Les journaux parlèrent peu de cet accident.
Personne ne connut la vérité, et cette fin, pareille à celle de
beaucoup d'autres désespérées, passa presque inaperçue.
Quelques-uns l'attribuèrent à une imagination frappée par l'histoire
étrange du café Durand, histoire dont elle avait été l'héroïne.
Huit jours après Chazolles donna sa démission de ministre et de
député, au moment du mariage de sa sœur avec Duvernet, mariage qui
fut célébré à Grandval au commencement d'août.
Chazolles retrouva au Val-Dieu la tranquillité profonde de cette
retraite si propice aux apaisements de l'âme et où on croit encore
entendre, dans le murmure du vent, la nuit, les psalmodies des moines
ou les voir errer, traversant en longues files les cloîtres et les
grandes salles nues.
Il y trouva aussi les caresses de ses enfants et les attentions
délicates d'Hélène qui ne lui adressa ni une question, ni un reproche.
Elle ne tarda pas néanmoins à deviner que son mari, toujours
taciturne et sombre, lui cachait un secret.
Un soir, comme la nuit tombait, et qu'il commençait dans le parc sa
promenade solitaire, elle le suivit.
Il s'enfonça dans les allées écartées, seul, et parvenu à la lisière
de la forêt, après avoir franchi la rivière qui coupe la prairie, sur
un pont rustique, il s'arrêta à l'extrémité d'une allée de chênes si
vieux qu'ils tombent en poussière, auprès d'une petite chapelle dont
l'origine se perd dans les âges légendaires.
Là, il s'assit sur un banc de pierre et, la tête cachée dans ses
mains, il pleura abondamment.
Il était là depuis quelques instants, abîmé dans ses souvenirs, quand
une main se posa sur son épaule et une douce voix murmura à son
oreille:
--Pourquoi pleures-tu?
Il se redressa vivement.
Hélène était devant lui.
Depuis son retour, unis devant le monde comme par le passé de façon à
tromper les curiosités, ils vivaient en réalité séparés.
Jamais Maurice ne franchissait le seuil de la chambre de sa femme.
Et comme il se taisait:
--Heureux, reprit-elle avec une ineffable bonté, tu pouvais être à
d'autres; malheureux, tu m'appartiens. Je veux tout savoir. Si tu as
une peine, tu m'en dois la moitié. Tu me caches un secret!
--Eh bien! oui, murmura-t-il, j'en ai un; il m'étouffe et j'en meurs.
--Ah! s'écria-t-elle, parle et fût-ce un crime, s'il te rend à moi, je
le bénirai.
Alors, en se jetant aux pieds d'Hélène comme à ceux d'un confesseur,
il lui raconta tout.
Il repassa l'histoire de ses deux dernières années, de sa trahison
envers elle, la plus sainte, la plus adorable des femmes, la meilleure
des mères. Il lui raconta la fascination que cette fille exerçait sur
lui, ses luttes, ses remords de la peine qu'il lui causait à elle, son
Hélène, ses vains efforts pour se soustraire à la tyrannie d'une
passion indomptable et toute-puissante; il lui expliqua les conseils
discrets de Duvernet, conseils qu'il aurait voulu suivre et auxquels
il résistait malgré lui; il entra dans tous les détails de sa vie, ne
s'excusant jamais, s'accusant au contraire comme un criminel indigne
de pardon. Enfin, il dit la vérité sur cette mort tragique de la
malheureuse Angèle, son dévouement pour le sauver, lui qui l'avait
tuée, assassinée dans un accès de folie!
Hélène l'écoutait immobile, pâlie et frémissante sous l'éclat de la
lune qui s'était levée et perçait la voûte de feuillages qui les
recouvrait, belle de la beauté surnaturelle des femmes pures et douces
dont la vie est une suite de résignations et de dévouements.
Lui, courbé comme un coupable qui va entendre son arrêt, il attendait,
anxieux et abattu, mais déchargé d'un poids qui l'écrasait.
Elle lui tendit la main:
--Viens, dit-elle. Elle t'a pardonné; je te pardonne aussi, c'est le
rôle des femmes! Nous ferons du bien pour elle!
--Ah! s'écria-t-il en la prenant dans ses bras et en l'élevant jusqu'à
ses lèvres, tu es bonne comme les anges!
--Je ne suis pas bonne, dit-elle simplement. Je t'aime.
--Malgré mon crime!...
--Malgré tout et jusqu'à la tombe!
* * * * *
Duvernet a eu le sort de tous les ministres.
Il est tombé comme les autres.
Sa majorité a diminué graduellement, depuis la lune de miel de son
cabinet, jusqu'à sa chute.
Il a vécu onze mois et neuf jours.
C'est un des plus longs ministères qu'on ait signalés depuis douze
ans.
Mais Duvernet a offert cette singularité qu'il est tombé gaiement et
sans murmurer, aussi galant et satisfait le lendemain de sa chute que
la veille de son élévation, toujours d'égale humeur et sans rancune
contre ceux qui se sont groupés pour saper son autorité et lui ravir
son portefeuille.
Il possédait un talisman: Denise Châtenay, la sœur d'Hélène.
Il a tenu parole.
Il s'est retiré à la campagne.
Il vit à Grandval avec M. Châtenay, la perle des beaux-pères.
M. Châtenay n'en a pas encore fini avec son oppidum; il croit avoir
découvert l'autre jour une tour d'une notable importance et qui devait
jouer un rôle dans le système de défense de cette place dont l'origine
n'est pas claire.
Chazolles et Duvernet, qui possèdent les précieuses archives des
Cisterciens, ont trouvé de leur côté, dans un coin de la vénérable
bibliothèque du Val-Dieu un plan très précis concernant l'oppidum en
litige.
Il appert de ce document qu'au dix-septième siècle, les moines
possédaient à Rudelande une ferme considérable, qu'ils détruisirent
pour en convertir les terres en futaies.
D'où il suit que la tour dont les fondations ont été mises au jour par
des fouilles intelligentes était un simple pigeonnier.
Mais ces deux gendres modèles n'ont point divulgué leur trouvaille
pour laisser à M. Châtenay la jouissance de ses illusions.
N'est-ce pas tout dans la vie?
Gaspard Méraud a été navré six mois de la perte de sa cousine.
Il l'aimait réellement.
Il se console en assassinant les lapins du Val-Dieu, quand il peut, et
en razziant les carpes et les brochets des étangs.
Chazolles lui laisse toutes les permissions possibles et le comble
d'attentions.
Grâce au curé, Herminie arrive enfin au comble de ses désirs.
Elle épouse Méraud.
Madame Pivent s'est mariée de désespoir à un maraîcher de Clamart,
celui dont le fils voulait épouser Angèle.
Denise et Hélène sont parfaitement heureuses.
Quant à Chazolles, il vit en véritable moine.
Il affecte même de se choisir des formes et des couleurs de vêtements
qui rappellent les robes à capuche des disciples de saint Benoît.
Il ne touche à aucune arme, ne chasse jamais et passe son temps à
cultiver ses terres et à lire dans la bibliothèque du Val-Dieu.
Pour les autres, le Val-Dieu est un château adorable avec ses
tourelles, ses fenêtres en ogive à vitraux coloriés et à trèfles de
pierre; pour lui, le Val-Dieu est redevenu une abbaye où, dans le
silence, la retraite et l'étude, il expie une minute de colère jalouse
et d'amour furieux.
Parfois, dans ses heures de solitude, un fantôme souriant et tendre,
emporté dans les airs comme la Francesca du Dante, passe devant lui.
Alors une larme brûlante lui monte du cœur aux yeux.
Il serait mort de remords et de désespoir, mais il est gardé par trois
anges terrestres.