RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Au quartier-général, Milan, 20 prairial, an 4 de la République, une

et indivisible.

Joséphine, tu devais partir le 5 de Paris, tu devais partir le 11; tu

n'étais pas partie le 12... Mon ame s'était ouverte à la joie: elle est

remplie de douleur. Tous les courriers arrivent sans m'apporter de tes

lettres... Quand tu m'écris le peu de mots, ton style n'est jamais celui

d'un sentiment profond. Tu m'as aimé par un léger caprice; tu sens déjà

combien il serait ridicule qu'il arrête ton coeur; il me paraît que tu as

fait ton choix, et que tu sais à qui t'adresser pour me remplacer. Je te

souhaite bonheur... si l'inconstance peut en obtenir, je ne dis pas la

perfidie... Tu n'as jamais aimé... J'avais pressé mes opérations, je te

calculais le 13 à Milan, et tu es encore à Paris. Je rentre dans mon

ame, j'étouffe un sentiment indigne de moi, et si la gloire ne suffit

pas à mon bonheur, elle forme l'élément de la mort et de

l'immortalité... Quant à toi, que mon souvenir ne te soit pas odieux...

Mon malheur est de t'avoir peu connue; le tien de m'avoir jugé comme les

hommes qui t'environnent. Mon coeur ne sentit jamais rien de médiocre...

Il s'était défendu de l'amour; tu lui as inspiré une passion sans

borne... une ivresse qui le dégrade. Ta pensée était dans mon ame avant

celle de la nature entière; ton caprice était pour moi une loi sacrée.

Pouvoir te voir était mon souverain bonheur; tu es belle, gracieuse; ton

ame douce et céleste se peint sur ta physionomie. J'adorais tout en toi;

plus naïve, plus jeune, je t'eusse aimée moins. Tout me plaisait,

jusqu'au souvenir de tes erreurs, et de la scène affligeante qui précéda

de quinze jours notre mariage; la vertu était tout ce que tu faisais;

l'honneur, ce qui te plaisait; la gloire n'avait d'attrait dans mon coeur

que parce qu'elle t'était agréable et flattait ton amour-propre. Ton

portrait était toujours sur mon coeur: jamais une pensée sans le voir,

une heure sans le voir et le couvrir de baisers. Toi, tu as laissé six

mois mon portrait sans le retirer: rien ne m'a échappé. Si je

continuais, je t'aimerais seul, et de tous les rôles c'est le seul que

je ne puis adopter. Joséphine, tu eusses fait le bonheur d'un homme

moins bizarre. Tu as fait mon malheur, je t'en préviens; je le sentis

lorsque mon ame s'engageait, lorsque la tienne gagnait journellement un

empire sans bornes et asservissait tous mes sens. Cruelle! pourquoi

m'avoir fait espérer un sentiment que tu n'éprouvais pas!!! Mais le

reproche n'est pas digne de moi... Je n'ai jamais cru au bonheur. Tous

les jours la mort voltige autour de moi: la vie vaut-elle la peine de

faire tant de bruit!!! Adieu, Joséphine; reste à Paris; ne m'écris plus,

et respecte au moins mon asile. Mille poignards déchirent mon coeur; ne

les enfonce pas davantage. Adieu, mon bonheur, ma vie, tout ce qui

existait pour moi sur la terre!!!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 54 / 69 题