À MADAME BEAUHARNAIS

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Chauceau, le 24, à six heures du soir.

Je t'ai écrit de Châtillon, et je t'ai envoyé une procuration pour que

tu touches différentes sommes qui me reviennent. Ce doit être 70 louis

en numéraire, et 15,000 livres en assignats.

Chaque instant m'éloigne de toi, adorable amie, et chaque instant je

trouve moins de force pour supporter d'être éloigné de toi. Tu es

l'objet perpétuel de ma pensée; mon imagination s'épuise à chercher ce

que tu fais: si je te vois triste, mon coeur se déchire et ma douleur

s'accroît. Si tu es gaie et folâtre avec tes amis, je te reproche

d'avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours; tu es

alors légère, et dès lors tu n'es affectée par aucun sentiment profond.

Comme tu vois, je ne suis pas facile à me contenter; mais, ma bonne

amie, c'est bien autre chose si je crains que ta santé ne soit altérée,

ou que tu aies des raisons d'être chagrine que je ne puis deviner. Alors

je regrette la vitesse avec laquelle l'on m'éloigne de mon coeur. Je sens

vraiment que ta bonté naturelle n'existe plus pour moi, et que ce n'est

que tout assuré qu'il ne t'arrive rien de fâcheux que je puis être

content. Si l'on me fait la question si j'ai bien dormi, je sens

qu'avant de répondre j'aurais besoin de recevoir un courrier qui

m'assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne

m'affectent que par l'idée qu'ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que

mon génie, qui m'a toujours garanti au milieu des plus grands dangers,

t'environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah! ne sois pas gaie,

mais un peu mélancolique, et surtout que ton ame soit exempte de

chagrin, comme ton beau corps de maladie; tu sais ce que dit là-dessus

notre bon Ossian. Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et

reçois les mille et un baisers de l'amour le plus tendre et le plus

vrai.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 49 / 69 题