Arrivée à Chaillot.--Souvenirs.--Effets du hasard. Un songe.
C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux présages et
aux pressentimens; la vérité m'oblige à déclarer que cette faiblesse fut
de tout temps la mienne. Après un voyage très rapide, j'arrivai à
Chaillot fatiguée de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la
tristesse du sentiment qui me saisit au moment où, suivie seulement de
mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habitée par
l'homme qui m'avait associé à sa gloire, et que je venais de laisser
exposé à tous les périls de la guerre.
Tout avait été préparé pour me recevoir, conformément aux intentions du
maître de la maison: le luxe avait épuisé toutes ses ressources pour
orner mon appartement. L'isolement où je me trouvais redoublait
cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander à mon
émotion, et je demandai avec douceur qu'on me laissât pendant quelques
minutes entièrement seule.
Je quittai aussitôt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir
à la petite bibliothèque enfumée où j'avais vu tant de fois Moreau
absorbé dans ses méditations, dont les résultats étaient aujourd'hui si
profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de
m'interroger dans la solitude pour savoir à quel point je pouvais
mériter encore son attachement.
Ce petit cabinet était meublé de quelques planches chargées délivres, et
les portraits de quelques généraux célèbres en composaient tout
l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait
ordinairement, Moreau, je m'abandonnais à l'enthousiasme qu'excitaient
en moi mes, souvenirs: des larmes s'échappèrent enfin de mes yeux, et le
calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus
nobles affections, de mon coeur, je redevenais digne de l'amour que
j'avais inspiré à un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages
résolutions; mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que déjà
ces résolutions s'étaient évanouies pour faire place à des sensations
plus violentes et plus passionnées. Pour échapper aux rêves ardens de
mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai
Ursule, et j'allai sans différer davantage prendre possession de mon
appartement.
Le babillage vif et enjoué de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs
beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une
distraction agréable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'éviter
moi-même. Ce jour-là sa conversation me parut insignifiante et stérile.
Cette élégance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si
profonde, ne faisaient naître dans mon ame que le sentiment des devoirs
de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir déjà manqué.
J'étais mal avec ma conscience; la sévérité très-juste avec laquelle je
me jugeais moi-même aurait pu me rendre sévère et même injuste à l'égard
de ceux qui m'entouraient: la bonté naturelle de mon caractère tempérait
fort heureusement les accès de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule
aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.
Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau
domicile me fatiguaient de plus en plus, je me hâtai de m'affranchir de
sa présence; je lui donnai le présent de _bonne arrivée_[3]; je lui
commandai d'aller prévenir le concierge que je ne voulais recevoir,
aucune visite avant huit jours, et de me préparer le thé dans le salon
du rez-de-chaussée.
Nouvelles exclamations de la part d'Ursule fort étonnée de mon amour
subit pour la solitude, et toute triste d'être condamnée à ne voir
pendant si long-temps Paris que de loin. Je lui promis, pour la consoler
de la laisser sortir tous les soirs sous l'escorte d'un des domestiques
de la maison. Après avoir eu à supporter force baise-mains, en
témoignage de reconnaissance, j'obtins enfin qu'elle me laissât seule.
L'un des plus grands agrémens de mon habitation était une étendue de vue
charmante. Le général avait fait préparer pour mon logement la portion
de bâtiment qu'occupait Kléber avant son départ. J'avais au premier
étage, une belle chambre à coucher, un salon spacieux, et un élégant
boudoir dont les fenêtres dominaient Paris. Je m'arrêtai, dans la
chambre à coucher, devant la copie fort exacte d'un de mes portraits en
miniature, peint à l'époque de mon mariage. C'était la première fois que
cette copie frappait mes regards; j'y étais représentée, comme dans
l'original, avec la couronne et le bouquet virginal. Le tableau portait
la date précise de mon mariage. Quel souvenir pour moi! Mille pensées
cruelles oppressaient à la fois mon coeur; j'étais comme enchaînée à la
place où je me trouvais. Mon ame était navrée, et mes yeux versaient des
torrens de larmes: mes regards étaient fixés sur ce portrait: s'ils s'en
détachaient quelquefois, c'était pour errer sur tous les objets dont
j'étais entourée, avec une expression qui semblait dire: «Où suis-je? et
qui suis-je ici.»
Soudain je saisis le portrait et je courus le cacher au fond de mon
secrétaire; mais j'étais destinée à épuiser ce jour-là toutes les
émotions les plus propres à égarer mon coeur. Dans le tiroir secret que
j'ouvris pour y placer le tableau qui éveillait en moi de si cruels
souvenirs, j'aperçus d'abord un paquet de lettres adressées, à des
époques assez récentes, par Kléber à Moreau. Ces lettres étaient
ouvertes: par un hasard que je ne puis m'empêcher d'appeler fatal, la
première qui s'offrit à mes yeux contenait presque à chaque ligne le nom
du général Ney, l'éloge de sa bravoure, les présages les plus honorables
sur ses destinées militaires. À la vue de ce nom, qui m'était déjà si
cher, ma main se porta sur mon coeur dont les battemens redoublaient,
pour ainsi dire, de force à chaque minute. Les éloges de Kléber, la
haute estime qu'il témoignait pour un officier qui paraissait destiné à
devenir bientôt un de ses plus redoutables émules, portaient au plus
haut degré l'ivresse de mon amour, et justifiaient à mes yeux
l'égarement de mon coeur. Je relus vingt fois cette lettre. Après l'avoir
soigneusement serrée, je descendis au jardin où j'errai long-temps,
livrée aux rêves de mon imagination, et formant mille projets plus
insensés les uns que les autres.
Je rentrai enfin dans le salon. Ursule y avait, suivant mes ordres, fait
servir le thé. Je trouvai là le concierge de la maison et sa grosse
femme, gens fort déplaisans de leurs personnes, escortés d'enfans d'une
laideur tout au moins égale, et qui venaient prendre mes ordres. Je
réitérai l'injonction de fermer rigoureusement ma porte à tous les
importuns. Chaque matin on devait m'apporter la liste des personnes qui
se seraient présentées pour me voir, et parmi lesquelles je choisirais
celles dont il me conviendrait de recevoir plus tard les visites. Je
commandai qu'on fît, en mon nom, l'aumône à tous les pauvres. Le général
assurait de bons gages à tous ses domestiques: je promis au concierge,
si j'étais contente de ses services, d'y ajouter vingt francs par mois
de ma bourse, et de payer les mois d'école de ses enfans. Toutes ces
générosités étaient, comme on le verra plus tard, bien mal placées; mais
je ne veux pas anticiper sur les événemens.
J'ai eu, dans le cours de ma vie, des songes fort extraordinaires: j'ai
avoué plus haut, avec franchise, quelle impression ils ont toujours
produite sur moi; on me permettra de raconter le rêve qui vint troubler
la première nuit que je passai à Chaillot.
Après avoir pendant long-temps appelé en vain le repos, je commençais à
goûter un sommeil fort agité par toutes les émotions du jour: tout à
coup je me sentis comme transportée à Milan. Assise près de Moreau dans
un parterre émaillé de fleurs, j'écoutais, les yeux baissés et en
silence, son langage plein de tendresse pour moi. Peu à peu je sentis sa
main quitter la mienne: bientôt il me repoussa faiblement; je lève la
tête, et à quelque distance je vois Moreau à genoux près d'un berceau
dans lequel reposait un enfant nouveau-né, beau comme le jour; une jeune
femme, parée des grâces les plus séduisantes, veillait à la tête de ce
berceau. Je veux parler; ma bouche reste sans voix, je veux marcher,
mais on eût dit qu'une force surnaturelle retenait mes pas: mes lèvres
laissent enfin échapper un son inarticulé. Moreau se tourne vers moi:
son visage est pâle, ses traits sont altérés, ses yeux éteints; il me
montre le berceau, puis la jeune femme, et d'une voix sépulcrale:
«Elzelina, dit-il, ce bonheur me coûte la vie.» Aussitôt il roule à mes
pieds, mutilé et sanglant. Je m'éveille enfin en poussant un cri
d'horreur, et je m'élance loin de mon lit. Ce lit était placé sur une
estrade recouverte d'un drap écarlate: mes pas s'embarrassent dans ce
tapis, et je tombe étendue sans mouvement.
Je restai quelques minutes dans un anéantissement total. Ma tête avait
heurté la base d'un trépied de bronze, mon visage était arrosé de sang,
et mes cheveux épars sur mon front m'offraient le seul moyen d'étancher
ma plaie. Je parvins enfin à me relever, je m'assis sur mon lit; mes
larmes coulèrent d'abord en silence; mais bientôt l'oppression de ma
poitrine vint les changer en de bruyans sanglots.
Ursule couchait dans un cabinet voisin de ma chambre; elle m'entendit,
et ouvrit doucement ma porte. La lumière d'une lampe de nuit éclairait
seule cette scène: à mon aspect Ursule s'élance avec un cri de douleur
et d'effroi, et me saisit dans ses bras. Ses cris et ses plaintes me
rendent à moi-même, en me faisant éprouver le besoin de calmer son
inquiétude. Cette inquiétude était exprimée avec toute la vivacité du
langage de notre commune patrie, surtout avec cet accent du coeur auquel
le coeur ne peut jamais se méprendre.
Quand elle m'eut aidé à me recoucher, elle m'accabla de questions: il
fallait que j'éprouvasse un chagrin secret et violent pour n'avoir pu
goûter qu'un sommeil si agité; j'avais prononcé, à plusieurs reprises et
à haute voix, le nom du général. Elle n'osait me questionner; mais elle
craignait que je n'eusse reçu de tristes nouvelles d'Italie. Je cherchai
à la rassurer, et je rejetai le trouble où j'étais sur le rêve effrayant
qui avait agité mon sommeil. À ce mot de rêve: «Vous avez eu un rêve,
Madame! s'écria Ursule; racontez-le moi, je vous l'expliquerai
sur-le-champ.» Je ne pus m'empêcher de sourire; mais il y avait dans les
paroles que je venais d'entendre un ton de confiance si sincère que je
repris bientôt malgré moi mon sérieux. «Tu sais donc interpréter les
songes?» répondis-je alors à Ursule. «--Oui, Madame; et pour vous
prouver que je ne mens pas, je vous dirai que ma science m'a appris
depuis long-temps tout ce qui devait m'arriver à compter du jour où vous
me prendriez à votre service. Je connais vos chagrins et leur source.
Ah! si j'osais!...»
Mon front se couvrit d'une rougeur subite: j'osai cependant regarder
attentivement la devineresse. «Puisque le jour va paraître, me dit-elle,
Madame, et que vous avez l'air de renoncer au sommeil, je cours chercher
mes cartes;» et elle sortit tout aussitôt.