chercha sans
affectation à voir où ce coup d'oeil s'adressait. Paul ne se défiait pas
du capitaine, sa prudence de vingt-deux ans se trouva en défaut. Au bout
d'un quart d'heure d'observation, Martin savait tout; au sortir de
l'église, il s'enferma avec Gertrude, et ses soupçons se trouvèrent
confirmés par un aveu. Le capitaine n'était pas homme à s'emporter avec
sa femme. Il comprit les scrupules qui avaient dicté sa conduite; il ne
s'amusa pas à faire du bruit, ce qui ne répare jamais rien; mais,
prenant son parti sur-le-champ, il se rendit chez le jeune Kerval, le
prit à part et lui dit:
--Monsieur Paul, vous aimez ma fille!
A cette brusque apostrophe le jeune homme balbutia.
--Point de mauvaises défaites, monsieur Paul, vous aimez ma fille, je le
sais; et on en jase.
--Croyez bien, capitaine!...
-Allons au fait. Catherine n'a rien, et vous êtes riche; elle est la
fille d'un pêcheur, et vous appartenez aux meilleures familles de
Saint-Malo; voilà des obstacles invincibles, vous ne pouvez donc pas
l'épouser, monsieur Paul. Sachez maintenant, au cas où vous espéreriez
la séduire, que si vous ne discontinuez pas vos poursuites, je vous
brûlerai la cervelle de ma main, dussé-je me la faire sauter ensuite,
foi de Martin!
Kerval était brave, mais il savait aussi à qui il avait affaire;
D'ailleurs la pensée d'une séduction ne lui était pas venue; il aimait
Catherine loyalement; et quoiqu'il n'eût pas osé encore s'en ouvrir à sa
famille, il désirait du fond du coeur pouvoir en faire sa femme. Il
répliqua donc:
--Capitaine, je vous demande deux jours pour prendre un parti.
--Monsieur Paul, reprit l'intraitable Martin, il n'y en a qu'un qui
puisse me satisfaire, c'est de quitter Saint-Malo à l'instant. Je
connais les ruses de l'amour; je sais qu'un père ne saurait les déjouer
toutes. Ainsi, filez votre câble par le bout, si vous voulez conserver
mon amitié.
--Demain, capitaine, vous aurez ma réponse.
L'entretien en resta là, chacun se réservant d'agir dans le sens de ses
inspirations. Le jeune Kerval était décidé à faire intervenir son oncle,
Duguay-Trouin, qui se reposait à Saint-Malo des fatigues d'une campagne
laborieuse contre les Anglais. Duguay-Trouin était alors capitaine de
vaisseau au service du roi; embarqué sur la _Dauphine_, il avait dans
une suite de croisières causé de tels dommages à l'ennemi, que Louis XIV
venait de lui envoyer la croix de Saint-Louis avec, des lettres de
noblesse, dans lesquelles il était dit «qu'il avait pris plus de trois
cents navires marchands et vingt vaisseaux de guerre.» Ce glorieux marin
était déjà l'honneur de son arme, l'orgueil de sa patrie. Paul lui
confia le secret de sa passion, son entrevue avec Martin, et le désir où
il était de terminer l'affaire par un mariage. Duguay hésita d'abord:
une alliance entre la bonne bourgeoisie et le peuple ne se contractait
pas alors sans difficulté; mais le désir d'obliger son neveu, de se
montrer reconnaissant envers son premier compagnon d'armes',
triomphèrent bientôt de ses irrésolutions. Il accepta la tâche
d'intermédiaire, y employa toute son influence, toute son autorité, et
après un long combat il parvint à aplanir les obstacles et à vaincre les
répugnances de la famille. Jamais campagne contre l'Anglais ne lui coûta
plus de peine. Il ne restait plus qu'à obtenir le consentement de
Martin; et ce mariage était pour lui un tel honneur, que ni Paul ni
Duguay ne doutaient que la proposition ne fût accueillie avec joie.
Duguay-Trouin voulut cependant s'y prendre de manière à enlever la
position. Il se rendit lui-même chez son ancien camarade. Aucun honneur
ne pouvait flatter autant le capitaine que cette visite: à la vue de
Duguay, le bonheur, la reconnaissance se peignirent sur son visage. Le
commandant de la _Dauphine_ alla de suite au fait, en marin qu'il était:
--Mon vieux matelot, dit-il familièrement à Martin, je viens te demander
ta fille en mariage.
--Vous, monsieur Duguay? reprit le corsaire étonné.
--Entendons-nous, vieux: pour moi, non; mais pour mon neveu, Paul
Kerval, et au nom de toute sa famille.
Le capitaine demeura un instant sans voix. Cette proposition, ainsi
faite, passant par une telle bouche, avait une gravité qui le dominait.
Il comprenait que le bonheur de sa fille était sérieusement en cause, et
que des scrupules personnels seraient mal venus à compromettre un si
brillant avenir. A la demande de Duguay-Trouin, il n'opposa donc d'abord
que le silence.
Celui-ci reprit alors:
--Eh bien, Martin, qu'as-tu donc? est-ce que tu hésites? Le corsaire
sentit qu'une prompte explication était nécessaire. Contenant son
émotion, il répondit:
--Mon commandant, vous m'apportez là mon bâton de maréchal, le rêve de
ma vie, et pourtant je sais forcé de vous refuser. Ma fille n'a point de
dot.
--Qu'importe? Kerval est riche!
--Raison de plus: pour relever le nom d'un pêcheur, ma fille avait
besoin d'une fortune; elle ne l'a plus; son père, en dissipateur, la lui
a gaspillée.
En disant ceci, le corsaire roulait une larme dans ses yeux.
--Martin, dit Duguay-Trouin, insistant.
--Non, Monsieur Duguay, ma fille serait malheureuse. On la prend pour sa
beauté; mais sa beauté passera, et alors les regrets viendront. Une
grande fortune, voilà ce qui rapprocherait les distances; elle ne l'a
pas.
--Capitaine, vous poussez trop loin les scrupules, reprit Duguay, ému
malgré lui.
--Commandant, je connais les hommes; ma fille serait malheureuse. Il lui
faut une dot, et voici ce que je propose: Avec le peu qui me reste, je
vais armer un corsaire. On me connaît à Saint-Malo, on sait comment je
conduis la course. Dans huit jours je pars, dans trois semaines je serai
de retour. Si je rapporte une dot à Catherine, le mariage se fera;
sinon... à la garde de Dieu.
Duguay-Trouin essaya en vain de détourner Martin de son projet: le
capitaine demeura inflexible, et il fallut en passer par ce qu'il
voulait. La famille du jeune homme comprenant la noblesse de pareils
scrupules, se prêta à tous les délais. Martin arma son corsaire, _le
Furet_, portant huit canons, et, sept jours après, il sortit du port de
Saint-Malo. Paul Kerval voulait s'embarquer comme volontaire; Martin s'y
refusa. C'était assez de chances pour sa pauvre Catherine que d'avoir à
trembler pour son père et pour une entreprise d'où dépendait son
bonheur. Le capitaine semblait d'ailleurs certain du succès; jamais il
n'avait eu une pareille confiance dans son étoile: quand il embrassa sa
fille sur le môle, il était rayonnant de joie.
--Dieu sera juste! dit-il; il se déclarera pour cet ange. Pendant un
mois on fit des voeux à Saint-Malo pour le retour du _Furet_, mais sans
s'inquiéter sur son sort. C'était le délai que Martin, avait demandé. Au
bout de ce temps, les deux pauvres femmes qu'il avait laissées
commencèrent à craindre pour lui; on connaissait son exactitude en
toutes choses. Chaque matin, Catherine et Gertrude allaient, sur la
jetée la plus avancée, voir si _le Furet_ ne paraissait pas à l'horizon.
Paul s'y trouvait, et quand tout espoir était évanoui, les deux amants
confondaient leurs larmes. Deux mois, trois mois se passèrent ainsi sans
nouvelles. Pour tromper les douleurs de la fille et de la nièce, on
inventait des explications ingénieuses; on disait que Martin, ne
rencontrant rien dans les mers d'Europe, était allé tenir croisière aux
Antilles. Gertrude et Catherine se rattachaient à ces dernières lueurs
d'espoir et se trouvaient moins malheureuses.
Un matin pourtant, avant l'heure de leur promenade habituelle sur la
jetée, elles virent entrer chez elles Duguay-Trouin qui arrivait de
Versailles, où le roi lui avait fait le plus grand accueil. Il salua
tristement ces dames, s'assit; et tirant de sa poche, un journal
anglais, le _Navy-Inquirer_, qui était parvenu au ministère de la
Marine, il leur lut ce qui suit, au milieu de leurs larmes et de leurs
sanglots:
Portsmouth, 15 septembre.
«La frégate de S. M. Britannique _le Swallow_, de 50 canons, a
rencontré, il y a huit jours, dans les eaux de la Manche, un petit
cutter français armé de huit canons, qui trouvait, par un gros temps,
affalé sur la côte entre les Sorlingues et le cap Lizard. A la vue de la
frégate, le cutter essayé de fuir en se couvrant de voiles; mais la
marche supérieure du navire de S. M. lui a bientôt enlevé tout espoir de
se dérober à notre poursuite. Arrivé par le travers du cutter, _le
Swallow_ lui a fait le signal d'amener, en appuyant la démonstration
d'un coup de canon. Au lieu de répondre, comme on s'y attendait, le
petit navire a riposté de toutes ses pièces et nous a tué plusieurs
hommes. Il a donc fallu user de représailles. En trois bordées, le
cutter désemparé a fait eau de toutes parts. _Le Swallow_ à mis alors
ses embarcations à la mer pour sauver au moins l'équipage; mais au
moment où la grande chaloupe accostait la prise, une explosion s'est
fait entendre: c'était le cutter qui sautait en brisant et engloutissant
la chaloupe. Dans cet abordage, la frégate à perdu vingt hommes. De
l'équipage du cutter français on n'a pu sauver que deux matelots, les
nommés Chauvin et Benoit. D'après leur rapport, le cutter se nommait _le
Furet_, corsaire de Saint-Malo.»
Quand cette lecture fut achevée, et que la douleur des deux femmes se
fut un peu calmée, Duguay-Trouin ajouta:--Madame Martin, c'est à vous
maintenant que je demande votre fille Catherine, pour mon neveu Paul
Kerval. Le mariage se fera après l'expiration du deuil.
La pauvre Gertrude ne put que se jeter dans les bras de sa fille, en
fondant en larmes. Trois ans après, Mme Paul Kerval venait attendre, sur
le même môle de Saint-Malo, son mari, qui avait fait partie de la
brillante expédition de Rio-Janeiro, si heureusement conduite par
Duguay-Trouin. Quand la distribution du butin, estimé à vingt-cinq
millions, se fit parmi les équipages, le brave commandant dit à son
neveu:
--Paul, tu te feras allouer sur ma part deux cent mille francs. C'est la
dot de Catherine. Je veux être l'exécuteur testamentaire du pauvre
capitaine Martin.