Deuxième article (1)

[Note 1: Voy. le dernier numéro.]

II.--L'exécution (suite).

L'architecture de la colonne, si importante qu'elle fut, demeurait

accessoire. Le placement des bronzes, tel était le point principal. Une

grosse difficulté naissait, en effet, de cette propriété qu'ont les

corps en général, et les solides en particulier, de se dilater quand la

température s'élève, et de se contracter quand elle s'abaisse. Car, par

suite, le revêtement de bronze devait être exécuté de telle sorte que,

tout en ne présentant aucune solution de continuité perceptible, il

laissât au métal toute liberté de mouvement.

C'est contre cette double condition que se brisèrent les facultés

scientifiques de M. Gondoin. C'est la position de ce problème qui fit

l'Institut en masse hocher la tête et se gratter l'oreille. C'est sa

solution enfin qui détermina surtout l'adjonction de M. Lepère à

l'architecte officiel de l'oeuvre.

Or, cette partie du travail qui nous occupe est précisément l'une des

moins connues et des moins appréciées--bien que la plus intéressante

peut-être--par quiconque n'est pas un spécialiste.

On nous permettra donc de nous y arrêter quelques instants.

Dans le principe, pour faire une statue de bronze, les anciens Grecs se

contentaient, au rapport des auteurs du temps, d'en exécuter au marteau

les diverses parties, et de les assembler ensuite, entre elles, à l'aide

de clefs. Plus tard, ils fabriquèrent des moules de bois, qu'ils

habillaient de métal, et l'oeuvre était parachevée à l'aide du

martelage. Procédé qui fut en usage aussi chez les statuaires égyptiens,

si l'on en juge d'après une tête d'Osiris conservée au Musée britannique

et dans l'intérieur de laquelle des fragments de bois sont

très-apparents encore.

Or, en y réfléchissant un peu, il est impossible de ne pas être frappé

de l'analogie que présentent ces moyens primitifs avec ceux que M.

Lepère a mis en pratique. Tout son système, en effet, repose sur une

ingénieuse combinaison des procédés antiques et des ressources de la

métallurgie moderne. Il suffira, pour s'en convaincre, de lire les

lignes suivantes, publiées en 1825, dans la _Revue encyclopédique_ (cah.

75, t. XXV, 7e année), par un membre de la commission d'Égypte, le

colonel Coutelle:

Le revêtement du fût se compose de deux cent soixante-seize parties de

bronze mobiles, taillées--dans la ligne de contact--en biseaux

contrariés et qui semblent, examinées sur toutes les faces, ne faire

qu'une seule et même pièce.

Chaque pièce porte dans la fonte, sur sa face intérieure, trois

tasseaux: deux à la partie supérieure et un à la partie

inférieure--placés horizontalement.

En élevant la colonne, des tenons en cuivre de 15 pouces (0m406) de

longueur sur 4 pouces (0m108) de largeur et 21 lignes (0m047)

d'épaisseur ont été incrustés dans la pierre sur chaque assise, pour

recevoir les tasseaux de chaque pièce que les crampons devaient porter.

Chaque tasseau est percé d'un trou vertical pour correspondre à un trou

également vertical du tenon, de même grandeur que celui du tasseau.

La colonne, ainsi élevée tout entière, se trouvait disposée pour

recevoir les pièces de bronze, quelles que fussent leurs formes et

dimensions, _sans aucun scellement._

Chaque pièce de bronze, à commencer par le piédestal, a pris sa place

suivant son numéro porté sur le plan.

Au moyen de la petite gorge, chaque trou du tasseau et du tenon

correspondant a reçu un boulon libre de cuivre, de même dimension.

Ainsi quoique la dilatation put être de 8 à 9 pouces (0m216 à 0m243) (2)

sur un développement de 813 pieds (264m094), si toutes les pièces

étaient liées entre elles, et si le soleil pouvait frapper la colonne en

même temps sur toutes ses faces, chaque pièce du fût, de 3 pieds (0m974)

environ de hauteur et de largeur, ne pouvant se dilater que d'une

très-faible fraction de _ligne_ (0m00225) sur chacun de ses quatre

côtés, cette augmentation de surface est rendue insensible par la

disposition de chaque pièce à passer sous l'autre sans déranger celle

qui l'avoisine.

[Note 2: Voici la formule de la dilatation linéaire du bronze--pour 1

degré dans l'intervalle de 0 à 100 degrés--que donne le Bureau des

Longitudes, d'après Daniell:--0,000018492.]

Surcroît de précaution:--Chaque trou, dans les tenons, est légèrement

oval pour se prêter au mouvement que pourrait occasionner au boulon la

dilatation de la pièce.

Eh bien!--reconnaissez en cela les légèretés traditionnelles de la

critique française!--il ne s'est pas moins rencontré des écrivains--et

des plus sérieux--pour crier _haro sur le baudet_ qui, dans la

conception de la colonne, avait négligé de tenir compte des coefficients

de dilatation! Ce qu'ils prouvaient d'ailleurs le plus congrûment du

monde--car, à les entendre, tous les soirs d'été, après les grandes

chaleurs du jour, le bronze chantait, sur le fût, sa protestation contre

l'incurie des constructeurs; craquements sonores d'un déplorable augure

pour l'avenir de l'édifice!

Encore un peu, et la vieille renommée de la statue de Memnon n'aurait eu

qu'à se bien tenir...

Bonne Critique Française!

*

* *

Notons, au passage, toujours sur la foi du même colonel Coutelle, ce

détail d'un tout autre ordre:

Pour prouver la perfection de l'équilibre, M. Lepère, pendant que

l'échafaudage était encore en place, s'amusait parfois à imprimer, au

moyen d'un fort levier, un mouvement d'oscillation sensible qui se

terminait par un mouvement circulaire aboutissant à l'immobilité.....

Voilà certes un petit renseignement qui aurait bien eu son intérêt pour

les auteurs de certaines tentatives ridicules dont la colonne devait

être ultérieurement l'objet.

III.--L'emplacement.

Nous n'avons pas à refaire, après Dulaure et tant d'autres avant lui,

l'historique de cette place dite tour à tour des _Conquêtes,_ par

Louvois; _Louis-le-Grand_ par Pontchartrain; _des Piques_, par 1793,

mais gardant, en dépit de tout, de par l'omnipotence souveraine de la

routine, son nom de «place Vendôme».

En revanche, nous ne pouvons nous dispenser de consacrer quelques lignes

à la statue de bronze qui la décorait dans l'origine.

C'était le portrait équestre de Louis XIV, portant sur une toge grecque

l'immense perruque que l'on sait. Auteur: François Girardon. Fondeur: J.

Balthazar Keller, celui-là même dont le nom est encore célèbre de nos

jours, grâce à l'incroyable perfection de ses alliages.

Le piédestal, décoré de motifs de bronze exécutés sur des dessins de

Coustou jeune, avait 9 m 14 d'élévation. Le groupe mesurait 7 m 14 et ne

pesait pas moins de 33,286 kilogrammes.

L'inauguration avait eu lieu en grande pompe le 16 août 1699.

C'est-à-dire dans un temps où le peuple, accablé d'impôts, commençait à

comparer ses misères aux effroyables prodigalités de la couronne. Et le

lendemain il se trouva que, sur l'épaule du roi de bronze, une main

inconnue avait jeté une ignoble besace... Rude épigramme, dont la

brutalité pourtant ne contrastait pas plus que la perruque avec

l'atticisme du costume!

Quatre-vingt-treize ans plus tard, jour pour jour, la Révolution qui

passait, précisant les colères du peuple, poussait dans le ruisseau

l'image du royal besacier.

Dès lors et jusqu'en 1806, le milieu de la place resta vide.

On n'y voyait plus qu'une pierre carrée, rude et fruste, ayant 2m 76 de

côté et 0m 81 de hauteur: dernier vestige de l'ancien monument dont elle

était la première assise. Cela devint la scène où, devant la garde de

Paris assemblée, se joua longtemps le triste spectacle des dégradations

militaires.

Mais les fondations de la statue, construites sur pilotis et mesurant

près de 10 mètres de profondeur, étaient demeurées intactes. On les

jugea suffisantes, après mûr examen, pour supporter les douze cents

pièces de canon étrangères qu'on avait à superposer les unes aux autres.

Et de fait, à peine dut-on faire quelques travaux de réfection à

l'arasement du sol, pour qu'il fût possible d'asseoir la colonne

naissante sur ces substructions déjà plus que centenaires.

IV.--La Colonne.

Le 2 avril 1810, Napoléon épousait Marie-Louise, l'archiduchesse

d'Autriche.

Le 15 août suivant, Napoléon inaugurait la colonne militaire destinée à

perpétuer le souvenir de ses victoires sur le père de la nouvelle

impératrice.

La nouvelle situation de l'empereur à l'égard de l'Autriche ne pouvait

manquer, on le conçoit, de refroidir sensiblement l'enthousiasme qui

s'était allumé, quatre années auparavant, au pied de la colonne.

Nous avons dit quel sacrifice à l'amour-propre d'Alexandre 1er avait

inspiré au vainqueur d'Austerlitz son vague projet d'union avec la

grande-duchesse de Russie.--A plus forte raison devait-il, à la suite de

ce mariage effectif, une concession de même nature aux vanités de

François II.

Aussi l'inauguration n'eût-elle ni l'éclat, ni le retentissement

auxquels, dans d'autres circonstances, on aurait pu s'attendre. Les

journaux du temps en parlent à peine et le font avec un luxe de

discrétion, une pénurie de détails et un embarras d'expressions

très-curieux à constater.

Autre fait topique:

Il avait été décidé que, le jour même où la colonne serait

officiellement livrée aux regards du public, un grand ouvrage paraîtrait

contenant jusqu'aux moindres détails d'exécution.--Dans ce but, tous les

bas-reliefs et ornements avaient été recueillis, dessinés et gravés avec

le soin le plus minutieux.

Au dernier moment, l'empereur donna l'ordre d'ajourner la publication

(3).

[Note 3: En 1822, un graveur, M. Ambroise Tardieu, reprenant cette idée

pour son compte, a publié un album très-intéressant qui résume l'oeuvre

en trente-six planches, d'une exécution fort consciencieuse.--Il est

d'autant plus regrettable que la même conscience n'ait pas présidé à la

rédaction du texte, que cet ouvrier devait--par son caractère de

sévérité particulière--accréditer un certain nombre d'erreurs

aujourd'hui persistantes. J. D.]

*

* *

Ferons-nous maintenant une description méticuleuse du monument? Il est

difficile de passer outre dans une _Histoire de la colonne_, d'une part.

D'autre part, c'est à cette description seule que se sont bornées toutes

les publications spéciales, et il en a été tant édité, que nous risquons

fort de fatiguer le lecteur en entrant dans cette voie. Fatigue qui nous

serait pénible, au moment où nous atteignons la partie vraiment

intéressante de notre travail.

Pour satisfaire à l'une et l'autre de ces objections, nous ne voyons

qu'un parti à prendre:--c'est de donner aussi rapidement que possible,

presque dans la forme d'un devis, les indications les plus

caractéristiques. Par ce moyen nous en finirons vite.

Ajoutons que l'ennui de recommencer ces chiffres sera compensé, pour

nous, par la satisfaction de redresser bon nombre de bévues qui menacent

de s'éterniser. Car, il faut bien le dire, si l'on peut croire, au

premier abord, que le monument de la place Vendôme a servi de prétexte à

une centaine de brochures, on arrive bientôt à reconnaître qu'il n'en a

jamais été fait en réalité plus d'une demi-douzaine. Toutes les autres

ne sont que d'effrontées copies de celles-ci, dont elles reproduisent

énergiquement jusqu'aux fautes d'impression!

Ainsi s'explique rationnellement le miracle de la «multiplication des

erreurs.»

Jules Dementhe.

(_A suivre._)

Nous recevons la lettre suivante:

L'Illustration, No. 1591, 23 Août 1873 · 第 24 / 30 题