M. de La Rue.--Madame Amelin.--Jalousie extravagante.--Adresse de D. L.

Ma confiance dans mon perfide conseiller augmentait de jour en jour;

déjà il avait obtenu de ma crédulité des sommes assez considérables,

destinées à réparer les malheurs imaginaires de sa famille supposée; et

le jour même où j'avais écrit en Hollande, il avait encore reçu de moi

trois billets de cinq cents francs. Jamais il ne m'était venu à l'esprit

de faire valoir les fonds que Moreau mettait à ma disposition bien

au-delà de mes besoins. D. L. me suggéra cette idée avec l'intention,

comme on le pense bien, d'en profiter pour son propre compte. Je lui

remis à cette époque huit cents louis en or: il m'en rendit peu de temps

après la moitié, dont j'avais besoin pour subvenir aux dépenses de ma

maison: quant à l'autre moitié, il voulait, disait-il, la placer

avantageusement. Je lui donnai l'autorisation nécessaire, et je ne

voulus pas même lui demander un reçu: jamais il ne m'a restitué une

obole; et lorsque bien des années plus tard, je fus obligée de recourir

à lui dans mes malheurs, j'obtins avec la plus grande peine qu'il me

prêtât trois mille francs, en stipulant d'énormes intérêts qu'il retint

d'avance.

Après avoir fermé pendant long-temps ma porte à tout le monde, je sentis

enfin la nécessité de recevoir quelques visites. Ce fut alors que je

fis, pour la première fois, la connaissance de M. de La Rue; banquier de

Moreau, et beau frère du fournisseur Solié, dont il a déjà été question

dans ces Mémoires. M. de La Rue était un homme tout-à-fait insignifiant,

également dépourvu de grands défauts et de qualités marquantes: son

intelligence ne franchissait jamais les bornes de la science des

chiffres, et sa conversation, n'avait comme on peut le penser, rien de

très propre à me distraire. Dès sa première visite, il m'annonça qu'il

avait reçu au général l'ordre de m'ouvrir un crédit illimité; puis il me

demanda la permission de m'amener madame de La Rue, qui ambitionnait

l'honneur de se lier avec l'épouse du général Moreau.

M. de La Rue était compatriote de Moreau, qui lui accordait de l'estime:

c'était au fond un brave homme, trop occupé de ses affaires pour se

mêler jamais indiscrètement de celles d'autrui. Sa femme n'avait, à

beaucoup près, ni la même discrétion ni la même tranquillité d'humeur.

Elle était fort remuante, exerçait sur son mari un grand ascendant; et

dans les premiers temps de mon intimité avec Moreau, elle avait poussé

M. de La Rue à tenter de me nuire dans l'esprit du général. Moreau

m'avait instruite de ces petites machinations à l'époque de notre départ

pour l'Italie. Il est à remarquer qu'à cette époque même j'habitais

Passy. M. ni madame de La Rue n'ignoraient pas qu'aucun lien légitime ne

m'attachait à Moreau; ils savaient fort bien aujourd'hui que rien

n'était changé dans ma position, et cependant ils n'hésitaient pas à me

donner un titre auquel je n'avais aucuns droits.

J'éprouvai une joie maligne eh voyant leur orgueil s'abaisser à une

démarche qui contrariait si bien leurs mauvaises dispositions pour moi.

Cependant, comme je savais, de science certaine, que leurs sentimens à

mon égard étaient toujours les mêmes, je rejetai, aussi poliment que

possible, la demande de M. de La Rue; je lui dis que mon intention était

de continuer à vivre dans la retraite, et que je le priais de m'excuser

auprès de sa femme. Quant à la nouvelle preuve de confiance que me

donnait Moreau, j'en exprimai la plus vive reconnaissance. M. de La Rue,

après m'avoir fait encore quelques observations banales, se retira un

peu plus mon ennemi qu'il ne l'était en arrivant chez moi.

D. L. vint dans la journée; je lui contai en détail mon entrevue avec M.

de La Rue, et surtout j'eus l'imprudence de ne pas lui cacher la

générosité de Moreau envers moi: j'en étais fière, parce que je sentais

que mon désintéressement m'en rendait digne. Notre conversation roula

sur monsieur et madame de La Rue. D. L. me donna une infinité de détails

sur l'intérieur de ce ménage, et sans avoir jamais vu de près les deux

époux, je me trouvai bientôt parfaitement au fait de tout ce qui les

concernait. Les remarques de D. L. étaient malignes; mais elles

n'outraient rien, et les physionomies étaient peintes d'après nature: je

fus à même de m'en convraincre plus tard. Avec plus de prudence et de

réflexion, j'aurais pu profiter de ces renseignemens pour déjouer les

machinations qu'on dirigea contre moi; mais il était dans ma destinée de

courir à ma perte, sans me ménager jamais aucune voie de salut.

La conversation de D. L. m'avait tout-à-fait mise en belle humeur: je

lui proposai de faire avec moi une promenade à cheval; il accepta sans

hésiter. Tandis qu'on préparait les chevaux, j'allai changer de costume,

et un quart d'heure après, nous courions au grand galop sur la route du

bois de Boulogne.

Madame Amelin passait à cette époque pour la plus habile écuyère, et la

première danseuse de Paris; elle était cependant très petite et

d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure était dépourvue

d'agrément; mais elle avait dans la démarche une hardiesse qui suppléait

aux défauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage

incontestable. J'avais de plus reçu, dès mon enfance, d'excellens

principes d'équitation de mon père lui-même, l'un des plus habiles

écuyers qu'il fût possible de rencontrer. J'aimais passionnément

l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon

adresse, me donnait une témérité pour le moins égale à celle de madame

Amelin: cette témérité me valut une réputation; et ma réputation établit

entre cette dame et moi une rivalité dont nos pauvres chevaux eurent à

souffrir plus d'une fois.

Je la rencontrai, pour la première fois, ce jour-là; elle était

accompagnée de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens à la mode:

le cheval anglais que je montais, et qui était de la plus grande beauté,

sauta, facilement la barrière qui séparait la pelouse du Ranelagh, de la

route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier

n'était pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un

clin d'oeil je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, de

l'autre main j'aidai D. L. à se dégager et à relever sa monture. La

promptitude avec laquelle je m'étais jetée à bas de mon cheval annonçait

tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui

passait près de nous en ce moment, se fixèrent sur moi pour ne plus me

quitter. Elle s'avança; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec

empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement

inutiles; mais la conversation était engagée naturellement, et l'on

avait trouvé l'occasion de satisfaire une curiosité très vive. M. de

Montholon me connaissait; l'accueil qu'il reçût, lui prouva que j'avais

du plaisir à le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrariée du

plaisir que lui-même semblait trouver à m'avoir rencontrée; mais elle

savait trop bien se maîtriser elle-même pour ne pas réussir à dissimuler

ce qu'elle voulait qu'on ignorât.

Nous nous promenâmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttèrent de

vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous

séparâmes à la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L.

la route de Chaillot.

Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes

que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il

prétendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissipé

sa gaieté. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne

sais pourquoi, vivement contrarié.

Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je répondis en

prenant vivement sa défense; mais, le génie infernal de cet homme lui

souffla aisément les moyens de me ranger soudain de son avis.

«Il ne fallait pas, disait-il, attribuer à un sentiment de malveillance

l'opinion qu'il venait d'émettre sur le compte de madame Amelin. Il

l'avait connue dans une maison mixte où il rencontrait aussi le général

Ney. Le général lui-même avait eu avec elle quelques relations, dans

lesquelles elle s'était rendue, à son égard, coupable des torts les plus

graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon oeil cette femme dont Ney avait

eu tant à se plaindre.»

Ces paroles me jetèrent dans un trouble inexprimable; mes questions

devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait réellement

aimé madame Amelin. «Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas

qu'elle lui en ait jamais inspiré, mais elle a été l'objet de sa

préférence momentanée.

«--Il ne m'aimera donc jamais? m'écriai-je, moi qui n'ai avec elle aucun

trait de ressemblance.»

En prononçant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me

semblait redoutable sous bien des rapports; j'éprouvais tous les

tourmens de la plus déraisonnable jalousie; je m'affligeais démesurément

d'une liaison qui n'existait même plus entre une femme que je ne

connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les

affections duquel je n'avais aucun droit.

Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manière dont je congédiai

D. L., il devina qu'il m'avait déplu. Le lendemain je reçus de lui le

billet suivant:

«Madame, s'il n'eût été inconvenant de me présenter chez vous à une

heure indue, rien ne m'aurait empêché de partir pour Chaillot à dix

heures du soir. Un de mes amis, arrivé hier même de Giessen, m'a donné

une infinité de détails, dont le moindre ne saurait être indifférent

pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est

vous dire assez de qui j'ai à vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous

voir, si vous le permettez, aujourd'hui même dans la matinée.»

Quand D. L. arriva, j'avais déjà commis toutes les imprudences qui

pouvaient me compromettre près de mes domestiques, dont ma préoccupation

visible ne pouvait manquer d'exciter les soupçons. Chaque fois qu'on

avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'étais sortie de mon

appartement, et je m'étais établie, pour quelques minutes, dans le

vestibule où je ne faisais ordinairement que passer. Dès que j'aperçus

D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne

pas être revenu dès la veille au soir, puisqu'il avait quelque

communication à me faire. Je l'entraînai ensuite dans le jardin, où je

le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus

intimes, arrivé la veille même au soir de l'armée, lui avait donné, du

général Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en

plus tous les regards sur lui. À peine rendu à la liberté et à sa

patrie, il venait déjà de se distinguer par les plus beaux faits

d'armes. Je brûlais de voir et d'interroger moi-même cet officier: D. L.

n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vînt de moi; je

la lui fis enfin, et nous convînmes ensemble qu'il m'amènerait son ami

le lendemain.

Avant mon départ pour Milan, j'avais, comme on sait, habité Passy. Le

logement que j'y avais occupé était meublé avec l'élégance la plus

recherchée, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance à la

garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il

m'était inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la

résolution de faire transporter bientôt à Passy tous mes meubles de

Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu

dans une maison si étroite et si abondamment pourvue de toutes les

nécessités de la vie, m'avait forcé de différer jusqu'alors le

déménagement projeté. J'avais résolu de le fixer au lendemain même,

lorsque la dépêche de D. L. m'était arrivée et avait détourné

brusquement mon esprit de tous les soins du ménage.

Comme j'avais demeuré long-temps seule à Passy, et que le bail avait été

souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus véritablement chez moi

que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour

le lendemain, à Passy, l'entretien que j'avais promis à D. L. et à son

ami. Il me semblait qu'à Chaillot, dans la maison même de Moreau, je

devais avoir bien plus de scrupule à causer avec une tierce personne de

l'homme qui lui enlevait peu à peu, sans le savoir, tous ses droits sur

mon coeur. Par une singulière contradiction, je n'éprouvais point ce

scrupule dans mes conversations journalières avec D. L.; je ne pouvais

cependant m'en affranchir vis-à-vis d'un homme qui m'était inconnu.

D. L. accueillit mon idée: je lui donnai un ordre écrit pour mon gardien

de Passy; et il se chargea de tous les soins à prendre pour que le

lendemain mon pavillon fût parfaitement en état de nous recevoir.

Qu'on me pardonne ces détails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je

dois les donner à mon lecteur, car ils sont propres à expliquer quelques

uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprès de Moreau.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 22 / 69 题