L'élégance est une denrée cosmopolite, et comme telle d'une affligeante
uniformité. C'est dire que la société romaine ressemble à celle de
toutes les autres capitales. Elle s'en distingue toutefois, non dans ses
moeurs, mais dans son essence, en ce que d'abord elle est purement
locale, et point métissée par la présence des nombreux éléments
hétérogènes qui font de celle de Paris un caravansérail. Puis elle est
tout d'une pièce ou à peu près, au lieu de se subdiviser à l'infini en
mondes juxtaposés plutôt que superposés, qui se frôlent et se
surmarchent sans se fondre, comme il en est aussi chez nous. Ces deux
particularités tiennent au caractère provincial de Rome, semblable en
cela à Lyon ou à Bordeaux. Mais autre chose encore différencie le gratin
de la Ville Éternelle--que Chateaubriand me pardonne cet irrévérencieux
rapprochement de mots!--de celui de Paris et de Londres: c'est que la
tête en est tenue par un véritable patriciat, aussi riche de noblesse
que d'argent, et qui, sans posséder les privilèges constitutionnels de
la pairie britannique, est infiniment plus féodal de nature et de
tradition.
Les princes romains sont de gros personnages et de nobles seigneurs.
L'arbre généalogique des Massimi remonte jusqu'à Fabius Maximus, en
souvenir de qui ils portent la devise: _cunctando restituit_, et saint
Philippe de Néri a fait aux descendants du vainqueur d'Annibal l'honneur
d'opérer un miracle sur un enfant de la famille. Plus flatteuse encore
l'illustration des Corsini, qui comptent au nombre des leurs un saint
évêque et martyr. Avoir eu un pape de son nom est usuel dans cette
aristocratie: Martin V Colonna, Paul V Borghèse, Grégoire XV Ludovisi,
Urbain VIII Barberini, Innocent X et XI Pamfili et Odescalchi, Clément
IX Rospigliosi, Clément XI et XII, Altieri, Albani et Corsini, Benoît
XIII Orsini. Les cardinaux et les nonces, légats et ablégats, ne se
comptent pas. Leurs chapelles funéraires, maintenant fermées à leurs
cendres, moins au nom des principes de l'hygiène sans doute que de ceux
de la démocratie, témoignent de l'orgueil de leur rang autant que de la
magnificence de leur fortune. Il faut être bien grand seigneur pour
encombrer des basiliques majeures et patriarcales de sépultures ornées
de ce luxe d'ors, de marbres précieux, de lapis lazuli, d'agate et de
malachite. Je ne parle même pas--car ceux-ci ne sont que des parvenus de
la finance--de celle des Torlonia, la plus fastueuse de toutes, avec son
revêtement de pavonazetto violet et de brocatelle ambrée d'Espagne, et
qui dans Saint-Jean de Latran éclipse le simple tombeau de bronze du
grand pape Martin V.
Rien que les biens mobiliers des princes romains représentent un capital
improductif dont eux-mêmes ne connaissent pas exactement la valeur. L'un
d'eux avait loué à une ambassade une partie de son palais. On objecta à
la nudité de quelques-unes de ces immenses galeries et de ces salles
inchauffables, si peu faites pour la mesquine et frileuse vie moderne.
--«Rien de plus simple, répondit-il, je crois bien qu'il doit y avoir
des tapisseries dans quelque grenier.» On les chercha, et il se trouva
que c'étaient de vieux Gobelins de prix et des _arazzi_ florentins de
toute beauté.
*
* *
Donner à bail la demeure de ses aïeux est, à vrai dire, passablement
bourgeois de la part de ces seigneurs. Mais nous vivons en un temps où
tout s'encanaille. Le souverain détrôné des Deux-Siciles, un descendant
de saint Louis et du roi-soleil, ne vit-il pas à peu près uniquement des
cinquante mille francs de loyer payés annuellement par le gouvernement
français pour loger au palais Farnèse, qui appartient à François II,
l'ambassade auprès du Quirinal? Les temps sont durs, et d'ailleurs les
embarras momentanés en matière d'argent comptant sont le propre des
grosses fortunes patriciennes immobiles. Puis il y a cette fièvre de
spéculation, plus funeste que la malaria, qui s'est abattue sur Rome à
la suite de sa transformation en capitale ambitieuse de modernisme, et
dont les ravages s'exercent aussi bien chez les riches, qui s'en font un
sport que chez les besogneux qui y cherchent la fortune. Le prince Doria
passe pour avoir perdu vingt-cinq millions dans une colossale affaire de
terrains. Même en faisant la part de l'exagération méridionale, cela
doit représenter un joli trou qu'il faut combler par de petits moyens.
Aussi vendent-ils peu à peu tout ce qui peut passer à travers les
mailles du filet de leurs obligations héréditaires, et c'est ainsi que
fondent tout doucement leurs galeries et leurs collections historiques.
Aux palais Borghèse et Barberini, Colonna et Doria, quelques
désappointements attendent déjà les visiteurs; chez les princes Spada,
Sciarra et Rospigliosi, on cache les vides en fermant les galeries au
public. Une partie de l'énorme palais de ce dernier a été démolie pour
le percement de la _via Nazionale_. Les villas Ludovisi et Massimi ont
fait place à des pâtés d'affreuses maisons de rapport. Dans les cas où
il y a expropriation, la malignité publique insinue que les
propriétaires se sont secrètement réjouis d'avoir la main forcée. Ainsi,
lorsqu'il a fallu trouver un logis pour la cour, on avait songé au
palais Barberini, d'apparence bien plus royale que cette grande caserne
jaune du Quirinal enlevée au pape. Par raisons d'amour-propre autant que
d'opposition, Son Excellence n'eût pas voulu le vendre; mais peut-être
n'eût-il pas été fâché qu'on le lui prit, car l'indemnité eût été ronde.
On en dit autant pour les jardins Borghèse, dont la municipalité romaine
ne voudrait pas devoir la jouissance à une généreuse complaisance qui
peut être retirée demain. Dans les deux cas on a reculé devant le
chiffre formidable de la carte à payer. Mais quand, il y a quelques
années, le palais Corsini, au flanc du Janicule, avec ses jardins, sa
galerie de tableaux et sa bibliothèque, a été cédé moyennant un million
à l'État--qui y a établi l'Académie des sciences et tracé la belle
_passegiata Margherita_, où pas une âme ne se promène--c'était un
présent royal, car le tout valait dix fois plus. Le propriétaire voulait
s'en débarrasser pour aller vivre sans esprit de retour dans son palais
de Florence. Bel et rare exemple de l'embarras des richesses.
Ce fait donne une idée de ce qu'est la grandeur d'existence des princes
romains. Ils ne sont pas encore sur le point d'être ruinés. Toute la
campagne leur appartient, et cette immense plaine rousse, où les
métairies à massives murailles rouges percées de meurtrières semblent
des bastilles féodales, est plus riche en troupeaux et en blé que ne le
fait croire son aspect désolé et stérile de coulée volcanique. Ils ont
aussi les plantations d'oliviers et les vignes des castelli, qui
couvrent les croupes basses des monts Albains et Sabins. Ils possèdent
enfin dans la haute montagne, du côté des Abruzzes, âpre pays des
Sammites et des Marses, des forêts de chênes-lièges encore peuplées
d'ours et de loups. Les révolutionnaires auraient beau jeu à dénoncer
cette oligarchie de capitalistes si, sur la terre classique du
carbonarisme, les passions politiques n'avaient jusqu'à présent primé
l'agitation sociale. C'est sans doute pour donner des gages à l'avenir,
que le plus opulent peut-être d'entre eux, le prince Odescalchi, vient
de se faire élire député de Rome sous l'étiquette socialiste.
Bienfaits du progrès de l'humanité, dirait M. Prudhomme. Naguère les
turbulents et féroces Caetani brigandaient dans la campagne, rançonnant
les voyageurs et pillant les marchands sur la route de Naples que
commandait leur château-fort, dont le tombeau profané de Cecilia
Metella, sur la voie Appienne, faisait le donjon. Leur descendant
actuel, le duc de Sermonetta, s'occupe paisiblement des affaires
municipales. Les princes Colonna et Orsini, dont au moyen-âge la
vendetta héréditaire ensanglantait les rues de Rome, fraternisent dans
les dignités honorifiques de camériers secrets de cape et d'épée de Sa
Sainteté, tandis que le prince Sciarra s'est jeté dans le mouvement
moderne en dirigeant la quasi-radicale _Tribuna_, organe d'opposition
qui lui coûte, dit-on, beaucoup d'argent.
Quant à leurs plaisirs, ce sont ceux d'usage dans ce qu'on appelle le
monde sous toutes les latitudes. Groupant autour d'eux les seigneurs de
moindre importance, qui leur sont plus ou moins alliés,--appartenant à
l'aristocratie romaine et à celle des autres provinces, qu'a amenée dans
la capitale la tendance centralisatrice--et entraînant dans leur orbite
la colonie diplomatique, ainsi que les étrangers de marque, ils chassent
le renard en habit rouge et font des battues au sanglier dans les maquis
de la plaine latine. Les élégances du pesage et les émotions du ring ont
remplacé les enfantines gaietés de la traditionnelle course en carrosse
dans la place Navone inondée, avec des potées d'eau jetées au visage, et
les farces jouées par la populace à ses grands en goguette. C'est même
curieux, cet hippodrome à l'anglaise à côté du cirque de Maxence, et les
jockeys en casaque de satin se livrant à leurs inoffensifs exercices sur
l'arène où jadis s'entréventraient les fauves et les gladiateurs. Encore
de quoi réjouir M. Prudhomme.
Les tilburys et les huit-ressorts sont d'une irréprochable correction
britannique, et la jeunesse dorée monte des pur-sang et des cobs. De
loin en loin seulement rencontre-t-on un équipage de style attardé, les
gens en mollets de soie et livrée très galonnée aux couleurs de la
maison. Avec les lourdes berlines attelées à la diable, dans lesquelles
sont cahotés les cardinaux et autres dignitaires ecclésiastiques, c'est
le seul vestige de tradition et de couleur locale qu'offre la haute vie
de Rome modernisée.
Pour le reste, c'est comme partout: on chante et ou danse, on joue et on
flirte, on dîne, on soupe et on _five o'clocque_, on s'adonne à la
comédie de salon, aux charades et aux tableaux vivants. On flâne et on
bavarde beaucoup surtout: du haut en bas de l'échelle sociale, ce sont
les occupations auxquelles le peuple italien donne le plus de temps.
Dans ces fastueux palais de la noblesse romaine, on s'étonne de certains
détails révélant des dessous d'abandon, de nudité, et le mépris des
principes du confort, ainsi que de ce qui n'est pas absolument la
propreté, mais que les Anglais expriment par l'intraduisible mot
_neatness_. A côté de ces splendeurs accumulées d'âge en âge par des
fortunes colossales mises au service d'un dilettantisme artistique qui
est une tradition de race, on trouve non seulement de fort laids objets
à usage moderne, imposés par les usages du temps, mais aussi des
tentures fanées et des meubles boiteux, des dallages crevassés et des
toitures dégradées, des portes branlantes grinçant sur leurs gonds
rouillés, des murailles mal blanchies à la chaux, d'étroits escaliers de
briques où passe rarement le balai. Dans de mélancoliques cours fort mal
tenues, un maigre gazon poudreux jaunit autour d'une fontaine faite
d'une merveilleuse vasque de porphyre oriental, et les résédas d'un
portier dont la loge enfumée et crasseuse ferait frémir d'horreur nos
concierges parisiens, fleurissent dans un sarcophage en marbre blanc
fouillé de bas-reliefs antiques.
*
* *
Ces contrastes sont le propre des demeures devenues trop vastes pour
l'étroitesse de la vie moderne. Il en est de même chez les rois. Le
palais Vendramin à Venise, habité par le duc della Grazia, fils de la
duchesse de Berry et du comte Lucchesi-Palli, ne contient pas moins de
cent trente pièces. Qui saurait commander l'armée de domestiques
nécessaires à tout cet entretien? Aussi la poussière est-elle partout.
La nonchalance nationale contribue à accentuer encore ces petites
misères, revers de la magnificence. Aussi bien la large et solide
opulence de ces logis princiers n'y perd rien, car ce n'est pas un
trompe-l'oeil comme le luxe en toc de nos modernes intérieurs, avec leur
confort bourgeois et le clinquant de leurs japoneries du Bon Marché et
de leurs tentures d'Orient de pacotille.
On en peut dire autant de cette prétendue gaieté extérieure dont Paris
se glorifie, et qui manque tant au Parisien parisiennant en déplacement
dans la plupart des autres capitales, surtout à Rome. Ici, comme
partout, la vie vraiment élégante ne contribue guère à l'animation de la
rue, et il y manque le luxe tapageur des rastaquouères et du demi-monde,
qui font le plus bel ornement de nos boulevards et de l'allée des
Acacias. Mais est-on bien sûr que l'étranger de goûts délicats s'amuse
tellement à Paris, quand il y est isolé au milieu de la foule bruyante?
A Rome comme à Paris et comme ailleurs les gens épris de dissipation
trouvent sans peine de quoi se divertir, occupation qui a du bon à ses
heures. Quant à ceux qui veulent s'y retirer quelque temps des
agitations mondaines et du commerce de leurs semblables, ils ont pour
leur tenir compagnie autre chose que les encombrements de voitures et le
clinquant des étalages, les cornets des tramways et les bousculades des
gens affairés, les attrapages des cochers et les glapissements des
camelots. Sont-ce donc là des agréments si vifs et si indispensables,
que j'entends des gens d'esprit déclarer la vie à Rome ennuyeuse parce
qu'elle en est sevrée?
Marie-Anne de Bovet.
[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]
La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu à discuter une proposition de
M. Léon Say, à laquelle on attachait une certaine importance, car elle
devait avoir pour effet de modifier de la façon la plus complète la
procédure suivie jusqu'ici pour l'examen de la loi des finances. Cette
proposition tendait à provoquer une grande discussion, en séance
publique, sur le budget déposé par le gouvernement, discussion qui
aurait précédé le renvoi dans les bureaux. Actuellement, c'est au sein
de la commission qu'a lieu ce premier examen, et c'est à elle que les
ministres, chacun pour son département, s'adressent d'abord pour faire
connaître les vues du cabinet tout entier sur les réformes à apporter à
notre situation financière.
M. de Freycinet, parlant au nom du gouvernement, a fait observer qu'on
ne pouvait instituer une discussion générale du budget sans entrer dans
la discussion des chapitres, et le ministre des finances a ajouté, de
son côté, que, si l'on adoptait la proposition, on en arriverait à avoir
en réalité trois discussions sur le même sujet, ce qui retarderait
encore le vote de la loi des finances, qu'on a déjà tant de peine à
obtenir en temps utile. Cette perspective a visiblement effrayé la
Chambre qui a préféré le _statu quo_ et, par 301 voix contre 203, elle a
donné raison au président du conseil et au ministre des finances.
--Une somme de 500,000 francs, destinée aux fouilles de Delphes, a été
votée par la Chambre, mais non sans hésitation. On sait qu'en vertu de
la législation en vigueur en Grèce, les richesses découvertes par ceux
qui pratiquent des fouilles ne peuvent sortir du territoire hellénique.
Les nations qui s'imposent des sacrifices pour les mettre à jour n'en
retirent donc qu'un avantage tout honorifique; mais la Chambre a été
d'avis que cet avantage devait être considéré comme suffisant pour une
nation comme la France qui s'est toujours fait une gloire de marcher de
pair avec les autres puissances, sinon à leur tête, toutes les fois
qu'une question d'art ou de science était en jeu. Aussi le crédit a-t-il
été voté.
--Si la loi sur la compétence des juges de paix n'a pas d'effet utile
dans l'avenir, ce ne sera pas faute d'avoir été examinée à fond. Elle a
donné lieu à des débats interminables et au cours desquels les opinions
les plus contradictoires ont été formulées. Les uns, en effet, pensent
que les juges de paix, vivant au milieu des plaideurs, connaissant le
plus souvent d'avance le différend qui les divise, sont mieux à même de
réaliser ce problème de la justice expéditive qui est dans les voeux de
l'opinion; il y aurait donc profit d'étendre leur compétence dans les
limites du possible. D'autres, au contraire, soutiennent que le rôle des
juges de paix se comprenait alors que les communications étaient
difficiles, mais qu'aujourd'hui, avec les chemins de fer, rien n'est
plus facile que de s'adresser aux tribunaux d'arrondissement. Ceux qui
représentent cette dernière opinion croient que le maire pourrait être
investi, avec de grands avantages, du rôle de conciliateur que la loi
attribue aujourd'hui au juge de paix.
La Chambre s'en est tenue à un terme moyen, et elle a maintenu les juges
de paix en fixant leur compétence à 300 francs sans appel, et à 1,500
francs à charge d'appel. Il convient de rappeler qu'il s'agit seulement
ici d'un vote en première lecture.
--L'élection de M. Bori, à Saint-Flour, a été validée.
Les élections du 21 février.--Sept élections législatives avaient lieu
le 21 février. En voici les résultats:
Nord, 2e circonscription d'Avesnes: M. Herbecq, républicain modéré, élu
par 7,483 voix.
Pas-de-Calais, 1re circonscription de Béthune, M. Basly, ancien député
socialiste, élu par 8,892 voix, contre 5,469 à M. Alfred Wagon,
républicain radical.
Basses-Pyrénées, arrondissement d'Orthez: M. le docteur Clédou,
républicain modéré, élu par 12,486 voix.
Pyrénées-Ocientales, arrondissement de Prades: M. Frédéric Escanyé,
républicain, 3,359 voix; M. Paul Villard, radical, 2,486 voix
(ballottage).
Seine-Inférieure, 2e circonscription de Rouen: M. Julien Goujon,
radical, 5,881 voix; M. David Dautresme, ancien chef du cabinet du
ministre du commerce, radical, 4,536 voix; M. Gahineau, socialiste,
3,010 voix (ballottage).
3e circonscription de Rouen: M. Maurice Lebon, maire de Rouen,
républicain, élu par 10,318 voix, contre 5,377 à M. Pierre de
Montaignac, conservateur constitutionnel.
Vosges, 1re circonscription d'Épinal: M. Camille Krantz, maître des
requêtes au Conseil d'État, républicain, élu par 7,175 voix, contre
2,200 à M. Houdaille, révisionniste.
Dans ces diverses circonscriptions, il s'agissait de remplacer des
députés républicains, récemment nommés sénateurs. On s'attendait donc
partout à la victoire des républicains. Toutefois l'élection de Rouen
présentait un certain intérêt de curiosité, en raison de la candidature
de M. de Montaignac qui, à l'exemple de M. de Caraman en Seine-et-Oise,
avait fait une profession de foi franchement constitutionnelle. M. de
Montaignac a obtenu 5,477 voix. Aux élections de 1889, le candidat
monarchiste, M. de Pomereu, en avait obtenu 6,901. Les conservateurs
intransigeants en tirent cette conclusion que l'adhésion au régime
établi, formulée par M. de Montaignac, lui a fait perdre environ 1,600
voix. Mais les partisans de révolution font une argumentation toute
contraire: ils déclarent que les 1,600 voix en question représentent
celles des monarchistes intransigeants, alors que 5,377 conservateurs
acceptent parfaitement que leur candidat combatte pour leurs idées sous
le régime républicain. Ceci prouve une fois de plus qu'on peut tout
tirer des chiffres; mais en réalité il n'y aurait de démonstration
décisive que si, dans une même élection, figuraient à la fois un
conservateur constitutionnel et un conservateur intransigeant.
Aux élections municipales de Paris, un candidat boulangiste invalidé, M.
Prunières, qui se représentait dans le quartier du Pont de Flandres, a
été réélu par 926 voix, contre 831 à M. Paulard, possibiliste.
Ont été en outre élus, dans le quartier Montparnasse, M. Lazies,
républicain radical, par 1,189 voix, et dans le quartier de la
Goutte-d'Or, M. Heppenheimer, possibiliste, élu par 2,353 voix.
L'Empereur d'Allemagne; l'Exposition de Berlin.
--Certes, rien ne prête à faire sourire comme la prétention de ceux qui,
la plume à la main et sans aucune donnée précise, cherchent à pénétrer
le secret des chancelleries et à dévoiler la pensée intime d'un
souverain qui n'est tenu de faire connaître sa volonté à personne. Il
faut donc se garder de rechercher le but que poursuit l'empereur
d'Allemagne, mais ce que l'on peut constater sans présomption, attendu
que les faits sont là, c'est que sa politique à l'égard de la France ne
ressemble en rien à celle de ses prédécesseurs. Comme nous avons déjà eu
occasion de le dire, elle est faite pour déconcerter ceux qui
s'attendaient à lui voir prendre une attitude hostile, conforme au
tempérament exclusivement militaire qu'on lui attribuait. Loin de là, et
toutes les fois que les circonstances le lui ont permis, il s'est
efforcé de faire naître des incidents propres à obliger les deux
peuples, qu'a irrémédiablement divisés la grande guerre, à nouer des
relations courtoises sinon cordiales. Avec une habileté diplomatique
incontestable, il a eu soin, chaque fois qu'il lui a plu de mettre en
pratique cette politique nouvelle, de choisir une circonstance dans
laquelle il était embarrassant pour nous de nous dérober.
Voici le congrès des médecins: la France a-t-elle le droit de se récuser
quand il s'agit de la science? Voici le congrès socialiste: la France ne
doit-elle pas faire entendre sa voix quand les intérêts démocratiques
sont en jeu? Enfin une exposition des Beaux-Arts est organisée à Berlin:
la France peut-elle refuser de prendre part à un tournoi dans lequel
l'art seul est en question?
Ce n'est pas tout. L'impératrice Frédéric vient elle-même en France.
Elle n'a pas d'ambassade, mais elle visite les ateliers de quelques-uns
de nos principaux artistes et elle renouvelle, par ces démarches
personnelles qui sont la plus séduisante des flatteries, l'hommage que
l'empereur rendait lui-même à nos gloires artistiques en s'associant,
par une lettre publique, au deuil qui frappait la France par la perte de
Meissonier.
Que faut-il faire? Telle est la question qui a formé le fond de tous les
débats, dans la presse et dans le public, pendant ces derniers jours, et
sur laquelle il s'est trouvé qu'on pouvait avoir deux opinions
différentes, sans cesser d'être patriote. Nos artistes devaient-ils se
renfermer dans une abstention absolue, alors que nos médecins et nos
économistes s'étaient rendus à l'appel qui leur avait été adressé? Mais,
d'un autre côté, si l'empereur se complait à faire naître ces occasions
de rapprochements--si faciles pour le vainqueur, si pénibles pour le
vaincu--à quel moment et pour quelle cause nous déciderons-nous à
refuser des relations dont l'intimité même peut devenir un danger?
Il y a là de quoi embarrasser les esprits les plus calmes et les plus
avisés. Aussi faut-il suivre avec attention, et aussi avec méfiance,
cette politique assez machiavélique pour amener des Français, également
patriotes, à se demander où est le véritable patriotisme.
Les Républiques américaines.--Les nouvelles de l'Amérique centrale et de
l'Amérique du Sud sont généralement confuses et le plus souvent
contradictoires. Il en ressort cependant cette impression qu'une crise
sérieuse agite plus ou moins profondément toute cette région, dans
laquelle la plupart des puissances européennes ont tant d'intérêts
engagés, il n'est plus question toutefois, quant à présent, de conflit
armé entre les républiques de l'Amérique centrale. La situation s'est
d'ailleurs affermie dans la république de San Salvador, où le Congrès a
élu, à l'unanimité, comme président, le général Carlos Ezeta qui, par
intérim, exerçait déjà cette magistrature.
Au Chili, l'insurrection est loin d'être réprimée comme voulaient le
faire croire les dépêches officielles. Il est vrai que si elle dispose
de la plus grande partie des forces maritimes, elle n'a pas réussi à
entraîner les troupes de terre, en sorte que, triomphante sur une grande
étendue du littoral, elle ne peut livrer à l'intérieur une action
décisive. En dernier lieu, elle s'est emparée de l'un des ports les plus
importants, Valdivia, après avoir bombardé les chantiers où s'étaient
réfugiés les soldats fidèles au gouvernement. Plus de 200 blessés et 35
tués du côté des insurgés et un nombre supérieur d'hommes mis hors de
combat parmi les troupes du président Balmaceda, tel fut le résultat du
combat qui dura de sept heures du matin à cinq heures du soir.
Ajoutons que, d'après les dépêches reçues par les maisons de commerce
anglaises qui sont en relations avec le Chili, on n'a que très peu
d'espoir dans une solution prochaine de la crise.
L'agitation est toujours très grande dans la République Argentine, et on
craint qu'elle ne prenne un caractère inquiétant, car la situation
financière qui pèse sur le pays peut amener d'un jour à l'autre des
troubles dont on ne peut prévoir la portée.
Le gouvernement, disent les dernières dépêches, redoute une
insurrection. Les troupes ont été consignées dans les casernes et on a
proclamé l'état de siège à Buenos-Ayres.
Enfin, pour compléter ce tableau assez sombre, mais qui peut prendre un
aspect plus riant d'un moment à l'autre--car les changements en bien
comme en mal se produisent vite dans les républiques américaines--on
prétend que les choses marchent médiocrement au Brésil, où, là aussi, on
s'attendrait à des troubles plus ou moins prochains.
La Société des artistes français.--Le comité des quatre-vingt-dix s'est
réuni, sous la présidence de M. Bailly, à l'effet d'arrêter les termes
du règlement pour le Salon de 1891.
Le règlement de la section de peinture a été voté par 42 voix contre 24
et 4 abstentions, sur 70 membres présents. En somme, la constitution du
jury reste telle qu'elle a été indiquée précédemment, avec cette
adjonction que le président du comité de peinture sera président du
jury.
La décision la plus importante est celle qui concerne le nombre des
tableaux qui seront admis au Salon. Ce nombre, aux Expositions
précédentes, était de 2,500; il va être réduit à 1,800. Les membres du
comité ont fait valoir à ce sujet que, si l'on tient, compte des 6 à 700
tableaux que la Société dissidente entraînera au Champ-de-Mars, cette
réduction ne saurait provoquer chez les artistes des mécontentements
justifiés.
Les modifications sur les droits d'entrée ont été votées à l'unanimité.
Elles reportent à dix heures du matin, au lieu de midi, le droit
d'entrée au prix d'un franc. Les jours ordinaires on paiera deux francs
de huit heures à dix heures, et un franc à partir de dix heures.
Il n'a été nullement question de supprimer, comme le bruit en a couru,
les entrées gratuites, le dimanche. Comme par le passé, les visiteurs
seront admis gratuitement, ce jour-là, à partir de midi.
On sait déjà que des dispositions seront prises pour rendre plus
attrayants les aménagements des Salons du Palais de l'Industrie.
Nécrologie.--M. Albert Lenoir, architecte du musée de Cluny, membre de
l'Institut.
M. Gustave Merlet, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand,
membre élu du conseil supérieur de l'instruction publique.