LE SPHYNX.

Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si,

aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du

Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de

mœurs à demi tartares.

Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore éteint

les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la

Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition

chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états

moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des croyances

mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des «dieux»

dans les affaires du pays.

L'avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le

gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagace,

avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à

mille vengeances, dut de s'éteindre en paix au milieu de la haine de son

peuple--dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les

bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.

* * * * *

Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi d'été

dont l'ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les

feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une pluie de

flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages,

qui, s'avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale

Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,--Tchë-Tang,

assis dans la plus fraîche des salles d'honneur de son palais, sur un

siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf,

s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.

Derrière lui, la statue colossale de Fô, l'inexprimable dieu, dominait

son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de

cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se

tenait debout son bourreau favori, l'éventant.

Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des

princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les

fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré

d'imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis,

chacun des groupes où l'on causait à voix basse. Ne sachant qui

exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait,

taciturne et menaçant.

Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait,

par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une

belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à

ceinture brochée d'argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.

Sur un coup d'œil du roi:

--Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n'être

qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au

mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers

toi de la part des Poussahs immortels.

--Parle, dit Tchë-Tang.

Tsë-i-la se redressa.

* * * * *

--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens

mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs,

m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui

éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras

qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement,

éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera

sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l'espace

qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de

sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie,

au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras

donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras,

paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont

l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce

secret est bien tel que je te l'annonce.

A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l'assemblée, un frémissement et

un grand silence. Une vague angoisse émouvait l'impassibilité ordinaire

des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler,

s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilège divin.

Plusieurs s'efforçant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder,

pâlissaient, malgré eux, de l'assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait

autour de lui cette gêne dénonciatrice.

Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude,

s'écria:

--Nous n'avons que faire des propos d'un insensé ivre d'opium.

Les mandarins, alors, se rassurant:

--Les Poussahs n'inspirent que les très vieux bonzes des déserts.

Et l'un des ministres:

--C'est à notre examen, tout d'abord, de décider si le prétendu secret

dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d'être soumis à la

haute sagesse du roi.

A quoi, les officiers irrités:

--Et lui-même... peut-être n'est-il qu'un de ceux dont le poignard

n'attend, pour frapper le Maître, que l'instant où les yeux distraits...

--Qu'on l'arrête!

Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des

caractères sacrés:

--Continue, dit-il, impassible.

Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces

joues, un petit éventail en brins d'ébène:

--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand

secret en le révélant à d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les

Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi

pour interprète:--O princes, non, je n'ai pas fumé d'opium, je n'ai pas

le visage d'un insensé, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce

que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut

également, s'il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi,

jugeras donc, en ton équité, s'il mérite le prix que je t'en

demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l'énoncent tu

ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son

prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle

d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l'insigne

princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or.

En prononçant les mots «liangs d'or», une imperceptible teinte rose

monta aux joues de Tsë-i-la, qu'il voila d'un battement d'éventail.

L'exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et

courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'orgueil et

l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant

le jeune homme qui, intrépide, ajouta:

--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l'inexprimable

dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te

paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder _cette_ récompense ou la

mort qu'il te plaira.

Tchë-Tang se leva:

--C'est juré, dit-il;--suis-moi.

* * * * *

Quelques moments après,--sous des voûtes qu'une lampe, suspendue

au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes

fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la

haute taille apparaissait, dans l'ombre, à trois pas de lui. Le roi se

tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite

s'appuyait sur le front d'un dragon de métal qui sortait de la muraille

et dont l'œil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de

Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa

tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans

l'obscurité.

Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.

--J'écoute, dit Tchë-Tang.

--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète

Li-taï-pé.--Les dieux m'ont donné en génie, ce qu'ils t'ont donné en

puissance; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les

remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible,

sans désirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais,

au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j'ai vu ta

fille Li-tien-Së,--qu'encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des

grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-là, mon pinceau n'a

plus tracé de caractères, et je sens en moi qu'elle aussi songe au

rayonnement dont elle m'a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce

la plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j'ai voulu, par un

trait héroïque, d'une subtilité presque divine, m'élever, moi, passant,

ô roi! jusqu'à elle, ta fille!

Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce

sur l'œil du dragon. Les deux battants d'une porte roulèrent sans bruit

devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'un cachot voisin.

Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient près d'un brasier où

chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie,

solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite

cage d'acier, ronde, trouée d'une ouverture circulaire.

Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de la Mort terrible. Après

d'atroces brûlures, la victime était suspendue en l'air, par un poignet,

à cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attaché, en arrière, au

pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la

tête, et, l'ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir

introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au

condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les

ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.

A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus

résolus:

--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement

Tsë-i-la.

Les battants se refermèrent.

--Ton secret? gronda Tchë-Tang.

--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir!

dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est

elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là-haut, ceux qui

attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la

nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en

leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle

pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur

angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine

hésiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais

je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n'est plus

qu'une question d'heures; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te

suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la

proie de tes assassins.

«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l'heure, au

contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance

prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de

ton trône--et que là, m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu

mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--qu'après nous avoir

fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les

cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à cette vue tous ceux de tes

courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l'ombre, contre

toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu'à l'avenir nul

n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait

ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant

dans les conseils de l'État; donc il ne saurait être possible qu'une

chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la

soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée,

victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses

vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide,

et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour

paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant

inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que

consistât la valeur d'un secret, insufflé par les vieux génies de notre

Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possèdes_?...

C'est elle seule qu'il s'agissait de CRÉER! je l'ai fait. Le reste

dépend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai précisé les liangs d'or et

la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du

prix arraché à ta duplicité célèbre, l'épouvantable importance de mon

imaginaire secret.

«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau,

exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon

maître, aux pensées de lumière,--je te déclare, en vérité, voici ce que

te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux!

Fais grâce, d'un cœur sous l'impression du Ciel! Menace d'être à

l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie

des peuples, en l'honneur de Fô (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi,

demain je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans

quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs

d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l'heure je

recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je présume

que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois

seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux

princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n'ai

que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux

m'ont donné la solidité du cœur et l'intelligence égale à celle,

n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes

grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge

Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu'en voyant mes yeux, elle te le

dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et

si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en

amour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de

vivre! Je n'en ai pas d'autres à te livrer.--Pèse, choisis et prononce!

J'ai parlé.

Tsë-i-la se tut.

Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre

silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers

le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda

fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments

indéfinissables.

Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui

jetant son collier royal autour du cou:

--Viens, dit-il.

Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de

lumière et de liberté.

Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune

éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:

--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait?

C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce

collier?

--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte

vers le soleil.

Le secret de l'échafaud · 第 21 / 23 题