Ainsi l'humanité, subissant, à travers les âges, l'enchantement du
mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.
Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile
de la vie,--car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur
humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours
pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière
créatrice d'où il émane.
Et c'est pourquoi bien des amants--oh! les prédestinés!--ont su, dès
ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,
renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase
nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les
mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la
Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte
d'Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître
qu'immortel: ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle
nécessite pour s'en détacher.
Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse être exprimé que par qui
l'éprouve, et puisque l'aveu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient être
qu'auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes,
favorisé qu'il fût de ce sentiment d'en haut, n'en doit-il pas la
fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l'âme, un exil?
En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en
toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles
hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva.
Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me
trouvai, par ce beau soir de printemps de l'année 1868, à cette fête
donnée à l'hôtel des Affaires étrangères.
Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux
Affaires. Or, la surveille, à table, chez l'un de nos amis, j'avais
manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M.
de Marmier avait poussé l'urbanité jusqu'à me venir prendre chez moi,
rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix
heures et demie.
Après les présentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et
m'orientai.
Le coup d'œil du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds
flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes
fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords
tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des diamants
mouillaient de lueurs, miroitait.
Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits
noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement,
l'éclair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes filles, assises,
en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le
carnet au bout des gants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachés
d'ambassade, aux boutonnières surchargées d'ordres en pierreries,
passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la
croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse
d'aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les
yeux de ces élus de l'inconstante Fortune.
Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi
lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient,
attentives, l'éventail aux lèvres, aux bras de «conseillers» de
chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre.
Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts.--En résumé, la
fête me paraissait un bal de fantômes, et je m'imaginais que, d'un
moment à l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait
s'écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel:
«Disparaissez!»
Avec l'indolence ennuyée qu'impose l'étiquette, je traversai donc cette
pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont
j'entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d'une vaste croisée
grand'ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m'y accouder. Et,
là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris
nocturne qui, de l'Arc-de-l'Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.
* * * * *
Ah! l'étincelante nuit! De toutes parts, jusqu'à l'horizon, des myriades
de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au delà des quais et
des ponts sillonnés de lueurs d'équipages, les lourds feuillages des
Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux
souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de
l'étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau
sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune.
Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des
arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. Une rumeur, dans l'immensité,
s'enflait ou diminuait, respiration de l'étrange capitale: cette houle
se mêlait à cette illumination.
Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la
nuit.
Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil,
une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant
de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de
subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me
firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils
décelaient.
Dans l'embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté
à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.
En vérité, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa
personne, me troublèrent, à l'instant même, au point que j'oubliai
toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu déjà
ce visage?
Oh! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charme si élevé,
respirant une si chaste dignité de cœur, comment se pouvait-il que cette
sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique
espoir--c'était lisible en elle--se trouvât égarée en cette mondaine
fête?
Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître
cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des
adieux, s'évoquaient autour d'elle! Et, confusément, au loin, je
revoyais des soirées d'un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux
château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria
réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.
Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d'un nom
oublié, me revinrent à l'esprit:
--Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je.
Au temps dont j'avais mémoire, Lysiane d'Aubelleyne était encore une
enfant: je n'étais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les
séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des
promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard
à l'heure du lever des étoiles. Et--je me rappelais!--la gravité, si
étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs
sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille affinités
d'âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels
peut-être! avaient passé.
A cette époque, depuis déjà deux années, elle n'avait plus de mère. Le
baron d'Aubelleyne, aussitôt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé
sa démission de commandant de vaisseau, s'était retiré tristement, avec
ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'était plus qu'à de
rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours.
Cette réclusion n'offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née
avec le mal du ciel», selon l'expression du pays. Le vœu de «rester
demoiselle», que l'on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux
lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait,
au contraire, dans l'isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès
d'un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C'était
volontiers qu'elle s'accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sœur,
s'occupant humblement du château, de ses chers indigents, des
religieuses de la contrée, dédaigneuse d'un autre avenir.
Dispensatrice, déjà, d'œuvres bénies, elle se réalisait en cette
existence d'aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son
être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une
lampe d'or brûle dans un sanctuaire.
Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues
rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais,
soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon
nocturne--et que son apparition sortait de cette fête!
Oui, c'était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des
êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté.
Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale,
inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, éclairée par deux
rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas
blancs qui s'épanouissaient avant d'y mourir.
Sa toilette, d'une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela
même, était de soie lamée, d'un noir éteint, brodée d'un fin semis de
jais qu'une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.
Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de
la ceinture à l'épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats
parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un
éventail blanc refermé: le très mince fil d'or, qui faisait collier,
supportait une petite croix de perles.
Et--comme autrefois!--je sentais que c'était _seulement_ la transparence
de son âme qui me séduisait en cette jeune femme! Et que toute
passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d'un idéal mille fois
moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de
sa foi.
Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve
qu'étonnée de sa présence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le
comprendre, et aussi me reconnaître, d'un sourire empreint de clémence
et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d'inspirer la
noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une délicatesse
infinie. Leur auguste humilité l'accueille comme un tribut tout simple,
très naturel et dont tout l'honneur revient à Dieu.
* * * * *
Je fis un pas pour me rapprocher d'elle.
--Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oublié,
depuis des années, le passant morose qu'elle a rencontré dans le manoir
de Locmaria?
--Je me souviens, en effet, monsieur.
--Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus
douce que joyeuse, dont le sourire n'était jamais qu'une lueur rapide;
et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant,
oserais-je vous dire que j'avais déjà presque deviné la femme future,
toute voilée de mélancolie, qui m'apparaît ce soir?
--Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas _autrement_
changée.
--Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j'ai le pressentiment
que vous en êtes absente--et que je suis pour vous plus étranger que si
jamais vous ne m'eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, déjà, vous
avez... souffert de la vie?
Elle cessa d'être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de
la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit:
--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l'entendre. Je ne suis
point une désenchantée, et si je n'ai réclamé, si je ne désire aucune
joie de la vie, je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce
soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles
musiques douces! Tout à l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux
fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils
s'épouseront! Ah! ce doit être une joie d'être mère! Et de vivre aimée,
en berçant un doux enfant au sourire de lumière...
Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.
--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.
Elle se tut, presque émue.
J'étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette
émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'échos sonores
et de ténèbres, minuit, s'envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba
lourdement à travers l'espace et, d'église en église, heurtant les
vieilles tours de ses ailes aveugles, s'enfonça dans l'abîme, vibra puis
disparut.
* * * * *
Bien que l'heure eût cessé de sonner, mademoiselle d'Aubelleyne,
accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons
perdus dans l'éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute
_ce_ minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre
un tintement que je n'entendais plus.
--On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu'au plus lointain de
l'ombre, ces heures qui s'enfuient!
--Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des
étoiles, c'est _qu'aujourd'hui fut mon dernier jour d'épreuve_, et que
cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit de chaînes qui se
brisent, emportant loin d'ici toute mon âme délivrée!... non seulement
loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes,
nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à
jamais.
A ces mots, je regardai ma voisine d'isolement avec une sorte d'inquiète
fixité.
--Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l'âme de l'enfant
d'autrefois! Mais, ce qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si
profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine
éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous
donnent des droits à toutes les joies de ce monde!
--Oh! dit-elle, d'une voix qui me parut comme le son d'une source
solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui
ne s'épuise--et ne se noie, par conséquent, elle-même--dans sa propre
satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n'en point
vouloir éprouver les dégoûts?--Que sont des plaisirs qui ne se réalisent
jamais, sinon mêlés d'un essentiel remords?... Et quel plus grand
bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue--et
s'étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences
pour ne point déchoir de son idéal?
--Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l'épreuve de tous
combats.
--Je ne suis qu'une créature humaine, faite de chair et de faiblesses,
péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que
celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse?
--Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se
fait-il que vous soyez venue ici ce soir!
Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d'extase sacrée,
illumina la pâleur de ses traits:
--J'ai dû subir, dans ma docilité, l'ancienne coutume du Carmel qui
prescrit à l'humble fiancée de la Croix d'affronter les tentations du
monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance.
* * * * *
En ce moment même d'harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus
distinctes; une tenture du salon venait d'être écartée, laissant
entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses,
sous les lumières. Envisageant donc celle dont l'austère pensée dominait
ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un
peu ma voix:
--En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur
de votre renoncement!--Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie
parût-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles
pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter
aux illusions, d'accepter les tâches que d'autres subissent pour nous,
d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors,
n'ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des
froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite
du monde, qui maintenant me semble, je l'avoue, une sorte de désertion.
Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient
le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'élue
qu'elle me répondit:
--Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu'au
mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à
n'offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La
puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et,
croyez-_nous_, ce n'est que dans l'effort souverain pour échapper aux
attaches rompues qu'on puise la surhumaine faculté d'élancement vers la
Lumière divine.--Pourquoi, d'ailleurs, hésiter? Le moment de n'être plus
suit de près, à tel point, celui d'avoir été, que la vie ne s'affirme,
en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même,
appeler «sacrifice» (après tout!) l'abandon terrestre de cette heure
dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité?
Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l'on
entrevoyait encore: sa main touchait le velours pourpre jeté sur la
balustrade; ses doigts s'appuyèrent par hasard sur la couronne de
l'impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d'or bruni.
--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les
sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces
lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres!
Pourtant, que le souffle d'une circonstance funeste passe sur ces
flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations
s'évanouissant dans l'ombre cesseront, _momentanément_, de charmer nos
yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent
de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors,
qu'importent ces formes passagères qui n'ont de réel que leur illusion?
Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s'éteindre? Pour moi,
c'est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre
la Voix qui m'appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans
cette lumière intérieure dont l'humble Dieu crucifié daigne, par sa
grâce! embraser mon âme. C'est à lui que j'ai hâte de me donner dans
toute la fleur de ma beauté périssable!--Et mon unique tristesse est de
n'avoir à lui sacrifier que cela.
Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai
silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret infini de son
recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité;
elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M...
qui s'avançait; elle lui tendit la main et s'inclina comme pour s'en
aller.
--Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus?
--Non, monsieur, dit-elle doucement.
--Pas même une dernière fois?
Elle sembla réfléchir une seconde et répondit:
--Une dernière fois... Je veux bien.
--Quand?
--Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.
Lorsque mademoiselle d'Aubelleyne eut disparu du salon, comme j'étais
encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien,
j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mêler à l'étincelante
fluctuation de cette foule.
Mais, au premier coup d'œil, je sentis qu'une ombre était tombée sur
toutes ces lumières! Et qu'il ne resterait tout à l'heure de cette fête
que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets
livides sous des lustres éteints.
* * * * *
Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indiquée. La matinée,
tout ensoleillée d'or, était de ce froid printanier dont frissonnent les
rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore,
et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme
d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L'esprit
ému d'un indéfinissable espoir, j'avisai la première voiture venue.
Environ trois quarts d'heures après, je me trouvai devant le portail
d'un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrés de la
chapelle et j'entrai.
L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne
semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage
impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là,
chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d'Avila. C'était
l'office des trépassés; un prêtre, revêtu de l'étole noire, disait la
messe des morts. En face de l'autel, s'élevait, au milieu des fumées de
l'encens, une chapelle ardente.
Sans doute on célébrait le service d'une religieuse de la communauté,
car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des
dalles,--et s'étalait jusqu'à terre en plis où se jouait, à travers les
vitraux couleur d'opale, la lumière du soleil.
Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs,
éclairaient les autres pleurs d'or du drap funéraire,--et ces feux
semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu
t'éteindras!»
Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspect mondain, priait,
recueillie; le luxe et l'air des toilettes, ces senteurs de fourrures,
l'éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte
d'impression nuptiale.
Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d'Aubelleyne. Ne
l'apercevant pas, je m'avançai, préoccupé, entre la double ligne des
chaises, jusqu'au pilier latéral à gauche de l'abside.
L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale s'était
entr'ouverte; l'abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait
debout, au seuil, l'étincelante croix d'argent sur la poitrine. Des
sœurs de l'Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et
les pieds nus s'avancèrent, et découvrirent la châsse _dont les quatre
planches apparurent vides et béantes_.
Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas,
cette négation de l'Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se
tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque
victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'éternel
sacrifice?...»
A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans
l'assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue
de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s'avancer au milieu
d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux. Sans relever les yeux,
elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrière, entra
dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des
cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme
un cercle d'étoiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil,
répondit: «Me voici!»
Je comprenais, maintenant. C'était donc là le rendez-vous sombre que
m'avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le
terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les
Carmélites de l'Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se
succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.
Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout à coup
s'élever sa douce voix, chantant _la formule des vœux de sa
consécration_...
Ah! Je n'ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon
âme!
* * * * *
Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revêtue, lentement, du
linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l'abbesse les
ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle
bienheureuse.
A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se détourna vers l'assemblée. Et ses
yeux, ayant rencontré les miens, s'arrêtèrent, paisibles, longtemps,
fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la
commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme
de lumière.
Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été
sacrilèges.
Quand je repris conscience des choses, l'église était déserte, le jour
baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute
vision avait disparu.
Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais
l'orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de
cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique
regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l'exil d'ici-bas,
remplit à jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante
Alighieri.