Renvoi d'Ursule.--Retour de mon mauvais génie.--Lettre du général
Moreau.--La prétendue famille D. L***.
Moreau m'avait écrit de renvoyer Ursule à Milan, dès qu'il avait su la
scène dont elle s'était rendue coupable en haine d'Aurélie. Jusqu'alors
je n'avais pu m'y résoudre; maintenant l'éloignement d'Ursule devenait
nécessaire à mes projets. Son âge, sa loyauté, m'interdisaient de la
mettre de moitié dans un mensonge, et l'acte auquel j'étais résolue me
semblait assez grave pour lui épargner une complicité dont son
attachement sans bornes n'eût pas mesuré le poids. L'effroi que
m'inspirait la seule idée d'Ursule sachant mon secret, me rappelait par
instans que je faisais mal. Ce n'était pas une fille dévouée qu'il
fallait à ma résolution victorieuse de mes scrupules, mais une
complaisante qui me vendît sa conscience, si elle en avait une.
Je prévoyais toute la peine qu'allait causer à Ursule l'ordre d'une
séparation; aussi je tâchai de l'adoucir en lui faisant entrevoir un
retour. Me servant d'une lettre de madame Lambertini, que j'avais reçue,
je tentai de lui persuader qu'elle ferait seulement à Milan un voyage
pour une affaire importante dont une autre ne pouvait être chargée; mais
elle ne me répondit que par de l'incrédulité et des larmes. Je fis un
cruel effort sur moi-même pour lui cacher jusqu'à l'attendrissement
qu'elle me causait. Oh! cette apparente dureté était un hommage. Pauvre
Ursule! je me reprochais déjà de séduire une mère, et je tremblais
devant une double responsabilité.
La douloureuse séparation eut donc lieu; et le lendemain la soeur de la
protégée d'Ursule, de madame Sev..., fut installée à sa place.
Ce jour même, ma nouvelle femme de chambre vint m'annoncer D. L***. Il
ne pouvait que m'affermir dans mon projet; car ce projet allait servir
ses vues, et dès lors son habileté travailler à ma persévérance.
En le voyant entrer je me sentis tout le délire de la folle passion dans
laquelle il m'avait entretenue avec tant d'adresse... «M'apportez-vous
une lettre? m'écriai-je; je lui ai écrit, et il ne m'a pas répondu.»
D. L*** sut me dire ce qui pouvait le mieux satisfaire mon coeur et mon
amour-propre. Pourtant il n'avait point de lettre pour moi, et n'avait
point remis celle dont je l'avais chargé long-temps avant! Les raisons
qu'il me donna me parurent sans réplique. Personne n'avait comme lui cet
esprit d'à-propos et cet air facile de détails qui donnent un air de
vérité à l'invraisemblance même. Après quelques minutes d'entretien, il
avait su se rendre maître de tous mes secrets. Il eut de prompts
applaudissemens pour la fraude que j'avais méditée; elle lui plaisait
sans doute, outre l'intérêt qu'il y avait entrevu, comme une sorte de
sympathie avec lui-même. Un mot cependant faillit le trahir et
m'éclairer: il m'indiquait un calcul; mais l'habile confident prévint
mon indignation par le reproche de l'avoir mal compris, et j'en vins
presque à m'excuser de cette offense. Chaque jour, conseiller
infatigable, il était souvent en querelle avec moi; il finissait
toujours par dissiper les nuages qu'il soulevait d'abord. Tout son art
vit cependant expirer l'insinuation bien des fois renouvelée de tromper
Moreau comme je trompais le public: «Ne vous ai-je pas répété, lui
dis-je un jour qu'il me pressait de nouveau à cet égard, que Moreau m'a
laissée libre d'agir en cela à ma fantaisie, et que je ne suis enhardie
que par l'idée que cet enfant ne portera jamais son nom?--Mais voilà
justement ce qui ne doit pas être; car si cet enfant ne porte pas le nom
du général, il n'aura jamais _aucun droit, aucun titre_; et, qui pis
est, il ne vous en donnera aucun.--«Que vous êtes détestable,
m'écriai-je, avec vos _droits_ et vos _titres_! Me connaissez-vous assez
peu pour croire qu'ayant renoncé aux droits et aux titres que m'assurait
une haute existence, je veuille me faire un moyen de fortune du
sentiment que j'inspire? Comment avez-vous pu penser qu'au moment d'une
séparation que je désire, je l'avoue en rougissant, j'irai tromper mon
ami, mon appui, mon protecteur? De grâce, ne revenons plus sur ce sujet.
J'écris aujourd'hui même à Moreau: vous verrez ma lettre, et j'espère
que la discussion sera finie.--Songez, Madame, qu'il y va de tout votre
avenir: cela mérite quelque attention.--Quelque attention? je ne sais;
mais il est un silence qui m'humilie, qui ne me fait plus, vivre que par
secousses. Je voudrais acquérir le droit de le reprocher à Moreau; je
voudrais pouvoir lui écrire: Vous m'avez négligée, oubliée; je vous
oublié à mon tour. Mon coeur s'est donné à un autre: je vous fuis.
--«Comment! s'écria D. L***, auriez-vous ce dessein?--En doutez-vous? Je
n'aspire qu'à tout abandonner pour aller trouver au milieu de sa gloire,
de ses périls, celui qui a fait sentir à mon coeur tout le délire d'une
passion exclusive.--Vous m'épouvantez.--Est-ce bien vous, D. L., qui me
tenez ce langage, vous qui avez approuvé cette passion; qui avez plus
fait, qui l'avez nourrie d'espérances? Je vous devine: vous craignez que
mes ressources pécuniaires ne me laissent pas le choix de ma conduite.»
Courant à mon secrétaire, j'ouvris un double fond qui contenait deux
écrins très-riches et une cassette remplie d'or: «Vous voyez que me
séparer de Moreau, ce n'est pas m'ôter tous les moyens d'obliger.»
D. L. se récria vivement, se fâcha même, et eut l'art de ne pas
s'adoucir trop vite; et, continuant son rôle avec une sorte de chaleur,
il me persuada que ses représentations lui avaient été dictées par
l'intérêt réel qu'il prenait à moi; puis un détour adroitement subit le
ramena à ce qui m'occupait dans le moment, les arrangemens avec la mère
de l'enfant que je voulais faire mien. D. L*** offrit de se charger de
ce soin, et j'augurai de son succès par celui qu'il obtenait sur
moi-même par ses cauteleux sophismes. «Cependant, disais-je encore, il
me répugne de décider une mère à me céder son enfant.--Elle sera
toujours mère, puisqu'elle sera la nourrice.--Vous avez raison, D. L***,
m'écriai-je, en saisissant avidement cette idée; c'est la nourrice qui
est la véritable mère. Tenez, mon ami, je ne veux pas trop sonder les
raisons d'intérêt et de besoin qui peuvent déterminer un pareil
sacrifice. Mais voilà toujours mille écus: s'ils peuvent quelque chose
dans les conditions, que les conditions soient promptement offertes.» D.
L*** m'obéit aussitôt.
Deux jours après cet entretien il m'envoya une lingère: Je m'occupai
d'une layette, et je m'en occupai avec folie; elle fut d'un luxe si
ridicule, qu'elle devint pour la lingère l'occasion d'une sorte
d'exposition publique. Tout Paris y vint. La malveillance ne m'épargna
pas, et j'avoue que je lui avais déjà donné assez de prétextes pour que
la plainte me fût interdite sur le juste déchaînement de l'opinion,
contre laquelle quelques amis, sans la combattre, m'aidèrent de leur
générosité.
Ce fut encore D. L*** qui se chargea de répandre le bruit de ma
grossesse, et de me guider dans les attentions extérieures et menteuses
propres à lui donner crédit. Il fallut cesser de monter à cheval, et
faire mille petits sacrifices d'amour-propre qui, pour une femme, ont
toujours quelque difficulté. Pendant ce temps j'avais écrit deux fois à
Moreau. Mes lettres restèrent sans réponse. Enfin, trois semaines après
le départ de la dernière, je reçus de lui celle dont voici la copie:
Gênes, ce...
«Ne m'interrogez pas sur mon silence. Je n'établis d'autre juge que
votre coeur.
«S'il n'est pas trop tard, je vous conseille d'abandonner un projet
d'adoption dont le motif est plus qu'anéanti. Au reste, vous êtes
libre.
«Je vous écrirai par le prochain courrier. Votre franchise ne peut
plus que me rendre plus malheureux. Cependant je la réclamerai et
j'y compte, comme vous le pouvez éternellement sur le tendre
intérêt de votre véritable ami,
«MOREAU.»
Cette lettre me jeta dans le plus grand trouble; mais ne me doutant pas
de la méprise que j'avais faite en mettant l'adresse de Moreau sur la
lettre que j'avais écrite au général Ney, j'attribuai son mécontentement
aux instigations de ses amis, aux bruits de ma prodigalité. Ajoutant
l'ingratitude à tant d'autres torts, je pris la plume pour répondre
d'une façon qui ne pouvait manquer de me nuire pour jamais. Il y avait
dans le coeur bon et généreux de ce grand homme tant de véritable
tendresse pour moi, que si je lui eusse, avec quelques expressions de
repentir laissé les illusions des qualités qui m'avaient valu son amour,
cet amour eût encore plaidé ma cause. Mais ma tête bouleversée par une
folie romanesque, par l'espoir d'exécuter un projet long-temps nourri et
caressé, je ne trouvai à lui dire rien de touchant ni de juste. Comme il
arrive souvent, j'avais tort, et ce fut moi qui me fâchai. Cette lettre
devait me faire perdre tout empire sur le coeur de Moreau et je le perdis
en effet; lorsque, je le répète, l'apparence seule du repentir eut suffi
pour le ramener.
Mais je n'eus point le temps ce jour-là de beaucoup réfléchir. D. L***
était à mes côtés, et il ne me parla que de l'arrivée prochaine du
général Ney. Il ne me laissait pas même le temps d'être seule, et ses
précautions même avaient renforcé sa présence de l'intimité de sa
prétendue famille. La mère et la fille m'avaient déplu d'abord; mais ma
malheureuse facilité, le plaisir de parler librement et longuement de
celui qui occupait toutes mes pensées, m'avaient rendu leur société
préférable à toute autre. Ces deux femmes n'étaient ni instruites, ni
bien élevées; mais elles avaient ce vif désir de plaire qui en donne
souvent le moyen, et ce tact particulier aux Françaises de ne jamais
paraître déplacées.
D. L*** leur avait appris leur leçon et elles en avaient profité. Elles
me flattaient l'une et l'autre mais avec une sorte d'affection et de
bonne foi. D'ailleurs la vanité est de bonne composition, et comme
l'amour s'y joignait, car elles ne m'entretenaient que de l'objet de
toutes mes pensées, je me plaisais dans cette vie de rêve et de
causerie. D. L***, insinuant et facile, souriait à toutes mes illusions,
à tous les caprices d'une imagination malade. Son habileté m'était
précieuse pour mon idée favorite d'adoption; il me dictait ce que
j'avais à faire pour donner à ma fraude toutes les apparences de la
réalité. Au dernier mois de la grossesse de madame Sev..., je devais
m'absenter. On avait loué sous mon nom un joli appartement à Nanterre.
La mère et la soeur de D. L*** iraient s'y établir pour m'y attendre,
ainsi que la jeune mère qui passerait auprès du chirurgien pour madame
Moreau. N'ayant de compte à rendre qu'au général de mes actions, je
reviendrais ensuite à Chaillot avec mon _enfant_ et sa nourrice.
Telles étaient les combinaisons de D. L***. Un jeu de la nature ou un
faux calcul de la véritable mère vint les déjouer toutes.