IV

A ce moment, on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du

chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un

papier bleu:

--Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour

vous, M. Barincq, dit-il.

Mais ce fut Mme Barincq qui la prit et l'ouvrit.

--Ton frère est mort.

Elle lui tendit la dépêche.

--Gaston! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.

Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche.

«Triste nouvelle à t'apprendre: Gaston mort subitement à 4 heures d'une

embolie; funérailles fixées à après-demain, 11 heures, sauf

contre-ordre; fais faire invitations en ton nom.

«Rébénacq.»

--Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise.

--Tu vas pleurer ton frère maintenant, dit Mme Barincq; un égoïste avec

qui tu étais fâché depuis dix-huit ans, et dont tu n'hérites pas.

--Il n'en est pas moins mon frère; dix-huit années de brouille

n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle.

--Elle a été jolie l'amitié fraternelle qui nous a abandonnés le jour ou

nous avons eu besoin d'elle.

--Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait

pas les torts qu'on a envers lui.

--Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres; ton frère a été indigne

envers nous, et plus encore envers Anie, qui, elle, ne lui avait rien

fait, n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune?

--Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée?

--Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas? notaire de ton frère, son

ami, son conseil, il connaît ses affaires: s'il se tait sur elles, c'est

que, ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre, c'est

à dire l'existence d'un testament qui nous déshérite.

--Il fait faire les invitations en mon nom.

--Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère? Si sommes pas

la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de pour les

invitations, et l'on se sert de nous; elles seraient vraiment jolies

celles qui seraient faites de la part de M. Valentin Sixte, capitaine de

dragon, de fils naturel du défunt, et un fils naturel non reconnu

encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et aux

illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère, parce

qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus: quand vous vous

êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui, sois

tranquille, il a tenu sa parole; et le notaire Rébénacq a aux mains un

bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel.

--Pourquoi Rébénacq ne le dit-il pas?

--Dans l'espérance de t'avoir à l'enterrement.

--N'y serais-je pas allé quand même j'aurais eu la certitude du

testament?

--Tu veux aller à cet enterrement?

--Admets-tu que j'y manque?

Après avoir remis la dépêche qu'il apportait, Barnabé était entré dans

la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, écoutant

sans avoir l'air ce qui se disait dans le hall; au lieu de répondre à

son mari, Mme Barincq vint à la porte de la cuisine:

--En attendant qu'on arrive, préparez vos verres et vos plateaux,

dit-elle, ne laissez pas le feu s'éteindre; vous ne ferez pas chauffer

le chocolat avant minuit.

Revenant dans le hall, elle fit signe à son mari de la suivre, et passa

dans la salle à manger, puis dans le salon d'où le bruit des voix ne

pouvait pas arriver jusqu'à la cuisine.

--Qu'est-ce que c'est que cette folie? demanda-t-elle.

--N'est-ce pas tout naturel?

--Naturel d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui avait rompu

toutes relations, non; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donné

signe de vie bien qu'il vous sût dans une position gênée, alors que lui

jouissait de cinquante mille francs de rente! Non, non, mille fois non.

--Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons été frères, que nous

ne nous soyons aimés dans nos années de jeunesse, et qu'au jour de sa

mort le souvenir de nos différends s'efface pour ne laisser vivace et

douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'était pas ton

frère, je comprends que tu parles de lui avec cette indifférence; il

était le mien, je le pleure.

--Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu

n'attristes pas notre fête.

--Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas.

--Et comment comptes-tu partir? Avec quel argent? Je te préviens qu'il

me reste quinze francs; et ils sont pour Barnabé. D'ailleurs, si tu

partais, qui ferait danser notre monde?

--Tu veux faire danser!

--Pouvons-nous prévenir nos invités? D'une minute à l'autre ils vont

arriver. Est-il possible de les renvoyer? En tout cas, alors même que

cela serait possible, je ne le ferais pas: nous nous sommes imposé assez

de sacrifices en vue de cette soirée, pour ne pas les perdre.

D'ailleurs, qui la connaît cette dépêche?

--Nous.

--Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la même

chose.

--Pour toi peut-être qui n'aimais pas Gaston; pour Anie aussi qui ne se

souvient guère de son oncle...

--Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et

tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée

pour elle; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père; si c'est

bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je

t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller.

Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à

Barnabé.

Après un moment de silence il tendit la main à sa fille:

--J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que

moi; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte

d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici

sans révolte; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt

ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr

autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme

tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant...

Ah! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité,

atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux

qu'on aime! Et c'est là mon cas: à la même heure je te vois prête à te

jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que

nous sommes, tu désespères de l'avenir; et d'autre part je ne peux pas

davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah!

misère, que tu es dure à ceux que tu accables!

Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa:

--Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont

attristés, ce n'est pas ma faute?

Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.

--Va recevoir tes invités, dit-il, moi je monte m'habiller.

V

Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de

revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il

n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre

usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre

un nouveau bouton: quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir

leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours.

D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil

accident lui arrivât; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de

caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait

où trouver des aiguilles et du fil.

En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie

avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et

de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever,

ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à

lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la

Butte. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste.

Viendrait-il? ne viendrait-il point? Bien que sa critique fût hargneuse

et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas

bassement envieuse; bien que la Butte, petit journal de quartier, ne fût

guère lue qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités et

ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en

dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle

l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis.

Jamais il n'était venu.

Maintenant quelle allait être son impression et son jugement? Il se

redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père

l'écoutait:

--Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour

secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en

rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret,

mais il faut autre chose que ça pour s'imposer.

Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole

brutale, il la regarda:

--Ça vous blesse, ce que je vous dis là? on m'a amené ici pour que je

vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être,

la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne

crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche

glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers

moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez,

travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en

avez le courage; après nous verrons.

Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une

brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait

plu de fonder la Butte, et que ceux dont il ne goûtait point le talent

étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les

sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage.

A ce moment Anie aperçut son père:

--Tu as entendu? dit-elle en venant à lui.

--Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de

n'être pas franc, même quand je parle à une femme.

--Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que

je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes.

Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eut pas à motiver son

arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants.

Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix,

qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux: cependant on n'avait

pas encore besoin que le père s'assît au piano, car la danse devait être

précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène

à deux personnages, qui formaient un programme complet: 1° une petite

fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige,

exécuterait l'_Adieu_ de Dussek; 2° un élève d'un élève du

Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée

irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous

un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui-même, était

d'un comique irrésistible; 3° enfin un professeur de déclamation, dont

les cartes de visites portaient pour qualité: «neveu de M. Michalon,

membre de l'Académie des sciences», jouerait avec deux de ses élèves le

_Caveau perdu_ des _Burgraves_, non pas que cette scène fût bien en

situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie

des sciences aimait à représenter les grands de ce monde.

Mme Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en quelques

mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de maison:

qu'avait-il fait depuis si longtemps? à quoi pensait-il? allait-il lui

laisser la charge et le souci de toutes choses? Il obéit, et alla de

groupes en groupes, serrant la main aux nouveaux arrivés, et leur

adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de mettre

un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux souriants,

il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont la chaleur

le surprit.

C'est que déjà Mme Barincq avait parlé du grand chagrin qui les

menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la

circonstance: son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque

d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils

avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse

puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de

cette attaque; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de

son frère qui n'avait jamais été marié; mais cent mille francs de rente

à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son

chagrin, il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et

ne pas paraître s'en apercevoir: il aimait tendrement son aîné.

Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait

que de la chance d'Anie:

--Cent mille francs de rente!

--En Gascogne.

--Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli

pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier.

--Si vous saviez...

Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche

de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet,

indigo, bleu, vert, jaune, orangé et rouge, qui, successivement, avait

orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente

était restée debout sans se plaindre; aussi parlait-elle éloquemment des

artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui

veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle

n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères

de cette bonne Mme de Saint-Christeau.

Cependant le petit prodige, qui ne prenait intérêt à rien, s'occupait à

faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la

hauteur du clavier; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on

vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait

d'exercice, étaient restées grêles; alors elle promena dans le salon un

regard qui commandait l'attention; puis sur un signe de sa mère elle

commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et

recevoir les retardataires.

Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou

en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs

nécessaires à son voyage? Ce fut la question qui pendant la grande heure

qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le

salon pour s'asseoir au piano il n'avait trouvé personne à qui il eût

osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie: l'un n'était

pas plus riche que lui; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie,

ne le voudrait assurément jamais.

Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux

danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fit signe de

commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta;

l'accent en était si doux que son coeur se détendit, avec entrain il

attaqua le quadrille de la _Mascotte._

[Illustration.]

Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent

d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une

fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce

tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui

paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le

visage animé, les lèvres frémissantes! c'était merveille que la

souplesse de sa taille, merveille aussi que la légèreté et la grâce de

sa démarche. Mais par contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal

bâtis, ou maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils

n'étaient pas tout cela à la fois! et l'un d'eux, peut-être, serait le

mari qu'elle accepterait! Il n'y avait en lui aucune jalousie

paternelle, et jamais il n'avait éprouvé de douleur à se dire que sa

fille le quitterait un jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprès

d'un homme qui prendrait la place que lui, père, avait jusqu'à ce moment

occupée seul. Mais ce mari rêvé ne ressemblait en rien à ceux qui

passaient devant lui, car c'était à travers sa fille qu'il l'avait vu et

en rapport avec elle, c'est à dire jeune, élégant, souple et droit de

caractère, de nature honnête et franche comme celle d'Anie.

Hélas! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu à ce type!

Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les

écoutant, paraissant intéressée par ce qu'ils lui disaient. Elle les

acceptait donc, les uns comme les autres, indifféremment, celui-ci comme

celui-là, n'exigeant d'eux qu'une qualité, celle de mari, et ce mari la

façonnerait à son image, lui imposerait ses goûts, ses idées, sa vie.

Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas ou il

eût pu les entendre, l'eussent révolté bien plus profondément encore.

L'histoire du frère se mourant en Béarn avait été acceptée, et si

personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le

monde avait admis un héritage, changeant du tout au tout la situation

d'Anie qui n'était plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamnée à

traîner la misère toute sa vie et à ne se marier jamais. Dangereuse

quelques instants auparavant, à ce point qu'il n'était pas un jeune

homme qui ne se tînt avec elle sur la réserve et la défensive, elle

était instantanément devenue désirable et épousable; sa beauté même

avait changé de caractère, on ne pensait plus à la contester ou à lui

chercher des défauts, c'était éblouissant, irrésistible, qu'on la voyait

maintenant, la belle fille!

René Florent, le premier, lui avait révélé ce changement comme le

prodige achevait son morceau; il s'était, au milieu du brouhaha soulevé

par les applaudissements, approché d'elle, pour lui demander le premier

quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux! Surprise, elle avait

répondu que ce quadrille était promis. Il avait insisté, il ne pouvait

pas rester tard, étant obligé de se montrer dans trois autres maisons

encore ce soir-là, et il tenait à danser avec elle; c'était une manière

d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent; cela serait compris de

tous; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste.

Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première

fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un

homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il

l'avait à peine quittée que d'autres danseurs s'étaient empressés autour

d'elle; jamais elle n'avait eu pareil succès; était-ce donc à

l'originalité de sa toilette qu'elle le devait?

Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que sa

robe en papier n'était pour rien dans l'amabilité subite du critique.

--Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton

gracieux qu'elle ne lui connaissait pas.

--Juste, simplement.

--Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas

entraîné précisément dans l'injustice; je n'ai parlé que de ce que

j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela;

cet autre chose, j'aurais dû le dégager.

Ils furent séparés pour un moment.

--Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à

elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de

vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous

ne tarderez pas à vous faire une belle place; il y a en vous assez de

qualités pour cela.

--Où la trouver, cette direction? demanda-t-elle.

--Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une

organisation telle que la vôtre? Ce serait un mariage comme un autre. Au

reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.

De quadrille était fini; il la ramena à sa place, et la salua avec

toutes les marques d'une déférence stupéfiante pour ceux qui la

remarquèrent.

Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable

chez un homme de ce caractère? Elle n'avait pas encore trouvé de

réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka

qui suivait le quadrille.

Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent; aussi

aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique était rogue et

hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait

bien voulu, et avait même tenté de la faire épouser par lui, mais aucune

n'avait persévéré, car toutes avaient vite reconnu que s'il était d'une

abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment,

il devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser

dans celui des choses sérieuses: offrir son coeur, tant qu'on voulait,

sa main, jamais; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on

ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un

petit employé de la ville.

Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là

s'arrêtant:

--Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises

nouvelles de mes parents.

C'était la première fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait

pas remarqué qu'il fût le moins du monde préoccupé, elle le regarda donc

avec un peu d'étonnement. Il reprit:

--Mon père en est à sa seconde attaque, et ma mère est tombée dans une

faiblesse extrême. Je crains de les perdre d'un instant à l'autre.

Voulez-vous que nous fassions encore un tour?

Il dura peu, ce tour, et la conversation recommença au point où elle

avait été interrompue:

--Cela amènera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas

systématiquement que j'ai, jusqu'à ce moment, refusé de me marier;

comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle à

lui offrir? Sans être riches, mes parents sont à leur aise, et si je les

perds, comme tout le fait craindre, je pourrai réaliser un rêve de

bonheur que je caresse depuis longtemps.

Et, la ramenant dans le salon, il ajouta:

--Ils avaient toujours joui d'une bonne santé qu'ils m'ont transmise.

Est-ce que c'était là une esquisse de demande en mariage? Mais alors les

paroles bizarres de René Florent en seraient une autre!

Son père joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme à qui elle

l'avait promise lui offrit le bras.

C'était la première fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et ç'avait été

un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait

leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait

dans le Tout-Paris avec la qualité d'homme de lettres et une série de

signes qui signifiaient qu'il était officier de l'Instruction publique

et chevalier de quatre ordres étrangers. En réalité il n'avait jamais

publié le moindre volume, et ses croix avaient été gagnées, comme il le

disait lui-même en ses jours de modestie «par relations», c'est-à-dire

pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en

vue qui le remerciaient de sa peine par la décoration de leur pays,

tandis que de son côté le photographe lui payait son courtage un louis

ou cent francs selon la qualité du sujet.

Lui aussi, après quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans

le hall, qui décidément était le lieu des confidences; et là,

s'arrêtant, il lui dit brusquement sans aucune préparation, d'une voix

que la valse rendait haletante:

--Est-ce que vous aimez la vie politique, Mademoiselle? Aux prochaines

élections j'aurai juste l'âge pour être député, et comme le ministre de

l'intérieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je

suis sûr d'être nommé. Député je deviendrai bien vite ministre. La femme

d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle,

intelligente, distinguée, elle tient un rang qu'on envie. Nous

continuons, n'est-ce pas?

Et sans un mot de plus ils retournèrent dans le salon en valsant.

Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait

maintenant, et s'expliquait: on la croyait l'héritière de son oncle, et

l'on prenait rang pour épouser cet héritage.

Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si

empressés aujourd'hui? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu

que plus difficile encore: on ne se remet pas d'une si lourde déception.

(_A suivre_.)

Hector Malot.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2505, 28 février 1891 · 第 26 / 26 题