CHAPITRE XLI.

Aurélie m'écrit.--Visite de M. Lhermite.--Sa finesse.--Une visite rue du

Helder.

Le lendemain matin je reçus une lettre d'Aurélie (c'était le nom de ma

nouvelle protégée). Cette lettre contenait l'expression des sentimens

qui honorent l'âme la plus honnête; jointe à l'aveu d'une conduite qui

semble devoir absolument les exclure. Aurélie s'accusait sans détour;

elle se regardait comme perdue à jamais, comme indigne d'inspirer même

la compassion que je paraissais disposée à lui témoigner; elle parlait

de sa vie actuelle avec le ton d'un désespoir qui n'avait rien

d'affecté. Il était facile de voir que la corruption n'avait pas pénétré

jusqu'à son coeur. Son style plein de naturel, le choix de ses

expressions, prouvaient qu'elle disait la vérité lorsqu'elle parlait des

soins apportés à son éducation. Le sentiment qui dominait le plus dans

sa lettre était l'inquiétude du sort que l'avenir réservait à sa fille:

enhardie par ma bonté, elle me parlait des privations affreuses qui,

dans l'abîme d'opprobre où elle vivait, venaient s'allier aux apparences

si chèrement achetées d'une aisance toute factice. Le langage que je lui

avais tenu lui avait rendu toute sa répugnance primitive pour les

honteuses ressources dont l'habitude et la nécessité avaient peut-être,

chez elle, depuis trois ans, amorti le dégoût. Obligée de payer, au jour

le jour, le prix du logement qu'elle occupait, elle pouvait changer de

domicile du jour au lendemain; «Dans ce cas, me disait-elle, elle

voulait choisir une maison dans laquelle je n'eusse pas à rougir de

venir la visiter, si je persistais dans mes généreuses intentions à son

égard.»

Je me hâtai de lui répondre en peu de mots que je lui savais gré de sa

franchise; que je lui envoyais, dans une boîte qu'elle recevrait des

mains de mon domestique, une somme suffisante pour subvenir à ses

dépenses pendant un mois. Je lui recommandais de ne pas sortir, de ne

voir personne, et je m'engageais à aller la voir le surlendemain pour

prendre une résolution définitive sur son avenir et sur celui de son

enfant.

Je fis appeler mon fidèle Joseph, et je le chargeai de porter la lettre

et la boîte à l'adresse indiquée. Joseph avait pour moi beaucoup

d'attachement et de respect: ce respect même l'empêchait de voir jamais

dans ma conduite rien qui pût autoriser une supposition défavorable.

Cette fois pourtant, à son retour, il se permit quelques observations

dont je me gardai bien de paraître offensée. Son langage, dans cette

circonstance, était pour moi une nouvelle preuve de la crainte qu'il

éprouvait de me voir dupe de ma bonté.

Il était parti à neuf heures; en attendant qu'il revînt, je relus

plusieurs fois la lettre de la pauvre Aurélie, et toujours cette lecture

me causait un nouvel attendrissement. Joseph était de retour à onze

heures; je lui fis, sur la manière dont il s'était acquitté de son

message, quelques questions auxquelles il répondit d'un air d'importance

assez plaisant, et qui ne lui était point ordinaire. Il ne me dissimula

pas sa crainte de voir mes bienfaits mal placés. Dans son langage tout

militaire, il caractérisait énergiquement cette classe de femmes à

laquelle appartenait malheureusement Aurélie. L'expression de sa

reconnaissance, en recevant mes dons, ne pouvait, suivant Joseph, être

sincère. Heureusement je connaissais assez déjà cette malheureuse femme

pour la juger par mes propres yeux, et n'en croire que le témoignage de

mon coeur: ce témoignage lui était entièrement favorable, et je dois dire

qu'il ne m'avait point trompé. Joseph était naturellement bon; je

n'hésitai donc point à lui apprendre tout ce que je savais déjà sur une

femme que je connaissais depuis si peu de temps. Le dédain qu'il avait

tout à l'heure manifesté pour elle se changea d'abord en embarras, et

bientôt en compassion. Je lui dis alors que lui seul serait mon

intermédiaire auprès d'elle, et que ce serait lui qui me conduirait le

surlendemain à son domicile. Joseph m'avait écoutée attentivement. Tout

glorieux de la confiance que je lui témoignais, il me rendit compte sans

emphase ni prévention des renseignemens qu'il avait dû prendre par mes

ordres.

Les soins que je m'étais donnés pour Aurélie avaient employé la plus

grande partie de la matinée. J'étais dans une disposition d'humeur

tout-à-fait gaie, lorsqu'on m'annonça M. Lhermite. Le hasard le servait

bien en le faisant arriver à un moment aussi favorable. L'accueil qu'il

reçut dut le surprendre agréablement, car il n'y était point habitué de

ma part. Lhermite était un homme de beaucoup d'esprit; et sa

conversation avait même du charme, lorsque, par hasard, elle n'avait

point trait aux intrigues politiques, dans lesquelles il était fort

souvent mêlé.

Tout naturellement il sut amener l'entretien sur mon obstination à vivre

dans la retraite: il plaidait avec une chaleur très flatteuse pour moi

la cause des salons qui, disait-il, désiraient en vain ma présence; puis

il arriva à me parler de la personne dont il m'avait déjà entretenue la

veille et il m'en parla de manière à exciter vivement mon intérêt et ma

curiosité. Il lui importait plus que je ne le pensais alors moi-même de

me rapprocher des dames Tallien et Fel***, de me décider à reparaître

dans le monde. Pour atteindre son but, il fit jouer tous les ressorts de

ma petite vanité féminine; il mit en oeuvre tous les moyens que lui

fournissaient et son esprit et la connaissance qu'il avait acquise de

mon caractère.

À propos d'une affaire qui l'appelait en ce moment au ministère des

relations extérieures, Lhermite me parla comme par hasard du ministre

qui était alors chargé de ce portefeuille. Sa haute réputation avait

souvent frappé mon oreille, mais jamais son nom n'avait été prononcé

devant moi par quelqu'un qui parût le connaître aussi bien. Du fond d'un

exil lointain, cet homme d'état s'était en quelque sorte élancé au timon

des affaires, dans une république qui avait banni la caste à laquelle il

appartenait par sa naissance, aboli les titres et les priviléges dont sa

noble famille pouvait plus que tout autre tirer un juste orgueil. Sans

sortir de son cabinet, il confondait les projets hostiles des vieilles

monarchies de l'Europe contre cette république si jeune encore. Dans le

monde, il dominait par le charme de son esprit et la malice de ses

reparties.

J'écoutais Lhermite avec une curiosité avide: tout ce qui sort de la

ligne commune, tout ce qui m'apparaît sous un aspect extraordinaire me

jette dans une sorte d'extase qu'il me serait difficile de définir.

J'éprouve le désir de contempler de plus près ce qui étonne mon

imagination: aussi ne manquai-je pas d'adresser à Lhermite une foule de

questions sur la personne de M. de Talleyrand. «Madame, répondit-il, si

vous l'aviez vu, vous penseriez comme moi, qu'il est impossible de

trouver une physionomie à la fois plus élevée et plus spirituelle.--Oui;

mais quel moyen de le voir?--Ce moyen est tout trouvé, reprit-il à

l'instant, si vous voulez prendre la peine de dire un mot au sujet de

l'affaire dont je vous parlais tout à l'heure.

«--Eh quoi! pensez-vous donc que j'obtienne aussi facilement audience?

«--Soyez sûre, Madame, qu'avec le nom que vous portez, les portes du

ministère vous seront ouvertes dès que vous en manifesterez le désir...»

Cette idée me séduisit; je dis à Lhermite que j'étais trop franche pour

lui cacher combien je trouvais de plaisir à servir ses intérêts tout en

contentant ma curiosité. Puis, je lui annonçai qu'étant fort empressée

d'amener à bonne fin une affaire qui m'intéressait vivement, je le

renvoyai à deux ou trois jours pour l'exécution de notre projet. Il se

retira, charmé d'avoir obtenu si promptement ce qu'il désirait, en

hasardant une visite à laquelle il était loin de prévoir une aussi

heureuse issue.

M. de La Rue, que je n'avais vu qu'une seule fois, revint me visiter le

lendemain, au moment où j'avais chez moi un peintre que j'avais mandé

pour faire mon portrait. Quand M. de La Rue fut sorti, mon peintre me

parla de madame de La Rue, comme d'une jolie femme, pleine de grâces et

d'esprit, et qui jouissait de la meilleure réputation. Ces éloges, qui

semblaient désintéressés, me firent un peu revenir des préventions

défavorables que j'avais d'abord conçues contre cette dame, et je me

promis de ne pas laisser sans résultat les tentatives que M. de La Rue

avait jusqu'alors inutilement faites pour me présenter sa femme.

D. L. m'avait écrit; mais je ne pouvais lui pardonner encore l'ennui que

m'avait causé l'étrange personnage qu'il n'avait pas craint de m'amener

le jour de mon déménagement de Passy. Je laissai donc sa lettre sans

réponse, bien résolue à ne pas lui faire confidence de mes projets sur

Aurélie, que j'allai surprendre le lendemain avant neuf heures du matin.

Joseph m'avait conduite en cabriolet jusqu'à sa porte. Décidée à ne pas

rentrer chez moi avant midi, je lui dis d'employer son temps comme bon

lui semblerait, et je montai seule chez Aurélie.

Ce fut elle qui vint m'ouvrir. À ma vue, une rougeur subite couvrit son

visage; elle m'entraîna au fond d'une pièce où était placé le berceau de

son enfant. «Viens, Emma,» dit-elle; et elle posa dans mes bras la

petite fille, qui venait de se réveiller à sa voix; puis elle me baisa

les mains qu'elle arrosait de larmes, en me suppliant de ne point

abandonner cette enfant chérie.

Cette action avait été si rapide, que je n'avais pu ni la prévoir ni

l'empêcher, quand bien même je l'aurais voulu. L'accent et les larmes de

la pauvre mère, l'expression de sa physionomie désolée, me causèrent une

extrême émotion. La jolie petite Emma tendait les bras à sa mère, que je

cherchais à rassurer en lui adressant les paroles les plus consolantes.

Je l'engageai à effacer de sa mémoire tous les souvenirs qui pouvaient

l'humilier à ses propres yeux, puis je lui demandai si je ne pouvais pas

l'aider à assurer son existence en lui facilitant les moyens de se

livrer à un travail honnête. J'appris alors qu'elle avait été

couturière, et qu'elle ne demandait pas mieux que de reprendre son

ancien état. Mais, cet état, comment le reprendre dans les lieux mêmes

qui avaient été témoins de son opprobre? Je lui demandai si elle aurait

de la répugnance à aller habiter une ville de province. Elle aurait

voulu, me dit-elle, quitter Paris pour toujours et à l'instant même.

Tout ce qu'elle désirait, c'était de ne pas vivre trop éloignée de moi,

pour être à même de me prouver qu'elle n'était point indigne de mes

bienfaits. Élever honnêtement sa fille, lui apprendre à bénir le nom de

celle qui lui donnait plus que la vie, c'était, disait-elle, son voeu le

plus cher.

Il y avait dans son langage une expression de douleur si sincère, et

dans son attitude tant de franchise, que je ne pouvais m'empêcher de

mêler mes larmes aux siennes. «Eh bien! ma chère Aurélie, puisque vous

laissez à ma volonté le choix de votre résidence, vous irez à Bruxelles:

c'est après Paris une des villes les plus agréables, et où vous pourrez

tirer de votre travail des fruits plus avantageux. Je me chargerai des

frais de votre voyage, de votre établissement et de votre séjour,

jusqu'à ce que vous soyez en état de vous suffire à vous-même. Emma sera

placée dans le pensionnat de madame Vandremer, qui est mon amie; je vous

donnerai des lettres de recommandation pour deux ou trois dames qui sont

dans cette ville les arbitres de la mode. Si ces dames vous adoptent,

votre travail excédera bientôt vos forces. Je n'ai pas besoin de vous

dire que l'éducation d'Emma restera à ma charge; vous m'écrirez aussi

souvent qu'il vous plaira, pour me demander des avis, si vous me croyez

assez sage pour vous en donner, ou des secours, si par malheur vous en

aviez encore besoin.»

Aurélie ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance: à chaque

instant elle m'interrompait par ses exclamations et ses sanglots. Je

l'engageai à se calmer, puis je lui demandai de partager son déjeuner,

et je repris le chemin de Chaillot.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 24 / 69 题