RÉSUMÉ.

Comparaissez tous, novateurs modernes, devant le public votre juge, et

venez vous résumer vous-mêmes.

LE COMMUNISTE. Les deux sexes diffèrent, ne remplissent pas les mêmes

fonctions; mais _ils sont égaux devant la loi_.

Pour que la femme soit réellement émancipée, il faut faire subir à la

société une refonte économique et supprimer le mariage.

LE PHILADELPHE ET L'ICARIEN. Nous sommes de votre avis, excepté en ce qui

touche le mariage, frère.

LE SAINT-SIMONIEN ORTHODOXE. Si le Christianisme a méprisé la femme, s'il

l'a opprimée, c'est, qu'à ses yeux, elle représentait la matière, le

monde, le mal. Nous qui venons donner le véritable sens de la Trinité,

nous réhabilitons ou expliquons ce que nos prédécesseurs ont condamné. La

femme est l'égale de l'homme, parce qu'en Dieu, qui est tout, la matière

est égale à l'esprit. Avec l'homme, la femme forme le couple qui est

l'individu social, le fonctionnaire. Comme la femme est très différente

de l'homme, nous ne nous permettons pas de la juger; nous nous contentons

de l'_appeler_ pour qu'elle se révèle. Cependant nous pensons qu'elle ne

peut s'affranchir qu'en s'émancipant dans l'amour.

PIERRE LEROUX, _s'agitant_. Prenez garde! Ce n'est pas en tant que sexe

que la femme doit être affranchie; ce n'est qu'en qualité d'_épouse et de

personne humaine_. Elle n'a de sexe que pour celui qu'elle aime; pour

tous les autres hommes elle est ce qu'ils sont eux-mêmes:

sensation--sentiment--connaissance. Il faut qu'elle soit libre dans le

mariage et la cité, comme le doit être l'homme lui-même.

LE FUSIONIEN, _interrompant_. Vous avez raison, Pierre Leroux; mais le

préopinant n'a pas tout à fait tort non plus; la femme est libre et

l'égale de l'homme en tout, parce que l'esprit et la matière sont égaux

en Dieu, parce que l'homme et la femme forment ensemble l'androgyne

humain, dérivation de l'androgyne divin. N'est-ce pas, ma chère sœur?

MOI. Permettez-moi, mes frères, de ne point entrer dans vos débats

théologiques: je n'ai pas les ailes assez fortes pour vous suivre dans le

sein de Dieu, afin de m'assurer s'il est esprit et matière, androgyne ou

non, binaire, trinaire, quaternaire ou rien du tout de cela. Il me suffit

que vous conveniez tous que la femme doit être libre et l'égale de

l'homme.

Je ne me permettrai qu'une seule observation: c'est que votre notion du

couple ou de l'androgyne, au fond une seule et même chose, tend

fatalement à l'asservissement de mon sexe: quand, par une métaphore, une

fiction l'on fait de deux êtres doués chacun d'une volonté, d'un libre

arbitre et d'une intelligence à part, une seule unité: _dans la pratique

sociale_, cette unité se manifeste par une seule intelligence, une seule

volonté, un seul libre arbitre; et l'individualité qui prévaut dans notre

monde, est celle qui est douée de la force du poignet: l'autre est

annihilée, et le droit donné au couple n'est en réalité que le droit du

plus fort. L'usage que fait M. Proudhon de l'androgynie devrait vous

guérir de cette fantaisie-là; comme l'usage que vos prédécesseurs ont

fait du ternaire devrait vous avoir garantis de la métaphysique

trinitaire. Ceci soit dit sans vous offenser, Messieurs, j'ai une

antipathie prononcée pour les trinités et les androgynies quelconques; je

suis ennemie jurée de toute métaphysique, qu'elle soit profane ou sacrée;

c'est un vice de constitution aggravé chez moi par Kant et son école.

UN PHALANSTÉRIEN. Pour Dieu! Messieurs, laissons là ce mysticisme.

L'homme et la femme diffèrent, mais ils sont aussi nécessaires l'un que

l'autre à la grande œuvre que doit accomplir l'humanité: donc ils sont

égaux. Comme chaque individu a droit de se développer intégralement, de

se manifester complétement pour remplir la tâche parcellaire que lui

attribuent ses attractions, l'on ne peut pas plus mettre en question la

liberté d'un sexe que de l'autre. L'homme module en majeur, la femme en

mineur, avec un huitième d'exception; mais, comme dans toutes les

fonctions générales, la combinaison des deux modes est nécessaire, il est

clair que chacune d'elles doit être double, et que la femme doit être

partout de moitié avec l'homme.

M. DE GIRARDIN, _avec un peu de brusquerie_. Messieurs, je conviens avec

vous que la femme doit être libre et l'égale de l'homme; seulement je

soutiens que sa fonction est d'administrer, d'épargner, d'élever ses

enfants, tandis que l'homme travaille et apporte dans le ménage le

produit de ses labeurs.

Comme je veux que la femme soit délivrée du servage, et que je veux

rendre tous les enfants légitimes, je supprime le mariage civil et

j'institue le douaire universel.

M. LEGOUVÉ, _souriant_. Vous allez bien vite et bien loin mon cher

Monsieur; vous effarouchez tout le monde. Au fond du cœur, je crois bien

comme vous à l'égalité des sexes par l'équivalence des fonctions, mais je

me garde bien d'en souffler mot. Je me contente de réclamer pour les

femmes l'instruction, une diminution de servage conjugal et des emplois

de charité: comptant bien, entre nous, que, ces conquêtes obtenues, les

femmes seront en mesure, par leur instruction et leur utilité constatée,

de s'affranchir tout à fait. Eh bien! malgré ma réserve et ma modération,

vous verrez que les uns me traiteront de _femmelin_, les autres de

_sans-culotte_!

M. MICHELET, _se levant les larmes aux yeux_. Hélas! Messieurs, tous vous

faites fausse route; et j'ai grande douleur, mon cher académicien

Legouvé, de vous voir employer votre plume élégante à mettre les femmes

dans une voie aussi périlleuse et aussi déraisonnable.

Quant à vous, Messieurs, qui réclamez pour la femme la liberté et

l'égalité de droits, vous n'y êtes point autorisés par elle; elle ne

demande aucun droit; qu'en ferait-elle, cet être faible, toujours malade,

toujours blessé! La Pauvre..... Quel peut être son rôle ici bas, si ce

n'est d'être adorée de son mari, qui doit se constituer son instituteur,

son médecin, son confesseur, sa garde malade, sa femme de chambre; la

tenir en serre chaude, et, avec tous ces soins si multipliés, gagner

encore le pain quotidien; car la femme ne peut, ni ne doit travailler;

elle est l'amour et l'autel du cœur de l'homme.

Quelques uns d'entre vous ont osé prononcer le vilain mot: Divorce.

Pas de Divorce! La femme qui s'est donnée, a reçu l'empreinte de l'homme.

Vous ne devez pas la quitter, quelque coupable qu'elle puisse être. J'ai

pensé d'abord qu'à votre mort elle devait prendre le deuil jusqu'à la

tombe, au delà de laquelle il y aura fusion d'elle et de son mari dans

l'unité de l'Amour. Mais je me suis ravisé: vous pouvez vous nommer un

successeur.

Tandis que M. Michelet se rassied en s'essuyant les yeux, on voit se

lever le couvercle d'un cercueil.

M. COMTE. _Dignement_ et _admirablement_ parlé! illustre professeur,

prononce une voix sépulcrale.

Comment! Vous, ici!... s'écrie l'assemblée. On ne meurt donc pas tout

entier comme vous l'enseigniez à vos disciples?

M. COMTE. Non, Messieurs; et j'ai été fort agréablement surpris de voir

que je m'étais trompé. Mais ce n'est pas pour vous instruire de la vie

d'outre tombe que je reviens; cela n'aurait pas valu la peine d'un

dérangement. C'est pour témoigner au grand professeur Michelet toute la

satisfaction que j'éprouve, à le voir si richement poétiser l'idéal que

je me suis fait de la femme, et jeter tant de fleurs sur l'_admirable_

maxime d'Aristote et le _commandement_ du grand saint Paul.

Oui, Maître trois fois illustre, vous avez bien dit: la femme est faite

pour l'homme, doit lui obéir, se dévouer; n'est qu'une dole dans la vie

privée, absolument rien dans la vie publique. Oui, l'homme doit

travailler pour elle; oui le mariage est indissoluble; tout cela est d'un

_Auguste-Comtisme_ irréprochable. Je n'ai qu'un regret: c'est que vous

n'ayez pas conservé les oraisons jaculatoires de la femme à son mari et

de celui-ci à sa femme: il eut été d'un bon exemple et d'un bel effet, de

les voir chaque matin, agenouillés l'un en face de l'autre, les mains

jointes et les yeux fermés. J'espère que ce n'est qu'un oubli, et que

vous rétablirez ce détail dans la prochaine édition. Je vous félicite

hautement de l'heureuse idée que vous avez eue de justifier l'absorption

de la femme par l'homme, à l'aide d'une blessure et des mystères de

l'imprégnation: cela fera grand effet sur les ignorants.

Les femmes révoltées, et les insensés _au cœur corrompu_ qui les

soutiennent, diront que vous êtes un égoïste poétique et naïf; notre cher

Proudhon, un égoïste brutal; moi, un égoïste par A plus B. Laissons les

dire: je vous approuve et vous bénis.

L'apparition se disposait à se recoucher dans son cercueil; moi qui

coudoie volontiers les fantômes, je la tirai par un coin de son suaire

et, quoiqu'elle me fit un geste de _Vade retro_ non équivoque, j'eus le

courage de représenter humblement au défunt Grand-Prêtre, que le front de

M. Proudhon méritait tout autant d'être béni que celui de M. Michelet. Le

défunt leva _dignement_ l'index et le medium de sa dextre décharnée sur

la tête altière et peu vénérante du grand critique, qui ne se courba

point et ne parut pas infiniment flatté.

Comme c'était son tour de parler, M. Proudhon se leva et dit: Messieurs

les Communistes, les Philadelphes, les Fusioniens, les Phalanstériens,

les Saint-Simoniens, et vous, Messieurs de Girardin et Legouvé ainsi que

tous vos adhérents, vous êtes tous des _femmelins_, et des gens _hardis

dans l'absurde_.

Si mon ami Michelet vous a doré, parfumé et sucré la pilulle, je ne puis

avoir son adresse et sa modération, car vous savez que, par tempérament,

moi, P. J. Proudhon, je ne suis ni tendre, ni poète. Permettez-moi donc

de vous dire tout brutalement la vérité sur une question _où vous

n'entendez pas le premier mot_.

L'Église, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, saint Paul, Auguste

Comte, aussi bien que les Romains, les Grecs, Manou et Mahomet,

enseignent que la femme est faite pour le plaisir et l'utilité de

l'homme, et qu'elle lui doit être soumise; or j'ai suffisamment établi

ces grandes vérités par des _affirmations_ sans réplique. Il est donc

aujourd'hui démontré pour quiconque croit en moi, que la femme est un

être passif, n'ayant germe de rien, qui doit tout à l'homme, que,

conséquemment, elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier. Ma

solution devant paraître un peu brutale, ou trop antique ou moyen âge,

j'ai pris aux novateurs modernes leur petite drôlerie d'Androgynie; j'ai

fait du Couple l'organe de la Justice: dans ce couple la femme,

transformée par l'homme, devient une triple beauté, une idole domestique,

soumise en tout à son prêtre. Je l'enferme dans le ménage, et permets

qu'elle ait l'intendance des fêtes et spectacles, l'éducation des enfants

et des jeunes filles, etc. N'est-il pas évident, Messieurs, que la femme,

parce qu'elle est plus faible que nous, est, _de par la justice_,

condamnée à nous obéir? Et que _sa liberté consiste à n'éprouver aucune

émotion amoureuse, même pour son mari_? N'est-il pas évident, en

conséquence, que vous, qui ne pensez pas comme moi, êtes des _femmelins_,

des _gens absurdes_, et que les femmes qui ne veulent pas plus être

esclaves que nous autres ne consentions à l'être en 89, sont des

_insurgées_, des _impures que le péché a rendues folles_?

La majorité de l'assemblée rit; M. de Girardin hausse les épaules; M.

Legouvé se mord les lèvres pour ne pas sourire; M. Michelet paraît

inquiet de cette sortie qui peut tout gâter. Comme, en prononçant le mot

_insurgée_, l'orateur m'a regardée de travers avec une intention très

marquée, je ne puis m'empêcher de lui dire: Oui, je mérite le nom

d'_insurgée_ comme nos pères de 89. Quant à vous, si vous ne vous

amendez, je crains bien de vous voir mourir dûment confessé et

extrême-onctionné... et vous l'aurez bien mérité!

Maintenant, dépouillons le vote de votre honorable assemblée, Messieurs.

Quatre Écoles: les Communistes, les Saint-Simoniens, les Fusioniens, les

Phalanstériens et un publiciste, M. de Girardin, qui fait autant de bruit

à lui tout seul qu'une école, sont pour la liberté de la femme et

l'égalité des sexes.

MM. Comte, Proudhon, Michelet sont contre la liberté de la femme et

l'égalité des sexes.

M. Legouvé et ses innombrables adhérents veulent la liberté de la femme,

et désirent qu'elle travaille à devenir l'égale de l'homme par

l'équivalence des fonctions.

Ce qui veut dire que l'immense majorité de ceux _qui pensent_ sont, à

différents degrés, pour notre Émancipation.

Maintenant que mes lecteurs sont au fait de vos opinions diverses,

Messieurs, à moi, femme, de parler, _de moi-même_ pour mon droit, sans

m'appuyer sur autre chose que sur la Justice et la Raison.

La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 36 / 41 题