Derrière un rideau de peupliers, au bord d'un ruisseau, ou plutôt d'un
mince filet d'eau qui s'échappe d'une source à mi-côte pour aller se
jeter, après avoir serpenté à travers le parc, dans les étangs, au
fond de la vallée, les bâtiments de la ferme élèvent leurs murailles
de grison étayées par de rustiques contreforts de granit.
Cette ferme est une vraie merveille et l'orgueil de Chazolles.
Elle forme une enceinte d'étables, de bergeries, de granges et autres
constructions rurales plus anciennes que l'abbatiale et dans laquelle
on accède par un porche ogival dont la clef de voûte, produit de
l'imagination en délire d'un artiste du treizième siècle, est un
mascaron grotesque qui tire la langue effroyablement aux passants.
--Venez, monsieur le sceptique, dit Denise qui s'était arrêtée, à son
ennemi Duvernet, et admirez. Si vous ne comprenez pas les beautés de
cette exploitation--c'est le mot,--vous êtes indigne de vivre aux
champs et vous n'avez qu'à retourner dare dare à votre vilain Paris.
Et, se suspendant à son bras, elle lui glissa ces mots à l'oreille,
d'un ton plaintif:
--C'est joli la campagne, mais on s'y ennuie bien quelquefois, allez.
--Je m'en doutais.
--Moi, pas les autres.
--Que faire?
--Tâchez donc que Maurice et Hélène aillent un peu à Paris pour
m'emmener.
--Eh! précisément, s'il était député, fit Duvernet.
--Oh! quelle idée; mais oui. Est-ce que cela se peut?
--Sans doute.
--Alors, chut! Vous êtes un sauveur! Suivez la troupe et ne ménagez
pas votre admiration.
La cour, immense, était tenue avec une propreté de parterre.
Au milieu verdoyait un gazon ayant à son centre une fontaine
jaillissante.
L'aspect général rappelle les fermes d'opéra-comique.
La mare aux fumiers est honteusement reléguée dans un enclos spécial
où ils se dérobent à la vue et à l'odorat des visiteurs.
Le châtelain du Val-Dieu est fier de son œuvre et montrait ses élèves
avec une vanité de créateur et d'artiste.
Il en avait le droit.
Dans les écuries, une douzaine d'étalons percherons se prélassaient,
bien campés sur leurs jambes solides comme des piliers de halles,
avec leurs larges croupes et leurs naseaux d'où sortaient des
hennissements pareils à des sonneries de trompette.
Plus loin c'étaient les vacheries, où il y avait place pour soixante
laitières; mais les étables étaient vides pour l'instant. Les bonnes
bêtes pâturaient dans les trèfles et les regains de luzernes ou de
sainfoins.
Duvernet en déplorait l'absence.
Mais Denise le rassura.
--Soyez tranquille, dit-elle. Maurice ne vous fera pas grâce d'un veau
et vous traînera à sa suite jusqu'à ce que vous ayez tout vu. C'est un
bouvier idyllique!
Ailleurs, les moutons se reposaient à l'ombre autour des crèches, où
pendaient à travers les barreaux polis des fourrages verts auxquels
ils ne touchaient pas, saouls qu'ils étaient de leurs festins du
dehors.
Il y avait là des mérinos à laine fine, à la toison blanche, des
southdowns ou des dishley au museau roux; des béliers primés aux
comices agricoles et des brebis d'une beauté remarquable... pour les
connaisseurs.
Duvernet s'extasiait.
--C'est idéal, disait-il.
Mais Denise le rembarrait:
--Taisez-vous, cher monsieur. Vous êtes un profane. Pas deux liards de
sincérité.
Mais c'est surtout devant les porcheries que son enthousiasme ne
connut plus de bornes.
Il aperçut des animaux qui n'avaient que des groins aussi courts que
possible, avec de petites jambes grosses comme rien du tout,
supportant un corps énorme, rond comme un immense boudin et où l'on
sentait que rien ne devait être perdu.
C'était un perfectionnement des races anglaises absolument prodigieux.
Des saucisses ambulantes.
Ces cochons affectaient des airs de sybarites et leurs yeux, enfouis
dans la graisse, fort expressifs, annonçaient le contentement béat
d'une vie de paresse et de bien-être ininterrompus.
Les petits avaient des mines spirituelles.
--Je crois, mon cher ami, dit Chazolles avec quelque fatuité, que
c'est là le dernier mot de l'art.
--Du lard, rectifia Duvernet.
Denise lui lança un regard foudroyant.
--Vous voyez bien, dit-elle; vous ne serez jamais un campagnard
sérieux.
Les murs étaient couverts de médailles obtenues dans les concours
régionaux où Chazolles jouissait de l'estime de ses confrères, les
cultivateurs, d'abord parce qu'il était des leurs, ensuite, parce
qu'il ne leur refusait jamais aucun service, leur donnant ses élèves,
prêtant ses étalons, ou trinquant au cabaret quand il allait aux
marchés et foires de l'arrondissement.
--Et tu ne profites pas de tes avantages, dit Duvernet.
--Pourquoi faire?
--Pour parvenir aux grandeurs.
--Je les méprise.
--Tu irais aux astres comme un autre.
--Tu m'ennuies; je ne suis pas au courant du métier.
--Ah! mon cher, que dis-tu? mais c'est le seul auquel on soit propre
sans l'avoir étudié. Si tu crois, pour gouverner le monde, qu'il faut
avoir inventé le picrate, tu te trompes. Le premier venu ne peut pas
être horloger, tailleur ou savetier. Tout s'apprend. Pour guérir ou
tuer les gens, il faut prendre ses grades. Pour plaider, il est
nécessaire d'avoir payé un certain nombre d'inscriptions et subi
quelques examens; pour passer maître laboureur, il convient de tenir
d'abord deux ou trois ans les mancherons de la charrue. Ton berger
n'est pas devenu d'emblée le pasteur de ton troupeau, et la vachère
qui fait ton beurre a reçu des leçons de sa mère ou de sa tante. Pour
un pasteur des peuples, on n'en demande pas tant. D'un décret inséré à
l'_Officiel_, on devient par miracle apte à diriger des départements
dont on ne soupçonnait pas l'existence, et la faveur du chef de l'État
vous improvise, en dix minutes, homme de guerre, financier, ingénieur
ou magistrat. C'est merveilleux. J'ajouterai même que le ministre le
plus... infime a du génie pour son armée de subordonnés depuis l'heure
de sa nomination jusqu'à la minute précise où un vote de défiance le
jette à bas de son piédestal.
Denise intervint de nouveau:
--Incorrigible! Je vous y prends encore. Toujours sardonique! C'est
agaçant à la fin.
--Je vous jure que je n'exagère pas. Et pourtant, je suis ambitieux,
je vous le répète. On peut m'offrir le portefeuille qu'on voudra, les
postes et les télégraphes, les travaux publics, les cultes, ou
l'intérieur. Je le prendrai, là, d'emblée, sans hésiter, et tous mes
confrères des Chambres me ressemblent. J'ai dit.
Le cortège, les fillettes en tête, était entré dans les champs.
Les blés mûrissaient. Les trèfles répandaient de bonnes odeurs de
miel.
Les liserons et les bleuets penchaient leurs corolles sous la chaleur
qui les altérait.
Dans les luzernes aux fleurs violettes, des faucheurs couchaient sur
le sol de larges andains que les faneuses étendaient avec leurs
fourches en bois.
Des attelages de bœufs bariolés, au pas tranquille, labouraient les
sillons d'où les récoltes étaient enlevées.
Les pommes de terre couvraient d'énormes carrés, mêlant le lilas pâle
des fleurs aux tons foncés de leur feuillage, et on découvrait de
petites pommes vertes aux pommiers.
Thérèse et Marthe s'arrêtaient çà et là, cueillant des bottes de
bleuets ou de coquelicots dans les blés et se perdaient dans les
seigles plus hauts qu'elles.
Hélène s'était suspendue au bras de son mari, suivant sa sœur qui
maintenant discutait tout à l'aise avec Duvernet. Le député la
trouvait singulièrement embellie et ne la reconnaissait plus.
Denise, en effet, après avoir été lente à se former, de chrysalide
était devenue papillon presque subitement, comme le Parisien mièvre et
blême qui passe six mois au régiment et que l'air de la province, les
fatigues et l'exercice ont soudainement bronzé, dégourdi et rendu
robuste et solide.
--Ainsi, disait le député, on vous a beaucoup demandée en mariage
depuis quelque temps?
--Oui.
--Ce n'est pas étonnant.
--Vous dites?...
--Que ce n'est pas étonnant. Le contraire me surprendrait.
--A cause de ma dot? fit malicieusement Denise.
--A cause de votre dot d'abord, c'est possible.
--Vous n'êtes pas galant!
--Je parle pour les autres. Le siècle est positif. A défaut d'autres
majestés, sa majesté l'argent est fort adulée.
--C'est un roman de Montépin que vous me contez là.
--C'est de l'histoire. M. Châtenay possède une si belle fortune
qu'elle doit éblouir les adorateurs du veau d'or. A propos, où est-il,
M. Châtenay? Nous l'avons bien oublié, il me semble.
--Où voulez-vous qu'il soit, sinon à sa grande affaire.
--A ses fouilles mystérieuses?
--Oui. A son oppidum, à sa ville gallo-romaine ou à son camp, on ne
sait pas au juste, et il est probable qu'on ne saura jamais.
Figurez-vous qu'il est arrivé triomphant hier soir. Il apportait des
fers rouillés qu'on avait retirés de terre, à une grande profondeur, à
ce qu'il paraît. Il prétend que ce serait quelque hache antique des
époques préhistoriques. Moi, je crois que ces objets inestimables,
mais informes, sont tout bonnement des socs de charrue qui remontent à
une cinquantaine d'années. Mais c'est comme pour l'oppidum, à moins
d'un hasard spécial, je dirais un miracle si vous aviez la foi, on ne
saura jamais.
--Il va venir?
--Oui, ce soir, pour le dîner. Nous couchons au Val-Dieu cette nuit.
De cette façon, nous serons tout portés pour la fête de demain.
--Quelle fête?
--Ah! vous ignorez ce détail. Quel Parisien vous êtes! C'est la fête
du pays, la fête du Val-Dieu, autrement dite: l'assemblée.
--Qu'est-ce que c'est que ça, l'assemblée?
--Quelle éducation à compléter, Seigneur! L'assemblée d'un village,
c'est une solennité qui revient une fois l'an.
--Et cela consiste?
--En ce que ce jour-là, un dimanche toujours, les gens des hameaux et
des bourgs voisins viennent visiter ceux du privilégié. On se promène
sur le communal. Il y a des marchands d'échaudés et de pain d'épice,
des réjouissances variées, telles que courses en sacs, mâts de
cocagne, jeux de boule, parfois des steeples d'ânes et de bourricots,
et un violon qui râcle mélancoliquement une contredanse sur un
tonneau.
--Et demain?
--C'est l'assemblée du Val-Dieu. Cela ne vous touche pas?
--Du tout.
--Vous êtes blasé.
--Non. Ce qui me touche, c'est que vous restez là ce soir.
--Vraiment. Vous devenez aimable. Enfin!
--Je l'ai toujours été, chère petite!
--Je ne m'en suis pas aperçue.
--C'est que vous étiez distraite.
Ils s'en allèrent en marivaudant à travers champs, le long des haies
d'aubépines ou dans les sentiers verts.
Et souvent, en pressant légèrement le bras de Duvernet, l'espiègle lui
répétait:
--Oh! tâchez donc que Maurice soit forcé d'aller quelquefois à Paris.
C'est si gai, là-bas, et c'est si triste, ici, quand il pleut par
exemple. Et vous savez, en Normandie il pleut toujours! Et puis, mon
père et moi, seuls dans cette immense masure, brrr!
Chazolles et sa femme les contemplaient de loin.
--Est-ce que tu voudrais de la députation? disait Hélène à son mari.
--Je n'en ai pas la moindre envie.
--Tant mieux!
--Après tout, où serait le mal?
--Nous sommes si bien, ici. Il me semble que le jour où nous
quitterons le Val-Dieu, toute notre chance s'en ira.
--Que tu es enfant!
--Paris me déplaît. C'est de l'aversion qu'il m'inspire, presque de la
haine.
--Qu'est-ce qu'il t'a fait?
--Rien. C'est d'instinct.
--D'abord, chère amie, quand je serais assez sot pour courir après des
honneurs, creux comme cet arbre auquel il ne reste que son écorce, il
n'est pas sûr que je puisse décrocher la timbale. Il y a le père
Mahirel.
C'était le député de la circonscription du Val-Dieu.
La circonscription!
Un nom furieusement barbare.
Oh! la politique et sa langue!
--Il est collé à son poste comme une poix et il faudrait un
tremblement de terre pour l'ébranler.
--Ici, reprit Hélène distraite et dont le bras frémissait sous celui
de son mari, je t'ai à moi tout entier, sans partage. Là-bas, qui
sait?
--Amour, dit Chazolles en baisant les cheveux de sa femme sous son
ombrelle, qu'as-tu à craindre? Qu'est-ce que je pourrais donc aimer
comme toi?
V
A quelque distance de l'ancienne abbaye, sous les massifs de la forêt
du Perche, dans une enclave perdue au milieu des bois et dont le
domaine de Chazolles occupe la plus grosse part, s'élève un village
coquet, à moitié normand, à moitié percheron, et situé à peu près au
centre de l'arrondissement de Mortagne, dans l'Orne.
Rien de plus gracieux que ce hameau appelé le Val-Dieu, du nom du
monastère qui l'avoisinait. Ses maisons étagées dans une oasis de
verdure, et dominant des prairies coupées par un ruisseau et des
étangs, sont construites en briques brunes et couvertes d'ardoises
bleues ou de tuiles rouges.
Les habitations sont plantées au milieu de jardins enclos de haies
d'aubépine, de pâturages médiocres peuplés de vaches multicolores, ou
de champs sablonneux d'où on tire d'excellentes pommes de terre.
Mais les bruyères roses et les touffes de bouleaux ou de châtaigniers
envahissent malgré tout les vastes défrichements conquis sur la lande
et opérés il y a des siècles par les moines du Val-Dieu.
L'église bâtie en grison,--une vieille pierre qu'on ne retrouve
plus,--se dessine avec son clocher aigu surmonté d'un coq doré
tournant au caprice du vent, sur les fonds verts des futaies qui
s'enlèvent au-dessus des pacages d'herbes courtes semées de
marguerites des prés et de jonquilles sauvages.
Du communal, vaste terrain gazonné, qui s'étend devant le porche de
l'église et autour duquel, comme dans la plupart des bourgades de
l'arrondissement, se rangent le cimetière avec ses croix de pierre ou
de bois noir, le presbytère, l'école et une demi-douzaine de
maisonnettes occupées par les petits commerçants du lieu, on aperçoit
dans le lointain, au delà du cours d'eau, les avenues du château et le
manoir, avec ses fenêtres de chapelle, son porche ogival, ses
colonnettes de cloître, environnant une cour oblongue, comme celle du
palais de Jacques Cœur, à Bourges; ses tourelles en culs-de-lampe,
suspendues aux angles extérieurs, et ses clochetons qui dominent les
bosquets du voisinage.
Au delà encore la ferme modèle exploitée par le châtelain.
Le tout forme un ensemble pittoresque, le rêve du paysagiste, entouré
de jardins féeriques au milieu desquels, sous des amoncellements de
plantes rustiques, de fusains, de viornes ou de clématites, on
remarque les vestiges de cloîtres écroulés, des fûts de colonnes
restés debout, cachés par des glycines ou des bignonias, et çà et là
des murs de réfectoire ou de préau qui soutiennent maintenant des
espaliers comme de simples clôtures de potager.
C'est, on le sait déjà, le centre du très important domaine qui
appartient à une ancienne famille de robe, représentée par un fils
unique, Maurice Chazolles. Le domaine, agrandi par des acquisitions
successives, comprend des fermes, des prairies, des étangs, des landes
et des bois très étendus qui confinent aux immenses forêts de l'État
connues sous le nom du Perche et de la Trappe.
Ce Maurice Chazolles, à cheval sur les deux plantureuses provinces du
Perche et de la Normandie, était certes un des plus prospères richards
qui existassent à vingt lieues à la ronde dans ces contrées
privilégiées.
Sa famille jouissait d'une fortune considérable depuis un temps
immémorial. On y était solidement bâti, à chaux et à sable, comme on
dit dans le pays. On y mourait vieux. Son père seul avait rompu la
tradition en se laissant terrasser vers la soixantaine par une maladie
due à des excès de jeunesse, quand ses ancêtres n'avaient jamais plié
bagage avant quatre-vingt-dix ans bien comptés et révolus.
Au Val-Dieu, en outre, on devait à l'air vivifiant, à l'odeur saine
des bois, à l'activité des champs, aux exercices violents de la
chasse, à l'absence surtout de ces soucis qui, la plupart du temps,
énervent et abattent les plus fortes natures, une santé robuste, une
belle humeur et une tranquillité d'esprit qui sont peut-être, avec un
peu de modération dans les appétits, les biens les plus désirables et
les plus faciles à conquérir, et, somme toute, les moins recherchés.
Maurice Chazolles avait reçu de son père une centaine de mille francs
de rentes en bonnes terres.
Il aurait pu vivre à Paris, mais la grande ville ne l'avait pas séduit
jusque-là. Il était enraciné au Val-Dieu comme une souche, et les
délices de la moderne Circé n'exerçaient pas sur lui leur dépravante
attraction.
Au sortir de Louis-le-Grand, dont il avait été l'étoile, et après un
court passage à l'École de droit, il était venu vivre auprès de son
père, atteint déjà de la maladie qui devait l'emporter.
Pour le fixer près de lui et occuper ses loisirs, le vieux Chazolles
n'avait trouvé rien de mieux que de marier son fils de très bonne
heure.
Le seigneur roturier du Val-Dieu avait donc épousé, peu après son
arrivée à la campagne, une fille charmante, Hélène Châtenay, l'une des
deux héritières--l'autre venait de naître, en coûtant la vie à sa
mère,--d'un banquier parisien retiré des affaires avec une très grosse
fortune, et dont le château, Grandval, est situé à trois lieues du
Val-Dieu, de l'autre côté de la forêt qui les sépare.
Hélène Châtenay était une de ces femmes qui réalisent l'idéal qu'on se
plaît à caresser dans ses rêveries d'amoureux pour le bon motif... et
pour les autres.
Brune, de moyenne taille, d'une santé de fer, bien faite, spirituelle,
elle avait tout ce qu'il faut pour captiver l'affection d'un mari
pendant une vie entière.
Et quel caractère enchanteur!
Quelle bonté sereine et pénétrante!
Quel dévouement sans réserve à son mari et aux siens.
Un véritable bijou, presque sans défauts, cette mignonne créature!
Il était difficile de connaître l'ennui auprès d'elle.
Sa gaieté calme et douce animait la maison. Sa grâce égayait le parc
comme ces plantes à fleurs persistantes qui sont une caresse pour les
yeux. Ses attentions fines et délicates prévenaient les moindres
désirs de son mari, son maître, devant lequel elle était à genoux sans
fausse humilité, simplement parce qu'elle sentait qu'elle lui
appartenait et n'aurait pu vivre sans lui. Elle s'était donnée
librement et ne se reprenait pas. Elle n'en aurait pas eu la force.
Quand elle se moquait de ses voisins et de leurs travers,
contrefaisant leur langage, leurs gestes, avec une irrésistible
drôlerie, c'était un éclat de rire dans le salon, aux tons éteints et
au luxe solide et artistique, où, grâce à elle, rien ne choquait et
dont chaque meuble, chaque statuette, chaque tableau flattait le
regard.
Elle avait le don rare et précieux de relever les pauvres gens en les
secourant, et de réconforter les malades par la suavité de ses paroles
et de son sourire.
Sa bonté ne trouvait pas de rebelles, et tout ce qui l'approchait
était à ses pieds, comme elle était elle-même aux pieds de son mari.
Parisienne pur sang, élevée dans le magnifique hôtel de son père, au
Cours-la-Reine, célèbre par ses collections de tableaux, de meubles
rares et de tapisseries précieuses, elle avait eu la bravoure de se
confiner au Val-Dieu par amour pour Maurice, élevant elle-même, sans
jamais les confier à une main étrangère, ses deux filles, Thérèse et
Marthe, toutes jeunes encore, adorée de ses domestiques, de ses amis
et du pays entier, la joie de la maison, la vanité de son mari, et la
coqueluche du village.
Le lendemain de l'arrivée de Duvernet au Val-Dieu, c'était, comme
l'avait dit Denise, l'assemblée du pays.
Les assemblées de Normandie ressemblent aux pardons de Bretagne.
Les hameaux, les bourgs du voisinage, les fermes isolées se vident au
profit de la fête.
On rend visite à ses amis, à charge de revanche.
Ce jour-là, c'était le Val-Dieu qui pratiquait l'hospitalité au
bénéfice de ses voisins.
Dès le matin, les cloches, des tintenelles qui suppléaient à la
puissance par le nombre, s'étaient mises en branle. Le clocher en
tremblait sur sa base de pierre noire, émaillée de paillettes de mica.
On les entendait jusqu'aux Barres ou à Soligny, et de Brezolettes à
Prépotin, les bourgades les plus rapprochées.
Les biches et les cerfs de la forêt en bramaient de peur, et les
chevreuils par bandes s'éloignaient avec empressement de ces quartiers
bruyants, tandis que les lièvres dressaient les oreilles dans leurs
gîtes, à l'abri des halliers et des bruyères.
Dans les maisons du village, on se disposait à recevoir les amis.
Le feu pétillait dans l'âtre, et la broche tournait devant le foyer.
Plus d'un coq chanteur s'était vu tordre le cou par les ménagères sans
pitié, et le pot-au-feu se prélassait dans les cendres en attendant
l'issue de la messe que le curé avançait pour la commodité de ses
ouailles.
Toutefois, quand le chef-lieu du pays est aussi peu important que le
Val-Dieu, les réjouissances sont modestes et la solennité ne cause
qu'une médiocre émotion et une piètre affluence de populaire.
Les boutiques installées sur le communal à l'aide de deux tréteaux et
de quatre planches de sapin abritées sous une toile grise, se bornent
à vendre des échaudés vaporeux et quelques pâtisseries primitives
d'une légèreté de cailloux, des pintes de cidre, et après la course en
sacs, le tir à la cible, le mât de cocagne, garni de prix variés,
montres d'argent, vestes, bagues ou gigots, et un feu d'artifice
sommaire, il ne faut pas exiger de magnificences supplémentaires.
Du reste, on ne va point à l'assemblée pour le spectacle.
On s'y rend pour se voir, causer un peu de ses affaires, de la récolte
et surtout pour festiner chez les cousins.
On échange de formidables poignées de mains, on se frotte les joues
avec enthousiasme, on embrasse les parents et surtout les parentes
avec frénésie.
On s'informe des vacheries et des moutons. On se renseigne sur les
étalons en renom. On cause du blé, s'il pousse comme il faut, et des
pommiers, s'ils ont belle mine, et, le soir venu, on s'en retourne par
les chemins, en carriole, s'il y a loin au logis, ou de son pied sans
trébucher sur les cailloux, car on est sobre et rarement il reste un
Percheron ou un Normand à cuver ses libations dans les fossés des
routes ou le long des haies fleuries.
Ceux-là ne comptent pas.
On les toise avec une pitié dédaigneuse.
Cependant au Val-Dieu, malgré l'exiguïté de la paroisse, le mât de
cocagne est pourvu de prix de conséquence, et les amateurs de la
course en sacs ne perdent pas leurs peines.
Les maîtres de l'abbaye,--on appelle ainsi la maison de Chazolles,--y
pourvoient.
Il n'y a pas de commune dans le département où le gagnant de la cible
soit aussi magnifiquement récompensé de son adresse et, d'un bout à
l'autre de l'arrondissement, la générosité simple et facile du
châtelain du Val-Dieu est universellement reconnue.
Vers cinq heures du soir, la fête était dans son éclat.
Le temps était propice. Il avait plu la nuit, une pluie bienfaisante;
les ondées rafraîchissent l'herbe et l'empêchent de brûler au soleil,
mais la chaleur avait vaporisé la pluie et séché les herbages.
Les gens des Barres et de Crulay étaient arrivés par escouades; ceux
de Tourouvre ne manquaient point; Lignerolles rendait visite à son
voisin. Les fondeurs de Randonnay serraient la main aux chaufourniers
d'Iray, et les gars de Sainte-Anne avaient traversé la forêt pour se
trouver au rendez-vous.
Sur le communal, on s'attablait aux cantines improvisées, on écrasait
les bancs de bois brut cloués à la diable, et on se rafraîchissait
fraternellement, en devisant des choses agricoles.
Dans ces honnêtes cantons, c'est à peu près l'unique sujet de
causerie.
A-t-on des pommes ou n'a-t-on pas de pommes?
Les avoines donnent-elles?
Les vaches se tiennent-elles à un bon prix?
Combien le beurre? Vingt ou trente sous la livre? Qu'est-ce que vaut
la douzaine d'œufs?
Tout est là.
Le cours des bœufs à la Villette importe plus aux paysans que le
renversement du ministère Labutte ou Bertuchoux et l'avènement du
célèbre Fréminet à la présidence du conseil les laisse fort
indifférents.
Ce sont des sages.
Dans ce paisible monde, Chazolles était à l'aise comme un homard sur
son rocher, parmi les mousses et les plantes marines.
Pour les paysans, il était des leurs.
Chazolles était un a-gri-cul-teur, vous entendez bien.
Avec sa ferme-modèle et ses reproducteurs primés aux comices, avec ses
verrats perfectionnés, ses admirables verrats en forme de cervelas à
pattes microscopiques, qu'il prêtait libéralement aux truies de ses
voisins, avec ses taureaux bâtis à faire pâmer d'aise les génisses de
la contrée, à dix lieues à la ronde, et dont les faveurs--très
recherchées par parenthèse--ne se payaient pas plus cher que celles
des magots du premier fermier venu, et parfois pas du tout--un mode de
corruption électorale à signaler aux commissions d'un caractère
vétilleux et difficile,--avec ses étalons percherons à deux fins, à la
fois bêtes de trait et trotteurs distingués, dont les exploits
retentissent sur les hippodromes spéciaux où Chazolles porte haut le
drapeau de l'arrondissement; avec ses cultures soignées, mais où il se
gardait de donner dans les absurdités novatrices des gens du monde,
qui se mettent en tête de transformer une ferme en usine et de la
féconder à l'aide de chimies extragavantes, le châtelain du Val-Dieu
était traité par les laboureurs,--l'immense majorité des
habitants,--comme un égal et un confrère, par tous comme un ami.
Sa table était ouverte à ceux qui venaient lui parler d'affaires ou de
services.
Les campagnards aiment cette familiarité.
Quand on les reçoit sèchement, ils disent du logis, si riche qu'il
soit: C'est la maison du bon Dieu. On n'y boit ni ne mange.
Chez Maurice Chazolles, on buvait et on mangeait à son aise.
Hélène faisait les honneurs de sa table avec une égale sollicitude aux
paysans ou aux richards, et les deux petites, la blonde et la brune,
leurs cheveux sur le dos, tendaient gentiment leurs fronts roses aux
invités pour leur souhaiter la bienvenue.
Enfin Maurice Chazolles n'est pas fier. Aux champs, on connaît la
valeur de ce mot.
C'est instinctif chez lui et l'effet d'une bonté originelle.
Aux foires et marchés, il se mêlait à la foule, causant amicalement
aux fermiers, aux éleveurs, aux boutiquiers ses fournisseurs.
Il n'y avait pas jusqu'aux braconniers dont il ne fût respecté, et
Dieu sait s'il sont nombreux et indomptables dans ces parages hantés
des sangliers, des cerfs et des chevreuils.
Ce soir-là, vêtu de son complet de velours, sa cravate de soie molle
et blanche négligemment nouée, un chapeau de paille brune, bossué,
crânement posé sur sa tête énergique et douce, d'une expression
satisfaite, il allait à travers les groupes, au bras de son ami
Duvernet, mis avec la correction d'un député qui aspire aux plus
hautes dignités de son pays et se montre amoureux de la forme.
La course en sacs commençait.
Des compagnons, amis du lucre, grotesques coursiers à deux pattes,
dont la tête seule émergeait au-dessus d'une poche à blé, en bonne
toile, liée à leur cou par une corde, allaient se disputer, en
faisant, emprisonnés dans cette gaîne incommode, le tour d'un pré
récemment fauché, une demi-douzaine de prix dont le plus élevé était
un beau louis d'or de vingt francs et le moindre un lapin gras, de
clapier, qui valait bien un petit écu.
Les paris s'engageaient dans l'assistance qui observait, le cou tendu,
cette lutte émouvante.
Au signal donné, les concurrents s'élancèrent.
Chazolles, indifférent à l'issue de la course, abordait les curieux
avec une bonne parole de bienvenue et un salut cordial:
Ce diable d'homme connaissait tout le monde:
--Ça va bien, vieux père? On a rentré ses foins?
--Pas mal, monsieur Chazolles. Et vous?
--Entre deux. Avec un peu d'orage, mais c'est fait.
--Vos pommiers sont superbes; je suis allé dans votre quartier. C'est
soigné de main de maître. Vous aurez des pommes.
--Un peu, monsieur Chazolles; un quart d'année; pas davantage. Votre
taureau bringé est toujours là?
--A votre service, mon père Lefèvre.
--Un rude animal, monsieur Chazolles, et d'une fameuse espèce. Et
votre verrat?
--A votre service aussi, comme le reste.
--Ça n'est pas de refus. On ne fera pas mieux. A vous le bouquet!
Les éclats de rire du public les interrompaient.
Les coureurs trébuchaient à chaque instant sur le gazon, embarrassés
dans leurs toiles, et s'étendaient tout du long, amusant la foule de
leurs contorsions et des efforts qu'ils faisaient pour se relever et
reprendre leur course.
Chazolles riait comme les autres.
Duvernet pinçait les lèvres, indifférent à ces plaisirs du populaire.
--Homme heureux, dit-il à son compagnon. En vérité, je te porte envie.
--Je suis heureux à peu de frais. Rien de plus facile que de m'imiter.
L'autre fit tournoyer son stick et secoua la tête.
--Ah! non, par exemple! M'enterrer tout vif! Tu as raison, peut-être,
mais pas encore! C'est plus fort que moi, je ne peux pas.
--Tu aimes ton Paris?
--C'est-à-dire que j'en raffole. Le boulevard m'est aussi nécessaire
que l'eau à tes carpes et le soleil à tes blés. Les restaurants où je
m'empoisonne lentement m'attirent comme une phalène qui va bourdonner
aux vitres, la nuit. Le théâtre avec ses loges pleines de femmes, de
fleurs et de diamants, me semble le plus riche parterre du monde et me
fait prendre en pitié les jardins de Nice ou de Cannes; la plus belle
rose pour moi, c'est une jolie femme, modiste, flâneuse ou couturière,
qui s'en va trottinant sur l'asphalte avec ses bas bien tirés, sa
jambe fine et son pied cambré. J'adore les jupes qui collent sur des
hanches bien dessinées, les grands chapeaux hardiment campés sur des
chignons ébouriffés avec art. Je veux que la nature soit complétée,
ornée, embellie par ce je ne sais quoi de la Parisienne, qui en
centuple la séduction. Tiens, là, dans le tas, il y a peut-être des
Vénus callypiges, des merveilles ignorées. Je n'en sais rien. Pour que
la plus splendide des paysannes me donne dans l'œil à travers mon
lorgnon, car je suis déplorablement myope, il lui faudrait un stage de
deux ans, dans un grand magasin de robes et manteaux,--rue de la Paix
ou au boulevard--ou à chiffonner chez Fanny Claude ou Valentine. Sans
quoi, rien. Explique mon cas, si tu peux! Mon ami, le cœur est muet.
Silence absolu!
--Moi, c'est le contraire, affirma Chazolles. Ton Paris ne me dit
rien, rien du tout.
--Tu m'étonnes.
--Pourquoi?
--C'est difficile à dire.
--Va toujours.
--Tu es jeune assurément ou du moins admirablement conservé. Tu bats
ton plein.
--L'air de la campagne, la vie tranquille, régulière, heureuse!
--Pourtant nous sommes nés la même année, le même mois. Il n'y a que
le jour de changé. J'ai passé la quarantaine.
--On le voit bien! En y regardant de près, de tout près.
--Insolent!
--L'air de Paris, de ton admirable Paris. Le gaz des théâtres, les
cabinets de Brébant, du Café anglais ou de Voisin! les petites femmes
qui trottent avec des bas bien tirés! Vaurien!
--Enfin nous franchissons le sommet.
--Après?
--Le point culminant, mon ami. Or, suis-moi bien.
--Je t'écoute, dit Chazolles.
--A notre âge, de deux choses l'une.
--Voyons.
--On a fait comme moi. On a usé et abusé de la vie. On a--passe-moi
l'expression, l'époque est au naturalisme,--jeté sa gourme, fait la
noce, sablé le champagne, couru les avant-scènes des petits théâtres
et des grands en joyeuse compagnie; on s'est bousculé dans la cohue au
bal de l'Opéra; on a effeuillé sans gêne et à la diable les cœurs
d'artichaut, payé des notes de robes et de chapeaux, meublé des
entresols, écorné son patrimoine avec des fantaisies de toutes sortes,
de petits coupés, de bracelets, de bijouteries pour dames, et alors...
--Et alors...
--Éreinté comme moi, le crâne dégarni...
--Comme le tien.
--Laisse-moi parler, mon ami!--On n'aime pas que les autres se mêlent
de ces détails et nous fassent remarquer ce que nous savons trop,
hélas!--les illusions envolées, le cœur envahi par la fatigue, par
une lassitude inexplicable où il y a de l'écœurement et de
l'impuissance, on se tourne d'un autre côté. On déserte les cabinets,
les baignoires, les bals, les boudoirs; en un mot, on se range et on
devient...
--Ambitieux.
--Tu l'as dit.
--Et tu l'es.
--J'en conviens.
--Alors, tu dois être satisfait. Tu es né avec de la corde de pendu
dans ta poche. Tu es député, riche...
--Comme toi.
--Fils unique.
--Comme toi.
--Beau garçon! Un peu fluet, mais beau de cette grâce qui séduit les
femmes.
--Allons, d'Artagnan, ne te moque pas d'un chétif. N'abuse pas de tes
avantages.
--De l'esprit jusqu'au bout des ongles et une chance! Tout te réussit.
As-tu des obligations du Foncier?
--Non.
--Achètes-en une.
--Pourquoi faire?
--Tu gagneras le gros lot. C'est évident.
--Ne me fais pas perdre mon fil. Je dis donc qu'à notre âge, quand on
a beaucoup vécu, on oublie les femmes; on se rejette sur l'ambition.
Mais si, au contraire... Tu me prêtes tes oreilles?
--Je crois bien.
--Si, au contraire, jusqu'à cet âge mûr, on est resté d'une sagesse
exemplaire, si le titulaire de nos quarante printemps s'est marié
jeune, aux environs de vingt-deux ou vingt-trois ans, par exemple...
--Comme moi.
--Comme toi. S'il a passé sa verte jeunesse, occupé d'un amour unique,
si perfectionné qu'en soit l'objet; s'il n'a pas subi sa crise--s'il
s'est endormi dans le silence d'une maison des champs; s'il n'a pas
vidé la coupe amère et enchantée des voluptés défendues, oh! alors,
mon ami, gare l'avenir. Il se trouve dans la situation d'un villageois
qui demeurerait à une lieue d'une capitale somptueuse dont il entend
de loin les musiques, le tumulte, les cris de joie; dont il voit les
dômes dorés, les toits gigantesques, et où il n'a pas mis les pieds.
Un jour vient où on veut voir, ou on est pris d'un irrésistible désir
de connaître. C'est une dette à payer; on la paie tôt ou tard. Tu la
paieras, toi, comme les autres.
--Allons donc!
--Comme les autres.
--Jamais.
--Seulement, un conseil. Ce jour-là tâche, dans ton enthousiasme
juvénile, de ne pas quitter la proie pour l'ombre, d'être discret et
de ne pas gâcher ta félicité vraie.
--Je ne crains rien, dit Chazolles. J'ai un palladium. Veux-tu le
voir? Regarde-le.
--Où ça?
--A deux pas. Tu l'as dans le dos.
Le député du Havre se retourna.