«Le temps et l'espace nous manquent pour nous expliquer plus

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LES ROMANS MYSTÉRIEUX

JULES LERMINA

L'EFFRAYANTE AVENTURE

PARIS

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

J. TALLANDIER, Éditeur

75, Rue Dareau, 14e.

Sixième édition.

L'EFFRAYANTE AVENTURE

PREMIÈRE PARTIE

COXWARD EST-IL COXWARD?

I

LE CRIME DE L'OBÉLISQUE

Vers onze heures du matin, par un doux soleil de printemps,--on était au

commencement d'avril, le 2, pour bien préciser--tout à coup des

hurlements éclatèrent dans la rue Montmartre, à proximité du boulevard,

tandis qu'une foule de coureurs rapides, mais peu élégants, se ruaient

du coin de la rue du Croissant, les uns vers le carrefour, les autres

dévalant vers les Halles, mais tous glapissant des sons aigus,

incohérents, à travers lesquels l'oreille déchirée cependant percevait

des fragments de mots sinistres:

--Le crime de l'Obélisque.... D'mandez le _Nouvelliste_, édition

spéciale.--Horribles détails.

Après quelques hésitations--car combien de fois n'avait-on pas été

mystifié par la rouerie des camelots!--quelques-uns achetaient la

feuille, l'examinaient, puis subitement entourés, s'arrêtaient sur place

comme médusés, et lisaient au milieu d'un groupe d'où émergeaient des

faces anxieuses....

--Oui, oui!... un crime!... un assassinat!... De qui?... On ne sait

pas.... L'assassin est-il arrêté?... Je t'en fiche!...

Voici l'article court mais sensationnel qui motivait cette émotion:

«Ce matin, à quatre heures et demie, à l'heure où Paris désert

appartient aux balayeurs et n'est sillonné que par des haquets

d'arrosage, un journalier, M. H... se rendait à son travail et, pour

atteindre les chantiers de la Madeleine, traversait, venant de Grenelle,

la place de la Concorde, quand tout à coup, du trottoir des Tuileries

par lequel il la contournait, ses outils sur l'épaule, il lui sembla

apercevoir, au pied de l'Obélisque, un peu au-dessus du sol, quelque

chose d'anormal.

«Il passait d'ailleurs, sans plus se préoccuper de ce détail, quand,

s'étant retourné une dernière fois «pour se rendre compte», il lui

sembla que ce--quelque chose--avait forme humaine.

«Il se décida alors à traverser et marcha tout droit vers le monolithe,

et quelle ne fut pas sa surprise quand, n'étant plus qu'à quelques pas,

il reconnut que l'objet qui avait attiré son attention était un corps

humain, appuyé debout devant la grille et dont les pieds ne touchaient

pas le sol.

«Pris de peur et redoutant d'être mêlé à une mauvaise affaire, l'ouvrier

avait fait volte-face et s'éloignait, quand le hasard voulut qu'il

croisât deux agents de la ville. Ceux-ci, frappés du trouble de sa

physionomie, l'interpellèrent et, ahuri, trouvant difficilement ses

mots, il leur fit part de son étrange découverte, et tous trois

revinrent vers l'Obélisque.

«Il ne s'était pas trompé: c'était bien le corps d'un homme qui se

trouvait accroché aux piques de la grille, la tête penchée en dedans de

la clôture.

«Tout d'abord on crut qu'il s'agissait d'un cas de pendaison, de suicide

probablement; mais quand les sergents de ville essayèrent de soulever

l'homme afin de chercher le lien et le couper, ils s'aperçurent que leur

supposition était mal fondée.

«Le corps était suspendu sur deux des piques de bronze qui avaient

pénétré dans la poitrine, si profondément que, malgré tous leurs

efforts, les trois hommes ne parvinrent pas à soulever suffisamment le

cadavre pour le dégager.

«En vain l'un des deux sergents de ville sauta par-dessus la grille sur

le soubassement de granit: il vit bien la tête de l'homme, couverte de

sang coagulé qui formait sur la face un masque rouge, mais il lui fut

impossible de dégager le thorax des pointes qui le transperçaient.

«Comme par miracle, des passants avaient surgi de toutes parts et

formaient groupe autour du mort. Les sergents de ville lancèrent des

coups de sifflet d'appel et bientôt deux autres agents arrivèrent et

fendirent la foule. Quand ils eurent constaté le fait, un d'eux se

détacha pour aller prévenir le commissariat.

«Ainsi un quart d'heure se passa. Enfin, M. Richaud, le sympathique

commissaire du quartier, arriva, accompagné de l'officier de paix et des

hommes du poste.

«S'aidant les uns les autres, ils parvinrent enfin à enlever le corps

qu'ils étendirent sur le trottoir.

Au premier coup d'oeil, il apparut que ce n'était pas celui d'un

Français. La coupe et l'étoffe des vêtements étaient anglais, à n'en pas

douter. La face, rapidement lavée et dégagée des caillots de sang qui la

cachaient, était large, glabre, avec les mâchoires proéminentes, de

caractère saxon certainement.

«Le crâne portait, à la partie frontale, une effroyable blessure, causée

évidemment par un instrument contondant. Des parcelles de cervelle

giclaient hors de la plaie.

«Le corps a été transporté au commissariat et les autorités ont été

prévenues. M. Davaine, le chef de la Sûreté, vient d'arriver et procède

à une première enquête. On attend M. Lépine d'un moment à l'autre....

«Il ne nous appartient pas d'insister sur les bruits qui se répandent:

notre discrétion bien connue nous faisant un devoir de ne pas risquer

d'entraver les recherches de la justice.

«Cependant, d'après l'examen du cadavre et quelques indices déjà

recueillis, voici ce qui semble d'ores et déjà à peu près établi: le

mort appartiendrait au monde du sport. Probablement à la suite de

quelque querelle, il aurait été assommé, à l'aide d'un marteau, ou

peut-être d'une clef anglaise. Son meurtrier, aidé de quelques

complices, aurait transporté le moribond sur la place et on aurait tenté

de jeter le corps par-dessus la clôture. Mais son poids l'aurait retenu

sur les piques de la grille où on l'aurait abandonné.

«Des renseignements importants ont été recueillis, qui paraissent devoir

promptement mettre la police sur la trace du ou des coupables. Dans

notre édition de cinq heures, nous donnerons les détails de cette

horrible affaire qui paraît appelée à produire dans le public une

profonde sensation et qui provoquera très vraisemblablement des

révélations inattendues.»

On comprend facilement l'émotion qui courut dans Paris à l'annonce de

ce mystérieux forfait.

Et encore qui aurait pu se douter des étonnantes, des incroyables

conséquences que devait déchaîner cet événement.

II

OÙ NOUS FAISONS LA CONNAISSANCE DE M. BOBBY

Nous nous payons facilement de mots: quand nous avons appris qu'une

enquête de police est ouverte, nous poussons un soupir de soulagement et

déjà nous éprouvons comme un sentiment de sécurité.

La police bénéficie surtout des inventions des romanciers: depuis le

Zadig de Voltaire jusqu'au Dupin d'Edgar Poë et à l'incomparable

Sherlock Holmes, nous supposons volontiers que tous ces personnages ont

été plus ou moins attachés au service de la Sûreté et ont émargé au quai

des Orfèvres: et ce nous est toujours une nouvelle surprise quand, les

uns après les autres, nous devons classer les crimes les plus

sensationnels au nombre des énigmes indéchiffrables.

Il est même gênant de songer au nombre d'assassins inconnus qui courent

le monde et que nous sommes exposés à coudoyer tous les jours.

Le crime de l'Obélisque--comme avait été baptisée l'affaire

actuelle--allait-il grossir le nombre des dossiers à jamais clos: on

commençait à se demander s'il était vraiment possible que pareil forfait

fût commis en plein Paris, au point central des quartiers les plus

luxueux, sans que la police pût découvrir le moindre indice.

On avait fouillé tous les bars des environs, interrogé tous les

sportsmen de haute et de basse catégorie, questionné l'ambassade

d'Angleterre--car ce seul fait était acquis que la victime était

anglaise--on n'avait signalé aucune disparition ni dans les

établissements spéciaux, ni dans les hôtels.

Un instant on avait cru tenir une piste: des professionnels de la boxe

avaient déclaré que l'inconnu devait être un habitué des assauts de

cette spécialité, ceci à certaines traces caractéristiques que les

poings laissent sur des parties du corps, toujours les mêmes, notamment

à une déformation des maxillaires.

Le chef de la Sûreté, M. Davaine, que quelques récents insuccès avaient

mis en assez fâcheuse posture, gourmandait ses agents de la belle façon.

En vain, à la Morgue, où le corps avait été transporté, les indicateurs

se mêlaient à la foule, interrogeant les physionomies des visiteurs,

provoquant leurs confidences. Au résumé le résultat était toujours le

même: Connais pas!

Un bruit courait, assez singulier.

L'autopsie avait été pratiquée et l'illustre médecin légiste qui avait

réalisé l'opération aurait, disait-on, déclaré que l'individu en

question n'était mort ni des blessures qu'il portait au crâne, ni des

horribles plaies, déterminées par cette sorte d'embrochement sur les

piques de la grille.

Mais qu'il était mort auparavant.

Ce qui eût semblé indiquer qu'il avait été assassiné et que c'était à

l'état de cadavre qu'il avait été porté à la Concorde.

Mais telle n'était pas la conclusion du praticien: selon lui, l'inconnu

était mort de suffocation. L'état de ses poumons ne laissait aucun doute

à cet égard... et le cou ne portait aucune trace de violence, aucune

marque de strangulation.

Ce qui était acquis, du moins ainsi l'affirmait un reporter du

_Nouvelliste_, c'est que la mort ne pouvait en aucune façon être

attribuée aux blessures du crâne ou du thorax--lesquelles ne s'étaient

produites qu'après la mort.

D'autre part, le point où le cadavre avait été trouvé et qui forme le

centre d'un énorme espace vide rendait difficile à accepter cette

version que des malfaiteurs eussent justement choisi pour déposer le

corps de leur victime un endroit aussi découvert, alors que même en

pleine nuit il était contraire à toute vraisemblance qu'ils pussent

faire sans être vus un aussi long trajet--sous la lune qui justement

était dans son plein et dans un ciel très clair.

--Et pourtant, s'écriait le sous-chef de la Sûreté, en conférence intime

avec son chef, ce bonhomme-là ne peut pas être tombé du ciel....

--Quoi qu'il en soit, M. Lépine est furieux et j'ai subi tout à l'heure

un assaut des moins agréables.... Il faut s'ingénier, chercher,

trouver!...

--Entre nous, fit M. Lavaur, le sous-chef, nous savons bien que si le

hasard ne s'en mêle pas, nous pataugerons dans le noir sans rien

découvrir....

A ce moment précis, et comme dans les féeries à certaines paroles

prononcées surgissent le personnage ou l'incident attendu, la porte du

cabinet s'ouvrit et un inspecteur passa la tête:

--Patron, est-ce que vous êtes visible?...

--C'est selon... s'il ne s'agit pas de quelque raseur....

--C'est un Anglais... qui se dit détective attaché à la préfecture de

là-bas... et qui demande à vous parler....

Le chef et son subordonné échangèrent un rapide regard. Un détective

anglais: est-ce qu'en effet le hasard se mettrait de leur parti.

--Son nom?...

--Il m'a remis cette carte.

--Voyons....

M. Davaine prit le carré de bristol et lut:

--Bobby!... ce n'est pas un nom, cela! mais un sobriquet. Enfin, faites

entrer....

Et il ajouta en s'adressant à M. Laveur:

--Cela ne nous engage à rien....

--Dois-je me retirer?

--Non, non, restez....

La porte se rouvrit et l'inspecteur reparut, précédant le personnage

qu'il avait annoncé.

Celui-ci s'avança, le chapeau melon à la main.

C'était un homme de trente ans environ, petit, mince et fluet, très

correctement vêtu, tout de noir, avec un col blanc qui faisait liséré

au-dessus de sa cravate. Visage rasé, cheveux en brosse très courts,

roux de cuivre. La face maigre, assez pâle, les yeux petits, mais très

clairs.

Bien ganté, bien chaussé, en somme l'allure d'un pasteur protestant.

--M. Davaine? fit-il en s'inclinant en point d'interrogation.

--C'est moi. Monsieur est mon sous-chef, M. Lavaur. Vous pouvez parler

en toute confiance. Un mot d'abord; votre carte porte ce seul mot:

Bobby. Je sais assez d'anglais pour ne pas ignorer que Bob est le surnom

populaire des policemen... mais, je vous prie de me faire connaître

votre véritable nom....

--Monsieur, dit l'homme avec un fort accent britannique, voici ma

commission officielle, délivrée par M. le Directeur de Scotland Yard.

Elle est notée au nom de Bobby qui est le mien... on s'appelle comme on

peut....

--C'est vrai, fit M. Davaine lisant la pièce qui lui était remise. Donc,

monsieur Bobby....

--J'ajouterai, s'il vous plaît, que ce nom est... comment dites-vous

cela, en français? un peu... célèbre à Londres... en raison de quelques

services importants que j'ai rendus.... C'est moi qui ai arrêté les

faux-monnayeurs de Greenwich....

--Ah! fit le chef français qui n'avait jamais entendu parler de cette

affaire.

--C'est moi qui ai dépisté et arrêté M. Lewis Bird, le parricide... qui

a été pendu....

--Ah!

--C'est moi qui....

--Pardon, interrompit M. Davaine d'un ton assez sec, je ne suppose pas

que ce soit uniquement pour me faire l'énumération de vos exploits que

vous ayez demandé à me voir....

L'Anglais se redressa, avec une dignité quelque peu irritée:

--Je tiens avant tout à être connu... chacun tient à sa propre

valeur....

--Très juste... donc, monsieur Bobby, je vous tiens en l'estime que vous

méritiez... que voulez-vous de moi?

--Permettez-moi de procéder par ordre... posons d'abord ce principe

qu'attaché à la police de S. M. le roi d'Angleterre et empereur des

Indes, je ne suis lié par aucune obligation, de quelque nature qu'elle

soit, envers la police de la République française.

Très solennel, M. Bobby.

--C'est posé, dit M. Davaine. Et après?...

--De plus, reprit Bobby, la situation toute particulière dans laquelle

je me trouve actuellement, militerait absolument contre la démarche que

je fais en ce moment... je me trouve en congé régulier et ne suis tenu à

me préoccuper d'aucun événement, eût-il même trait aux intérêts de mon

propre pays....

Le chef de la Sûreté, qui n'était pas plus patient qu'il ne faut,

sentait une infinie démangeaison de rejeter au delà de son seuil cet

individu bavard et encombrant.

Mais M. Lavaur lui adressa un léger signe.

L'homme était un original: ceci ne prouvait pas qu'il ne pût rendre

service. Et puis le hasard! le bienheureux hasard!

--Continuez donc, chez monsieur, fit Davaine avec son plus gracieux

sourire. Tout ce que vous voulez bien me communiquer est d'un intérêt

puissant et me fait bien augurer de la suite de votre discours... nous

vous prêtons toute notre attention....

Cette allocution, de forme académique, plut fort à Bobby. Enfin on le

traitait avec la considération méritée.

De la main, M. Davaine lui avait désigné une chaise: mais M. Bobby

préférait rester debout, parce qu'il ne perdait rien de sa taille.

--J'ai tenu à vous faire bien comprendre, monsieur le chef de la Sûreté,

que si je me présentais chez vous, c'était de ma propre volonté, sans y

être contraint par aucune obligation professionnelle... je suis tout

simplement un touriste, qui est venu visiter votre Paris--une belle

ville, vraiment, fit-il avec un ton de condescendance--et qu'un

mouvement de générosité toute spontanée entraîne à vous rendre un petit

service....

--Trop bon, en vérité. Mais... seriez-vous assez aimable pour me

rendre... ce petit service, le plus tôt possible... j'ai tant

d'occupations que je suis un peu pressé....

Une ombre passa sur le visage de M. Bobby:

--Si vous le désirez, fit-il d'une voix blanche, je reviendrai à un

autre moment.

--Ah non! par exemple, clama M. Davaine. Monsieur Bobby, je vous tiens

pour un parfait gentleman... mais là, sincèrement, je suis on ne peut

plus impatient de connaître le véritable motif de votre visite... et si

vous pouviez, en deux mots, calmer cette impatience....

A part lui, le policier commençait à se demander très sérieusement s'il

n'allait pas jeter cet imbécile au bas de l'escalier.

Quant à M. Bobby, il eut un léger haussement d'épaules.

Les Français, toujours les mêmes! Frivoles et légers!

Alors, comme sous le déclanchement d'un ressort, il prononça des phrases

brèves.

--Vous ne savez pas quel est le mort de l'Obélisque?

Lavaur eut un sursaut.

--Non, dit le chef de la Sûreté.

--Je le sais....

--Eh bien, parlez, parlez vite....

--Mes promenades m'ont mené à la Morgue... j'ai vu....

--Et vous avez reconnu....

--Une insigne canaille....

--Qui s'appelle?

--Coxward, le pugiliste, le boxeur. Voilà.

III

QUERELLES DE BOUTIQUES

Deux heures après, on lisait dans le _Nouvelliste_ les détails suivants:

Coxward (John) était un boxeur de profession, non pas un de ces athlètes

qui prétendent au titre de champion du monde, mais un rouleur de

baraques foraines qui faisait le coup de poing pour quelques shillings,

battait ou était battu, sans grand dommage ni pour ses adversaires ni

pour lui-même, peu coté chez les parieurs, mais assez truqueur en somme

pour gagner sa vie.

D'ailleurs, ivrogne invétéré, irrespectueux du bien d'autrui, déjà

initié aux douceurs de la prison et du «tread-mill».

Bref, un personnage peu intéressant.

M. Bobby, le célèbre détective anglais, supposait que le personnage

avait eu l'idée de chercher fortune à Paris où les combats de boxe,

juste en ce moment, attiraient dans un de nos plus notoires music-halls

une foule aussi élégante que sauvage, qui discutait comme des

«aficionados» les combats de taureaux, les «swings» et les «knock-out»

des corpulents compétiteurs.

Coxward eût-il fait bonne figure dans ces «fights» de haute volée:

c'était peu probable, mais l'illusion est ardente conseillère à laquelle

on résiste peu, sans parler de l'attraction que pouvait exercer Paris

sur un pareil personnage.

Quant à savoir à la suite de quels événements Coxward, assommé, s'était

trouvé au pied de l'Obélisque, l'intérêt était en somme fort mince, et

l'attention publique s'en fût rapidement désintéressée, si une

circonstance toute particulière ne s'était produite et n'avait donné à

l'affaire un regain de publicité.

Nul n'ignore que si le _Nouvelliste_ tient le haut du pavé, dans la

carrière du journalisme d'information, il est serré de près par un

concurrent, le _Reporter_, dont la vogue augmente tous les jours.

Le _Nouvelliste_, dédaigneux de son rival, ne se fait pas faute

d'affirmer sa supériorité, en des termes souvent peu bienveillants pour

le _Reporter_ qui de son côté cherche, par tous moyens, à prendre son

adversaire en défaut.

C'est entre les deux journaux une guerre au couteau qui amuse la

galerie, mais dans laquelle s'exaspèrent volontiers les deux lutteurs

qui échangent des arguments dont quelquefois la courtoisie laisse à

désirer.

Or, il s'était trouvé que dans cette affaire de l'Obélisque, le

_Nouvelliste_ était arrivé bon premier, tant pour le récit de l'aventure

que pour la suite de l'enquête. Le _Reporter_, de son côté, suivait une

piste parmi les sportsmen français, alors que, directement informé par

la Préfecture, le _Nouvelliste_ avait démoli tout son échafaudage de

déductions en révélant la déposition de M. Bobby.

Et il avait fait suivre cette publication de cette phrase aigre-douce:

--_Nous regrettons vivement que la simple vérité réduise à néant les

très ingénieuses hypothèses dans lesquelles s'étaient complus certains

de nos confrères. Encore une fois, le_ Nouvelliste _a prouvé la sûreté

de ses informations, qui n'ont rien de commun, avec les imaginations

fantaisistes d'une presse assez peu scrupuleuse pour inventer de toutes

pièces des renseignements fallacieux._

C'était livrer à la risée le _Reporter_, accusé de légèreté et presque

de mensonge, et les autres journaux ne manquèrent pas de marquer le

coup.

Aussi, dans les bureaux du _Reporter_, l'émotion fut-elle grande: le

directeur fulmina et mit deux de ses collaborateurs à la porte, tout en

ripostant par une note d'un caractère patriotique:

--Le _Reporter_ reconnaît qu'il n'est rédigé que par des Français et

qu'il ne puise pas ses informations auprès de collaborateurs étrangers:

en tous cas, nous regrettons que l'événement souligne de façon aussi

désobligeante la supériorité de la police anglaise sur la nôtre. Et,

d'ailleurs, nous n'acceptons pas les yeux fermés les affirmations que

selon nous la Préfecture a accueillies avec beaucoup trop de facilité.

Et il ajoutait:

--Ce Coxward--si Coxward il y a--n'était pas arrivé à Paris en ballon:

il a dû nécessairement se trouver en relations avec des gens de son

monde et de sa spécialité. Cet homme a été assassiné par quelqu'un ou

par quelques-uns. Le _Reporter_ institue une enquête qui fera la

lumière. Et qui sait? Rira bien peut-être qui rira le dernier.

En somme, ce défi ressemblait singulièrement à du bluff. Mais le public

s'en amusa et, comme justement en ce moment, il n'était question ni de

renversement de ministère ni de tremblement de terre à l'étranger, cette

lutte, peu courtoise d'ailleurs, captivait la curiosité générale. Or, il

faut reconnaître que, malgré la collaboration de l'Anglais Bobby,

l'affaire n'avançait pas d'un seul pas.

Chaque jour, le _Nouvelliste_, puisant sa documentation à bonne source,

relatait la déposition des divers témoins que le juge d'instruction, M.

Mallet du Saule, faisait défiler dans son cabinet, et qui

malheureusement se résumaient toujours en cette formule concise, mais

peu satisfaisante:

--Le sieur Coxward nous est parfaitement inconnu.

Le _Reporter_ se taisait, se contentant d'insinuations goguenardes, dans

lesquelles M. Bobby n'était guère ménagé.

Un jour, le _Nouvelliste_ crut triompher.

On avait découvert, dans les bas-fonds de Ménilmontant, une fille

anglaise qui avait reconnu la photographie de Coxward. Seulement elle

déclarait l'avoir vu à Dieppe, il y avait deux ans de cela, alors qu'en

train de plaisir, il était venu passer vingt-quatre heures en France.

La fille avait été arrêtée, cuisinée comme il convient, mais elle ne

s'était pas contredite. Jamais depuis deux ans, elle n'avait revu ledit

Coxward ni n'avait entendu parler de lui.

D'autres dépositions contribuaient à compliquer l'énigme. Certains

attribuaient le nom de Coxward à des personnages du monde sportif, qu'on

trouvait parfaitement vivants sous le nom--qui leur appartenait--de

Coxwell ou de Coxburn.

Soudain, il y avait quinze jours que cet imbroglio s'enchevêtrait de

plus en plus, quand le _Reporter_ parut avec une manchette en caractères

énormes, ainsi libellée:

RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER

et suivait l'article que voici:

«--Nos lecteurs n'ont pas été sans remarquer la discrétion que nous

avons apportée dans nos informations sur l'affaire Coxward: ils savent

d'ailleurs que nous avons l'habitude de ne parler que de ce que nous

savons et de ne pas accepter les renseignements qui peuvent nous

parvenir sans les passer au crible de la critique. Si parfois nous nous

permettons de hasarder quelques hypothèses, c'est à ce titre que nous

les présentons et seule, la mauvaise foi peut nous faire un crime de ce

qui n'est qu'un souci de la vérité. À bon entendeur, salut!

«Ceci dit, nous affirmons--et cette fois sans ambages ni réticences--que

la déposition du sieur Bobby--le célèbre détective anglais--qui a si

fort ému l'opinion, légèrement irritée d'ailleurs par l'immixtion d'un

étranger dans nos affaires intérieures--que cette déposition,

disons-nous, devant laquelle on s'est si fort hâté de s'incliner, comme

si elle était et ne pouvait être que parole d'évangile, que cette

déposition est

ERRONÉE ET INEXACTE DE TOUS POINTS.

«Ceux qui l'ont acceptée avec tant d'empressement seront sans doute fort

marris d'apprendre qu'ils ont été la victime

D'UNE ERREUR OU D'UNE IMPOSTURE

LE MORT DE L'OBÉLISQUE N'EST PAS

COXWARD

«Et, comme garantie de notre affirmation, nous émettons un pari de

CENT MILLE FRANCS

contre quiconque voudra le tenir. Nous déposons aujourd'hui même cette

somme, en espèces sonnantes, trébuchantes et ayant cours, chez Me

Falloux, notaire.

«Le temps et l'espace nous manquent pour nous expliquer plus nettement.

La confirmation de nos affirmations se trouvera établie tout au long

dans notre édition de cinq heures.»

--Allez me chercher M. Bobby! s'était écrié le chef de la Sûreté à la

lecture de cet impertinent factum.

Le détective anglais arriva d'assez mauvaise humeur.

Il était à Paris uniquement pour son plaisir, et justement on venait le

déranger au moment où il allait partir en voiture Cook pour Versailles,

avec madame Bobby.

Sans prendre garde à sa physionomie quelque peu rébarbative, M. Davaine

lui tendit le journal.

--Avez-vous lu cela?

--Yes, Sir.

--Que dites-vous de cela?...

--Un pur humbug, déclara Bobby. Même à ce sujet j'ai une question à vous

adresser. Ces quatre mille livres sterling sont bonnes à prendre. Que

dois-je faire pour m'en assurer le paiement?

--Écrire au journal le _Reporter_ une lettre très explicite... mais à

mon tour, un mot... Monsieur Bobby, prenez-y bien garde. Vous m'avez mis

dans la situation la plus délicate. J'ai accepté votre déclaration comme

émanant d'un homme du métier qui sait quelles sont ses responsabilités

et aussi d'un gentleman incapable de se jouer de la confiance d'autrui.

Aujourd'hui, en présence de ces dénégations, êtes-vous sûr de vous?

Après tout, on peut être abusé par une ressemblance... vous n'ignorez

évidemment pas l'histoire de Lesurques et de son sosie Dubosc, avez-vous

la certitude absolue de ne vous être pas trompé....

M. Bobby qui, d'ordinaire, était de teint plutôt pâle, était soudain

devenu cramoisi, et il y avait dans ses mâchoires un frémissement de

mauvais augure.

--Monsieur, répondit-il d'une voix étranglée, je ne suis ni un enfant ni

un fou. J'appartiens au service de S. M. Britannique et c'est par pure

condescendance, je vous le rappelle, que je consens à vous répondre,

malgré l'atteinte profonde que vous venez de porter à ma dignité de

citoyen anglais. Je jure que l'homme assassiné est bien John Coxward, et

je fais plus, je tiens le pari de quatre mille livres....

--Et si vous les perdiez! Le _Reporter_ n'aurait pas osé porter ce défi,

s'il n'était en possession de documents sérieux.

--Monsieur, j'ai dit ce que j'ai dit. Ces journalistes sont d'infâmes

menteurs, et s'il le faut, je leur ferai rentrer leurs impostures dans

la gorge.

Il salua, tourna sur ses talons et sortit.

--Cet homme paraît de bonne foi, pensait M. Davaine. Les renseignements

fournis sur lui par l'ambassade anglaise sont de tout premier ordre, et

pourtant, je dois me l'avouer à moi-même, je ne suis pas tranquille.

En effet, il n'y avait pas à se dissimuler que cette erreur, si elle

était prouvée, couvrirait de ridicule non seulement le détective

anglais,--ce qui n'avait aucune importance--mais la police française, ce

qui était infiniment plus grave, surtout pour M. Davaine dont la

position était assez menacée.

Aussi, on comprend avec quelle impatience le chef de la Sûreté attendait

le numéro du _Reporter_; il avait bien cherché le moyen de se procurer

d'avance des épreuves de l'article annoncé: mais l'imprimerie était bien

gardée et toutes ses tentatives étaient restées infructueuses. Du reste,

tout le Paris des curieux et des badauds était en éveil.

La lutte entre les deux journaux rivaux intéressait, sans que d'ailleurs

il y eût sympathie bien caractérisée pour l'un plutôt que pour l'autre.

On aime à voir les gens échanger des horions, sans se soucier de

préjuger à qui restera la victoire.

Aussi, à cinq heures moins le quart, il y avait foule sur le boulevard:

le temps était très doux et les terrasses des cafés étaient envahies.

Les camelots vendaient un placard intitulé: _La vérité sur l'affaire

Coxward_, que certains naïfs achetaient, croyant y trouver le mot de

l'énigme. Or, ce n'était qu'une réclame pour un cirage nouveau.

Enfin, les premiers porteurs du _Reporter_ sortirent de l'imprimerie de

la rue du Croissant et, criant la feuille attendue, se ruèrent à travers

la foule.

On arrachait les feuilles encore humides des mains de ces gens qui

avaient peine à en percevoir le prix. Il est vrai que par compensation

certains les soldaient de pièces blanches dont ils ne trouvaient pas

loisir de rendre la monnaie.

La manchette était sensationnelle:

COXWARD EST VIVANT

C'était court, mais décisif.

Puis plus bas:

_M. Bobby a perdu cent mille francs!_

Et sous ces rubriques à grand tam-tam on lisait ceci:

--Nous avons reçu de M. Bobby, l'illustre, l'impeccable détective

anglais, une lettre dans laquelle il nous déclare accepter le pari de

cent mille francs que nous avons porté. C'est à notre grand regret, en

raison de l'entente cordiale, que nous faisons signifier à M. Bobby, une

sommation d'avoir à verser aux pauvres de Paris, c'est-à-dire entre les

mains de M. Mesureur, l'éminent directeur de l'Assistance publique, la

somme en question dont reçu lui sera délivré.

«Car, deux faits seront établis plus loin.

«L'un d'abord, qui ne peut être contesté, c'est que le cadavre de la

victime inconnue a été trouvé au pied de l'Obélisque le 2 avril à cinq

heures du matin....

«Le second dont les preuves sont indiscutables....

«C'est que le nommé Coxward, boxeur de profession, se trouvait le 1er

avril, entre minuit et une heure du matin (c'est-à-dire pendant la nuit

du 1er au 2) dans une taverne à l'enseigne du Shadow's-Bar (Bar de

l'ombre), Liverpool-Road, Islington.

«Islington est, on le sait, un des faubourgs de Londres.

«Si donc Coxward était à une heure du matin dans Liverpool-Road, pour

admettre qu'il pût être pendu dans cette même nuit à cinq heures à la

grille de l'Obélisque, il faudrait établir qu'on peut venir de Londres à

Paris en quatre heures, sans parler du temps nécessaire pour se faire

assassiner et qu'il existe à cette heure un train, Nord ou Ouest,

opérant cette prouesse de rapidité vertigineuse, faits dont évidemment

les compagnies de chemin de fer ne garderaient pas jalousement le

secret.

«Comment établissons-nous que Coxward se trouvait à Londres dans la nuit

du 1er au 2 avril.

«De la façon la plus simple et sans que nous ayons eu besoin de nous

renseigner en haut lieu. Disons en passant qu'il est en vérité trop

facile de se contenter d'informations toutes faites, sans se donner la

moindre peine pour en contrôler l'exactitude.

«Nous avouons être plus sceptiques et préférer autant que possible le

libre examen à la foi.

«C'était, non pas à Paris, mais à Londres que nous devions porter nos

investigations, et ainsi nous avons agi.

«Or, ce que ne pouvait nous apprendre un fil télégraphique, si direct

fût-il avec la capitale de l'Angleterre, c'est que le 2 avril au matin,

le nom de Coxward le boxeur figurait, en un entrefilet de très petits

caractères, parmi les nouvelles sans importance, dans un petit journal

paraissant dans le quartier d'Islington et nous y lûmes ceci:

--_Cette nuit, un scandale a éclaté dans une de ces Tavernes mal famées

qui pullulent dans Liverpool-Road. Un boxeur, nommé Coxward, et dont les

exploits ont déjà défrayé plusieurs fois la chronique judiciaire, avait

été engagé pour un assaut de boxe à Shadow's-Bar, tenu par un certain

Pat O'Kearn, Irlandais._

«_L'assistance se composait de gens du bas peuple et les paris

s'établissaient avec des pence plutôt qu'avec des livres, ou même des

shillings. La performance d'ailleurs ne valait pas davantage et le

combat provoquait plus de huées que d'applaudissements. Le nommé Coxward

était, d'ailleurs, parfaitement ivre et pouvait à peine se tenir sur ses

jambes. Si bien qu'il avait été plusieurs fois_ knocked out, _sous les

railleries du public..._

«_Comme, vers une heure du matin, il devenait certain qu'il était

incapable de tenir le coup, il déclara qu'il en avait assez et qu'il

s'en allait, ce que tout le monde accepta par des applaudissements

railleurs. Coxward, qui était hébété par la fatigue et par l'ivresse,

entra dans la chambre voisine du_ parlour _afin de reprendre ses

vêtements._

«_Un de ses adversaires, qui le connaissait pour sujet à caution, conçut

tout à coup un soupçon et brusquement entra dans la pièce où Coxward se

rhabillait et le surprit au moment où, ayant fini sa toilette, le

misérable fouillait les poches des autres vêtements, s'emparait d'une

montre en or et filait par la fenêtre du rez-de-chaussée._

«_L'homme se jeta sur lui pour le retenir; mais Coxward se dégagea et se

rua dehors. Aux cris du volé, les clients du Shadow's-Bar s'élancèrent

à sa poursuite et alors commença une véritable chasse à l'homme._

«_Coxward avait une assez forte avance, de plus il connaissait

admirablement le quartier, où de nombreuses_ lanes _se coupent et

s'enchevêtrent. Il s'était lancé dans la direction de Highbury et

finalement il parvint à dépister ses poursuivants et disparut._

«_Plainte a été portée contre Coxward, qui ne tardera pas à tomber

encore une fois sous la main de la justice._»

* * * * *

«C'était un fait divers banal, mais qui dans la circonstance prenait une

importance singulière.

«Coxward, volant une montre à une heure du matin à Shadow's-Bar, dans un

quartier éloigné de Londres, jouissait-il donc du don d'ubiquité à un

tel degré qu'il pût en même temps se trouver à Paris, aux environs de la

place de la Concorde.

«Il ne s'agissait plus que de vérifier:

«1º Si le fait mentionné dans le petit journal en question était

réel;

«2º Si le jour et la date mentionnés étaient exacts;

«3º S'il n'existait aucun doute sur la personnalité du nommé Coxward.

«Notre collaborateur Labergère, à qui nous avions confié cette enquête,

se mit immédiatement en rapport avec un des plus notables solicitors de

Londres, Edwin Battleworth, demeurant à Temple-street, Lincoln' Inns

Fields, qui procéda à une information régulière et recueillit les

témoignages indispensables, avec toutes les garanties de sincérité que

confère la loi. Les témoins ci-après ont été entendus sous serment:

«1º Pat O'Kearn, Irlandais, tenancier de la taverne du Shadow's-Bar;

«2º Mrs O'Kearn, née O'Keeffe;

«3º Gailbraith, pugiliste;

«4º Bloxham, boucher.

«Plus sept autres habitués de la taverne en question et appartenant à la

classe ouvrière.

«Et tous ont déclaré:

«Que Coxward était, sans aucun doute, l'individu qui avait boxé à

Shadow's-Bar, avait volé une montre et avait été poursuivi;

«Que tous le connaissaient de longue date et qu'aucune méprise n'était

possible ni même supposable;

«Que l'incident raconté par le journal était vrai dans tous ses détails;

«Enfin que la scène s'était bien passée entre onze heures du soir 1er

avril et une heure du matin, 2 avril.

«Ces documents--dont l'authenticité ne saurait être mise en doute--sont

affichés dans notre salle des dépêches: le public parisien peut ainsi

juger du bien fondé des critiques discourtoises dont certains

concurrents--dépités--avaient cru devoir nous accabler. Cette revanche

de la vérité contre le bluff nous suffit.

_Seuls nous avions raison_;

LE CADAVRE DE L'OBÉLISQUE

N'EST PAS CELUI DE COXWARD LE BOXEUR

«Décidément, notre ineffable chef de la Sûreté, M. Davaine, et son

illustre collaborateur, le grotesque Bobby, n'ont rien de commun avec le

légendaire Sherlock-Holmes.

«Nous rappelons au célèbre M. Bobby que les caisses de l'Assistance

publique sont situées avenue Victoria, à deux pas de l'Hôtel de Ville.»

Ce fut par la ville un immense éclat de rire.

On ne s'occupait certes plus du crime qui avait été réellement commis,

ni de l'assassin, ni de sa victime. Du moment qu'elle ne s'appelait pas

Coxward, il semblait que sa mort n'offrit plus aucun intérêt.

Mais quelque chose survivait, c'était le nom de Bobby, Bobby,

l'illustrissime, Bobby, l'admirable détective, et ce fut dans les

journaux du lendemain matin une ruée de plaisanteries, de blagues

féroces.

Des caricatures le flagellaient, sous des apparences plus ou moins

folles. On vendait les cartes postales Bobby, Bobby par-ci, Bobby par

là. Il était devenu le héros du jour et devant l'hôtel où il demeurait,

des groupes se concertaient, hurlant à pleine voix:

--Conspuez Bobby!... Bobby à Charenton, tontaine!...

Ce qui mit le comble à cette excitation générale, c'est que Madame Bobby

se fit conduire en voiture aux bureaux du _Reporter_, passa en coup de

vent devant les garçons de bureau, grimpa l'escalier et, ouvrant une

porte au hasard, tomba dans la salle de rédaction.

Et sans crier gare, cette femme sèche, grande et maigre, type antique

de l'Anglaise à longues dents, habillée comme un chien savant, se jeta

sur les rédacteurs, le parapluie en bataille, et distribua des horions à

droite et à gauche, taillant et estocadant et risquant fort d'éborgner

des adversaires.

Ce ne fut point petite affaire que de maîtriser cette furie qui

prétendait venger l'honneur de son mari.

On parvint enfin à s'emparer d'elle et à la remettre aux mains de

sergents de ville qui durent la ligoter pour la réduire à l'impuissance,

non sans recevoir encore d'assez vigoureux horions.

On la porta au poste où les agents eurent encore à la défendre contre

ses excentricités combatives.

Sur l'ordre de la Préfecture, elle passa par le Dépôt, mais fut

immédiatement conduite au bureau de M. Lépine.

Fort heureusement, elle s'était un peu calmée et daigna ne pas répondre

par des injures à notre haut magistrat. Toujours frémissante, elle

expliqua que M. Bobby, citoyen anglais, que Madame Bobby, fille

d'Écosse, ne toléreraient pas les outrages dont les journaux français

les accablaient, que c'était infâme que d'accuser M. Bobby d'erreur ou

de mensonge, qu'il ne s'était jamais trompé et que la tête sur le billot

de Marie Stuart, elle jurerait encore que le mort de l'Obélisque était

Coxward.

--Mais vous, madame, vous connaissez ce Coxward?

--Pour qui me prenez-vous; est-ce que je fréquente des gens de cette

catégorie?

--Alors, comment savez-vous que c'est lui qui....

--M. Bobby l'a dit....

--Très bien! très bien! fit une voix claire, celle de M. Bobby qui

venait d'être introduit. Cette réponse est conforme aux enseignements de

la raison. La femme doit croire à toute parole de son mari....

--Ah! vous voici, monsieur Bobby, fit le préfet d'un accent assez sec.

Vous êtes citoyen anglais: donc vous savez ce que signifient les mots:

_To keep the peace_, gardez la paix. Or, si je ne discute pas vos

opinions, j'estime qu'il vous est interdit de faire du scandale pour les

affirmer, et, avant de prendre à votre égard une décision qui me

peinerait, je vous demande si vous et Madame Bobby vous vous engagez à

garder la paix, c'est-à-dire à ne point troubler l'ordre...

répondez-moi, je vous prie....

M. Bobby se redressa avec une imposante dignité:

--C'est-à-dire qu'à moi, citoyen de la libre Angleterre, vous voulez

imposer cette opinion contraire à la vérité... que Coxward n'est pas

Coxward.

--Je n'entends rien vous imposer du tout--si ce n'est de vous tenir

tranquille et de n'aller point assaillir les gens chez eux, ainsi qu'a

eu tort de le faire la très honorable madame Bobby.

--Madame Bobby, agissant selon sa conscience, ne mérite aucun blâme....

--Donnez-nous au moins votre parole que vous ne recommencerez pas....

--Je m'y refuse....

--Et vous, madame Bobby?

--Je m'y refuse.

--Alors je me vois contraint d'user des droits que la loi me confère...

vous allez rentrer à votre hôtel, vous, monsieur Bobby, et faire vos

préparatifs de départ... le train de Calais part à huit heures... vous

trouverez Madame Bobby à la gare du Nord, et, signification vous étant

faite d'un arrêt d'expulsion, vous vous embarquerez incontinent pour

l'Angleterre.

--C'est bon, fit noblement M. Bobby, cela n'empêchera pas que Coxward ne

soit Coxward.

Et, le soir même, Bobby et son irascible épouse quittaient Paris.

L'affaire était-elle terminée et le dossier serait-il classé?

On eût été bien surpris--et surtout épouvanté--si on avait pu prévoir

les effroyables événements que devait entraîner à sa suite le crime de

l'Obélisque.

DEUXIÈME PARTIE

CHIMISTE DÉTECTIVE & REPORTER

I

LE CARNET DE M. BOBBY

Ceci se passe à Londres.

M. Bobby est seul dans le petit parloir du cottage qu'il occupe depuis

vingt ans, au coin d'Islington Gardens.

Madame Bobby est absente.

Il a ouvert un tiroir du petit secrétaire, épave du mobilier paternel,

et en a tiré un cahier relié de cuir, fermé par une serrure d'acier.

Ceci est le journal de sa vie, tenu au courant depuis son enfance--sept

ans--sans que jamais, selon le principe du poète, aucun jour se soit

passé qu'il n'y ait inscrit au moins une ligne. _Nulla dies sine linea._

M. Bobby est mélancolique, mais ses lèvres serrées et son menton dur

témoignent d'une volonté que rien ne fait fléchir.

Il a posé le carnet sur la tablette, a fait jouer le ressort. Il

feuillette, remonte en arrière et enfin relit.

--Moi, citoyen anglais, né dans la ville de Londres, cockney pur sang,

ayant entendu les cloches de Bow-Church mêler leur son grave à mes

premiers vagissements... [1] j'ai été expulsé de France et je n'ai pu

résister. Me pardonnent mes aïeux d'Azincourt!

[Note 1: On sait que sont seuls vrais cockneys de Londres ceux qui

sont nés dans le périmètre où peuvent s'entendre les cloches de

Bow-Church.]

«Mais la Providence, à laquelle nul ne résiste, avait décidé que son

fidèle serviteur n'aurait point, par cet affront, épuisé la coupe

d'amertume.

«Dès le lendemain de mon retour en mes pénates, une convocation, dont la

sécheresse ne me promettait rien de bon, m'appelait à Scotland Yard où

je fus reçu par M. Sewingthrow, mon chef direct.

«Encouragé par la fermeté de Suzan--c'est-à-dire de Madame Bobby--je me

présentai, en homme sûr de la bonté de sa cause.

«Mais que valent les mérites affirmés d'un homme, en face de la

calomnie, et de ce que j'oserais appeler l'inintelligence.

«Il me fut reproché de m'être mêlé, dans un pays ami, de détails qui ne

me regardaient pas, d'avoir attiré sur moi et sur l'Angleterre,

l'attention malveillante des foules, et--considération qui me fut plus

pénible que toute autre--d'avoir rendu la police britannique ridicule et

suspecte d'incohérence.

«En vain je m'expliquai. J'exposai les principes qui avaient été mes

guides--l'amour de la vérité, le désir d'être utile--en vain je rappelai

les enseignements moraux et religieux que je m'étais efforcé de mettre

en pratique.

«Évidemment j'étais condamné d'avance. Aucun de mes arguments ne

produisit l'effet sur lequel j'étais en droit de compter; et,

finalement, je fus informé que j'étais suspendu de mes fonctions jusqu'à

nouvel ordre.

«Il ne me restait qu'à m'incliner, ce qui fut fait.

«En quelques paroles dont j'eus lieu d'être satisfait, et qui ne furent

pas sans éloquence, je protestai respectueusement contra la mesure qui

me frappait.

«--Monsieur Sewingthrow, dis-je en manière de conclusion, le sang des

martyrs, tombant sur la terre, a fait lever une moisson de vérité: sans

que, dans mon humilité, il me convienne de me comparer à ces saints

précurseurs, permettez-moi d'affirmer que l'erreur dont je suis la

triste victime aura peut-être un contre-coup regrettable sur la moralité

publique.

«Mon chef, déconcerté, s'en tira par une phrase que je catalogue dans la

série des outrages immérités.

«--Vous êtes un imbécile, me dit-il. Tenez-vous tranquille, et attendez

les événements.

«Et je suis rentré chez moi, heureux de déverser dans le sein de ma

compagne, l'amertume dont mon coeur était gonflé.

«--Monsieur Bobby, me dit cette femme remarquable, l'affront dont vous

êtes l'objet, retombe sur moi. J'attendrai que vous nous réhabilitiez

tous les deux.

«Ces paroles me dictaient mon devoir. Il me fallait désormais consacrer

ma vie à la recherche de cette vérité, à savoir que Coxward, assassiné

à Paris, le 2 avril, se trouvait cependant à Londres quelques heures

auparavant.

«Car ici, je dois faire un aveu. J'avais pris connaissance du journal où

sa présence dans la nuit du 1er au 2 avril était relatée, et j'ai

trop le respect de la presse de mon pays pour avoir mis un seul instant

en doute cette affirmation, qui, émanée du journalisme français, m'eût

paru plus que suspecte.

«Et je ne fus pas surpris lorsque, dès le lendemain, ayant repris pour

mon compte l'enquête naguère menée par mes critiques, j'acquis la

certitude que les témoins consultés avaient dit la vérité. Ils avaient

assisté au match de boxe dans lequel Coxward s'était disqualifié.

«C'était sous un _uppercut_ au menton qu'il avait chancelé, essayant

d'abord un _clinch_, mais définitivement abattu par un _left_ qui

l'avait jeté à terre. On imputait à la lâcheté sa promptitude à

proclamer sa défaite. Mais, tous détails recueillis, il m'apparut que

Coxward avait un plan spécial, qui était de ménager ses forces pour

réaliser le méfait qu'il méditait, c'est-à-dire le vol dont, un instant

après, il allait se rendre coupable.

«Mes précisions se sont établies de la façon la plus nette.

«Il était une heure moins cinq minutes lorsque Coxward--très vivant et

parfaitement alerte--avait sauté par la fenêtre, au rez-de-chaussée du

Shadows-Bar, et s'était enfui, poursuivi par la meute furieuse de ses

adversaires.

«Que Coxward fût un voleur, la chose n'était pas pour m'émouvoir, son

caractère étant établi de longue date. Rien dans cette aventure n'était

contraire à la vraisemblance. Ces témoins n'avaient pu se tromper sur

son identité, car il leur était connu depuis longtemps, comme à

moi-même, qui, plusieurs fois, avais fait peser sur lui la main de

justice.

«Or, depuis le moment où Coxward, harcelé, avait disparu à quelque

distance de Highbury Crescent, avait-il reparu? Non. Nul n'avait entendu

parler de lui. Les nombreuses tavernes où il fréquentait d'ordinaire

n'avaient pas eu l'honneur de sa visite, et je dois ajouter que, rompant

avec toutes mes délicatesses ordinaires, j'en vins à m'abaisser jusqu'à

rechercher une certaine Bessie Bell, fille de moeurs blâmables, avec

laquelle il entretenait d'inqualifiables relations, et que, l'ayant

retrouvée, et malgré la répulsion que m'inspirent ces créatures--surtout

lorsque je ne suis pas en service commandé--je l'interrogeai et appris

d'elle qu'elle n'avait plus reçu sa visite, circonstance dont elle se

souciait peu d'ailleurs, ainsi qu'elle me l'affirma cyniquement.

«Donc, le fait était établi. Pour quiconque, il semblait que Coxward

avait quitté Londres ou peut-être était mort. J'avais constaté que dans

tous les milieux de bas sport, et Dieu sait s'ils sont nombreux, il

était resté invisible. L'hypothèse de la mort subite était la plus

plausible, bien entendu pour tout autre que pour moi. Mais j'agis comme

si elle avait été possible. Un mort laisse des traces, on l'enterre, on

le jette à l'eau ou on le brûle, comme chez les Hindous.

«Pas le moindre vestige de son cadavre.

«Donc, et je tiens à établir le fait à l'appui de ma propre conviction,

Coxward était vivant, parce que rien n'établit le contraire et que je

l'ai vu, à la Morgue de Paris.

«D'où cette question:

«Qu'a fait Coxward depuis le moment où on l'a perdu de vue à Londres,

aux abords de Highbury Crescent, jusqu'à l'heure où on l'a trouvé--lui

et non pas un autre--accroché à la grille de l'Obélisque?

«Cherchez et vous trouverez, a dit le Seigneur.

«Je chercherai.»

Le carnet de M. Bobby relatait soigneusement les péripéties de l'enquête

minutieuse à laquelle il s'était livré, partant de ce point que, d'après

des informations soigneusement recueillies, Coxward, au moment du match

et de la scène du vol, était prodigieusement ivre et par conséquent

n'était pas susceptible de fournir une très longue traite.

Il avait donc méthodiquement étudié, une à une, toutes les rues,

ruelles, _lanes_ qui environnent Highbury Crescent, s'introduisant même

chez les particuliers sous des prétextes plus ou moins spécieux,

essuyant philosophiquement des rebuffades, mais impassible et

inébranlable.

Le cercle de ses recherches se resserrant toujours, il en était arrivé à

remarquer, dans Corsica-street, voie encore nouvelle, tracée en plein

champ et où les constructions sont des plus rares, une maison

singulière, un pavillon dont les fenêtres et les volets étaient toujours

hermétiquement clos.

L'effrayante aventure · 第 1 / 11 段