Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune
Français.
L'agent de correspondance que notre commodore avait à l'île de France,
ayant eu besoin d'un commis, écrivit en Europe. Quelques mois après le
départ de sa lettre, deux jeunes gens se présentèrent à lui, protégés
par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frères, et
cette assertion était justifiée par une grande ressemblance de gestes,
d'allures et de visage. L'aîné semblait avoir près de vingt ans, le
cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frères étaient beaux,
doux, excessivement distingués dans leurs manières et dans leur
langage. Un appartement fut donné aux nouveaux commis dans la maison
du marchand, qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses
employés français, fut plus content de leur zèle que de leur savoir.
Enfin, après un travail assidu, les deux étrangers devinrent
d'admirables arithméticiens. Constamment heureux de se trouver
ensemble, les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne fréquentaient ni
les cafés ni les bals, consacrant à la promenade ou à l'étude leurs
heures de liberté. Cette conduite régulière enchanta le négociant, et,
pour en prouver sa satisfaction, il accorda un congé de huit jours à
ses protégés, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos
dans une maison de campagne qu'il possédait à Port-Louis.
Quatre jours après le départ des deux Français, le marchand, inquiet
de leur silence, car ils avaient promis d'écrire, se décida à aller
leur rendre visite. En approchant de la villa, le négociant fut
très-surpris de voir que, malgré la fraîcheur de la soirée, les
fenêtres de la maison, hermétiquement closes, ne laissaient pénétrer à
l'intérieur ni jour ni air. Il franchit rapidement le jardin et frappa
à la porte; personne ne répondit.
Épouvanté de ce silence, le négociant brisa les carreaux d'une fenêtre
du rez-de-chaussée et pénétra dans la maison. D'un pas rapide il
parcourut l'appartement du premier étage; le plus grand ordre y
régnait, mais le séjour des deux étrangers n'y avait laissé aucune
trace. L'épouvante du bon marchand se changea bientôt en terreur; une
plainte sourde, lugubre, profondément douloureuse, jeta sa note au
milieu du mortel silence qui planait sur la villa. Le négociant bondit
vers la chambre d'où s'était échappé ce râle d'agonie, et il trouva
couchés sur un lit en désordre, pâles et presque sans vie, les deux
pauvres étrangers. Les secours de l'art ou ceux de l'amitié étaient
inutiles au plus jeune: il était mort depuis quelques heures, et, à sa
stupéfaction, le négociant découvrit que l'habit masculin cachait une
femme.
La touchante histoire des deux employés fut vite comprise par le
propriétaire, qui, avec une bonté réelle, mit tous ses soins à
rappeler le survivant à la vie. Une lettre cachetée, mise en évidence
sur une table et adressée au négociant, lui révéla tout le mystère. Le
jeune homme disait qu'incapable de supporter la perte de sa maîtresse,
enlevée par une fièvre du pays, il s'empoisonnait avec de l'opium.
Le jeune homme guérit. Pendant quelques mois il vécut dans une sorte
de somnolence oublieuse du passé; mais quand la raison revint, quand
l'esprit lucide put sonder les souffrances du coeur, le malheureux
amant retomba dans un désespoir furieux. Ce fut alors que de Ruyter,
instruit par le marchand, conçut l'espoir d'améliorer le sort du
Français en l'emmenant avec lui sur le grab.
Appartenant tous deux à une noble famille française, ces deux jeunes
gens s'étaient aimés dès leur plus tendre enfance. La jeune fille
avait été élevée à Paris dans un couvent, et son orgueilleuse mère
l'avait condamnée à une réclusion perpétuelle, dans l'intérêt de son
fils unique, qui, par cette mort apparente de sa soeur, héritait de
toute sa fortune. Protégé par une parente de sa maîtresse, le jeune
homme pénétra dans le couvent et enleva la future religieuse. Tous
deux quittèrent Paris, et avec l'intention de fuir à l'étranger, ils
se rendirent au Havre-de-Grâce; là, à force d'argent, ils eurent le
bonheur de faire consentir un capitaine hollandais à les recevoir sur
son bord. Les yeux d'argus de la police française cherchaient les
fugitifs; un embargo fut mis sur le port, et tous les vaisseaux en
partance furent soigneusement visités. Le capitaine hollandais, qui ne
voulait rendre ni l'argent ni les bijoux qu'il avait reçus des deux
enfants, qui voulait de plus éviter une amende ou un emprisonnement,
se montra aussi rusé que la police française.
Pendant la durée de l'embargo, l'adroit maître hollandais cacha les
amoureux dans les caves de son agent, qui était contrebandier, si bien
que la visite qu'on fit à son bord n'amena aucune découverte. Quand la
permission de quitter le port fut accordée aux vaisseaux, le prudent
commodore fourra les jeunes gens dans des tonneaux vides amarrés sur
le pont. Il s'attendait à une seconde visite de la méfiante police.
Cette seconde recherche s'effectua, et cela avec tant de rigueur qu'un
officier ôta le bondon du tonneau où la jeune fille était cachée et
fourragea l'intérieur avec son épée. L'arme déchirait la poitrine de
l'enfant, tandis qu'avec un ton d'admirable nonchalance le capitaine
disait:
--C'est un tonneau vide, monsieur.
L'amour donne au coeur de la femme le courage du héros, car la pauvre
blessée ne fit pas entendre une plainte.
Les deux jeunes gens arrivèrent en Hollande sans amis et presque sans
argent, car, après les avoir dépouillés de tout, le capitaine eut
l'air de craindre les poursuites de la police, en manifestant un vif
désir de se séparer des fugitifs.
À cette époque, les Hollandais employaient tous les moyens possibles
pour arriver à persuader aux aventuriers qu'ils avaient un avantage
réel de sécurité et de fortune en allant s'établir dans leurs colonies
indiennes. Le capitaine du vaisseau se trouvait précisément un des
agents les plus actifs du gouverneur des colonies. En conséquence, il
conseilla au jeune homme de s'embarquer pour l'île de France, et à ce
conseil il ajouta une lettre de recommandation pour le marchand dont
nous avons déjà parlé.