CHAPITRE XXXVII.

Arrivée à Chaillot.--Souvenirs.--Effets du hasard. Un songe.

C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux présages et

aux pressentimens; la vérité m'oblige à déclarer que cette faiblesse fut

de tout temps la mienne. Après un voyage très rapide, j'arrivai à

Chaillot fatiguée de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la

tristesse du sentiment qui me saisit au moment où, suivie seulement de

mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habitée par

l'homme qui m'avait associé à sa gloire, et que je venais de laisser

exposé à tous les périls de la guerre.

Tout avait été préparé pour me recevoir, conformément aux intentions du

maître de la maison: le luxe avait épuisé toutes ses ressources pour

orner mon appartement. L'isolement où je me trouvais redoublait

cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander à mon

émotion, et je demandai avec douceur qu'on me laissât pendant quelques

minutes entièrement seule.

Je quittai aussitôt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir

à la petite bibliothèque enfumée où j'avais vu tant de fois Moreau

absorbé dans ses méditations, dont les résultats étaient aujourd'hui si

profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de

m'interroger dans la solitude pour savoir à quel point je pouvais

mériter encore son attachement.

Ce petit cabinet était meublé de quelques planches chargées délivres, et

les portraits de quelques généraux célèbres en composaient tout

l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait

ordinairement, Moreau, je m'abandonnais à l'enthousiasme qu'excitaient

en moi mes, souvenirs: des larmes s'échappèrent enfin de mes yeux, et le

calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus

nobles affections, de mon coeur, je redevenais digne de l'amour que

j'avais inspiré à un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages

résolutions; mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que déjà

ces résolutions s'étaient évanouies pour faire place à des sensations

plus violentes et plus passionnées. Pour échapper aux rêves ardens de

mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai

Ursule, et j'allai sans différer davantage prendre possession de mon

appartement.

Le babillage vif et enjoué de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs

beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une

distraction agréable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'éviter

moi-même. Ce jour-là sa conversation me parut insignifiante et stérile.

Cette élégance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si

profonde, ne faisaient naître dans mon ame que le sentiment des devoirs

de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir déjà manqué.

J'étais mal avec ma conscience; la sévérité très-juste avec laquelle je

me jugeais moi-même aurait pu me rendre sévère et même injuste à l'égard

de ceux qui m'entouraient: la bonté naturelle de mon caractère tempérait

fort heureusement les accès de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule

aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.

Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau

domicile me fatiguaient de plus en plus, je me hâtai de m'affranchir de

sa présence; je lui donnai le présent de _bonne arrivée_[3]; je lui

commandai d'aller prévenir le concierge que je ne voulais recevoir,

aucune visite avant huit jours, et de me préparer le thé dans le salon

du rez-de-chaussée.

Nouvelles exclamations de la part d'Ursule fort étonnée de mon amour

subit pour la solitude, et toute triste d'être condamnée à ne voir

pendant si long-temps Paris que de loin. Je lui promis, pour la consoler

de la laisser sortir tous les soirs sous l'escorte d'un des domestiques

de la maison. Après avoir eu à supporter force baise-mains, en

témoignage de reconnaissance, j'obtins enfin qu'elle me laissât seule.

L'un des plus grands agrémens de mon habitation était une étendue de vue

charmante. Le général avait fait préparer pour mon logement la portion

de bâtiment qu'occupait Kléber avant son départ. J'avais au premier

étage, une belle chambre à coucher, un salon spacieux, et un élégant

boudoir dont les fenêtres dominaient Paris. Je m'arrêtai, dans la

chambre à coucher, devant la copie fort exacte d'un de mes portraits en

miniature, peint à l'époque de mon mariage. C'était la première fois que

cette copie frappait mes regards; j'y étais représentée, comme dans

l'original, avec la couronne et le bouquet virginal. Le tableau portait

la date précise de mon mariage. Quel souvenir pour moi! Mille pensées

cruelles oppressaient à la fois mon coeur; j'étais comme enchaînée à la

place où je me trouvais. Mon ame était navrée, et mes yeux versaient des

torrens de larmes: mes regards étaient fixés sur ce portrait: s'ils s'en

détachaient quelquefois, c'était pour errer sur tous les objets dont

j'étais entourée, avec une expression qui semblait dire: «Où suis-je? et

qui suis-je ici.»

Soudain je saisis le portrait et je courus le cacher au fond de mon

secrétaire; mais j'étais destinée à épuiser ce jour-là toutes les

émotions les plus propres à égarer mon coeur. Dans le tiroir secret que

j'ouvris pour y placer le tableau qui éveillait en moi de si cruels

souvenirs, j'aperçus d'abord un paquet de lettres adressées, à des

époques assez récentes, par Kléber à Moreau. Ces lettres étaient

ouvertes: par un hasard que je ne puis m'empêcher d'appeler fatal, la

première qui s'offrit à mes yeux contenait presque à chaque ligne le nom

du général Ney, l'éloge de sa bravoure, les présages les plus honorables

sur ses destinées militaires. À la vue de ce nom, qui m'était déjà si

cher, ma main se porta sur mon coeur dont les battemens redoublaient,

pour ainsi dire, de force à chaque minute. Les éloges de Kléber, la

haute estime qu'il témoignait pour un officier qui paraissait destiné à

devenir bientôt un de ses plus redoutables émules, portaient au plus

haut degré l'ivresse de mon amour, et justifiaient à mes yeux

l'égarement de mon coeur. Je relus vingt fois cette lettre. Après l'avoir

soigneusement serrée, je descendis au jardin où j'errai long-temps,

livrée aux rêves de mon imagination, et formant mille projets plus

insensés les uns que les autres.

Je rentrai enfin dans le salon. Ursule y avait, suivant mes ordres, fait

servir le thé. Je trouvai là le concierge de la maison et sa grosse

femme, gens fort déplaisans de leurs personnes, escortés d'enfans d'une

laideur tout au moins égale, et qui venaient prendre mes ordres. Je

réitérai l'injonction de fermer rigoureusement ma porte à tous les

importuns. Chaque matin on devait m'apporter la liste des personnes qui

se seraient présentées pour me voir, et parmi lesquelles je choisirais

celles dont il me conviendrait de recevoir plus tard les visites. Je

commandai qu'on fît, en mon nom, l'aumône à tous les pauvres. Le général

assurait de bons gages à tous ses domestiques: je promis au concierge,

si j'étais contente de ses services, d'y ajouter vingt francs par mois

de ma bourse, et de payer les mois d'école de ses enfans. Toutes ces

générosités étaient, comme on le verra plus tard, bien mal placées; mais

je ne veux pas anticiper sur les événemens.

J'ai eu, dans le cours de ma vie, des songes fort extraordinaires: j'ai

avoué plus haut, avec franchise, quelle impression ils ont toujours

produite sur moi; on me permettra de raconter le rêve qui vint troubler

la première nuit que je passai à Chaillot.

Après avoir pendant long-temps appelé en vain le repos, je commençais à

goûter un sommeil fort agité par toutes les émotions du jour: tout à

coup je me sentis comme transportée à Milan. Assise près de Moreau dans

un parterre émaillé de fleurs, j'écoutais, les yeux baissés et en

silence, son langage plein de tendresse pour moi. Peu à peu je sentis sa

main quitter la mienne: bientôt il me repoussa faiblement; je lève la

tête, et à quelque distance je vois Moreau à genoux près d'un berceau

dans lequel reposait un enfant nouveau-né, beau comme le jour; une jeune

femme, parée des grâces les plus séduisantes, veillait à la tête de ce

berceau. Je veux parler; ma bouche reste sans voix, je veux marcher,

mais on eût dit qu'une force surnaturelle retenait mes pas: mes lèvres

laissent enfin échapper un son inarticulé. Moreau se tourne vers moi:

son visage est pâle, ses traits sont altérés, ses yeux éteints; il me

montre le berceau, puis la jeune femme, et d'une voix sépulcrale:

«Elzelina, dit-il, ce bonheur me coûte la vie.» Aussitôt il roule à mes

pieds, mutilé et sanglant. Je m'éveille enfin en poussant un cri

d'horreur, et je m'élance loin de mon lit. Ce lit était placé sur une

estrade recouverte d'un drap écarlate: mes pas s'embarrassent dans ce

tapis, et je tombe étendue sans mouvement.

Je restai quelques minutes dans un anéantissement total. Ma tête avait

heurté la base d'un trépied de bronze, mon visage était arrosé de sang,

et mes cheveux épars sur mon front m'offraient le seul moyen d'étancher

ma plaie. Je parvins enfin à me relever, je m'assis sur mon lit; mes

larmes coulèrent d'abord en silence; mais bientôt l'oppression de ma

poitrine vint les changer en de bruyans sanglots.

Ursule couchait dans un cabinet voisin de ma chambre; elle m'entendit,

et ouvrit doucement ma porte. La lumière d'une lampe de nuit éclairait

seule cette scène: à mon aspect Ursule s'élance avec un cri de douleur

et d'effroi, et me saisit dans ses bras. Ses cris et ses plaintes me

rendent à moi-même, en me faisant éprouver le besoin de calmer son

inquiétude. Cette inquiétude était exprimée avec toute la vivacité du

langage de notre commune patrie, surtout avec cet accent du coeur auquel

le coeur ne peut jamais se méprendre.

Quand elle m'eut aidé à me recoucher, elle m'accabla de questions: il

fallait que j'éprouvasse un chagrin secret et violent pour n'avoir pu

goûter qu'un sommeil si agité; j'avais prononcé, à plusieurs reprises et

à haute voix, le nom du général. Elle n'osait me questionner; mais elle

craignait que je n'eusse reçu de tristes nouvelles d'Italie. Je cherchai

à la rassurer, et je rejetai le trouble où j'étais sur le rêve effrayant

qui avait agité mon sommeil. À ce mot de rêve: «Vous avez eu un rêve,

Madame! s'écria Ursule; racontez-le moi, je vous l'expliquerai

sur-le-champ.» Je ne pus m'empêcher de sourire; mais il y avait dans les

paroles que je venais d'entendre un ton de confiance si sincère que je

repris bientôt malgré moi mon sérieux. «Tu sais donc interpréter les

songes?» répondis-je alors à Ursule. «--Oui, Madame; et pour vous

prouver que je ne mens pas, je vous dirai que ma science m'a appris

depuis long-temps tout ce qui devait m'arriver à compter du jour où vous

me prendriez à votre service. Je connais vos chagrins et leur source.

Ah! si j'osais!...»

Mon front se couvrit d'une rougeur subite: j'osai cependant regarder

attentivement la devineresse. «Puisque le jour va paraître, me dit-elle,

Madame, et que vous avez l'air de renoncer au sommeil, je cours chercher

mes cartes;» et elle sortit tout aussitôt.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 19 / 69 题