M. Lormier se détourna vivement.

--Si... si... absolument.

Et je sentis encore qu’il aurait souhaité que la question ne fût pas

posée en ma présence. Il était écrit que nous manquerions tous

d’à-propos.

--Adieu, dis-je, il s’agit d’affaires. Je ne veux pas être indiscret.

Les serrements de main d’usage s’échangèrent; je m’esquivai.

Contrairement à son habitude, M. Lormier n’avait pas tenté de

m’accompagner.

Dehors, la promenade du Rempart s’offrait toute proche; je ne sus pas

résister à son appel et, installé sur un banc, laissai courir ma

rêverie.

Devant moi ne s’élevaient que des collines riantes. Deux enfants

demi-nus s’ébattaient à l’extrémité de la pelouse. En ce lieu plein de

silence, leurs rires éclataient comme une fleur rouge au centre d’un

parterre sombre. Partout ailleurs un calme doux et la sérénité poignante

des ombrages qui ont vu les générations disparaître l’une après l’autre,

sans cesser de reverdir. Devant cette magnifique indifférence de la

nature, qu’étaient les Lormier, les petites curiosités qui m’avaient

tourmenté à leur égard, et même l’imperceptible désillusion que je

ramenais de ma visite? Cependant je n’aurais pu songer à autre chose.

Il est rare que se découvre tout de suite le mobile profond qui a guidé

nos actes. En voulant connaître mieux mademoiselle Lormier, j’avais cru

d’abord n’obéir qu’à un goût d’indiscrétion désintéressée que je

confesse, et qui s’irrite d’autant mieux qu’on affecte de le défier. La

vérité, autrement complexe, était, je le reconnaissais maintenant, que

j’espérais découvrir beaucoup plus que des précisions sur un caractère,

la nature même du lien unissant entre eux des êtres aussi dissemblables

que le père et la fille. Inconsciemment, j’avais pressenti que,

différents à ce degré, ils devaient vivre sous la perpétuelle menace de

conflits irrémédiables. Mademoiselle Lormier m’intéressait moins encore

que le drame souterrain minant peut-être deux vies, en apparence si

parfaitement unies.

Vous souriez: je parle de drame, alors qu’il n’y a eu devant nous

jusqu’à présent qu’une maison, des personnages quelconques et

l’extérieur le plus paisible qui soit. Mais, en province, plus

l’extérieur est dépourvu de rides, plus les gens s’efforcent d’être

pareils à tout le monde, et moins on doit y croire. Ici d’ailleurs,

n’avais-je pas eu pour aiguiller mes soupçons l’aveu d’un passé

singulièrement troublé, auquel la mort seule avait mis fin?

Bref, quels qu’aient pu être mes désirs secrets, un seul point

apparaissait désormais évident, et c’était, qu’ayant entrevu un instant

chacun des deux Lormier, j’avais de fortes chances pour ne plus jamais

les approcher. On voit de même une barque se détacher de la rive où elle

semblait amarrée, et fuir sans vous laisser le loisir de reconnaître qui

la monte. Après tout, si c’est une déception, il en existe de plus

cruelles. Résigné, je m’efforçai donc d’accueillir celle-ci avec bonne

humeur, et las de philosopher, je m’apprêtais à regagner la ville, quand

soudain j’aperçus de nouveau M. Lormier. Au rebours de mon attente, la

barque restait en vue: je devais encore longtemps suivre ses passagers.

Il approcha de moi, rapidement, l’air gêné.

--Hé quoi! m’écriai-je, aurais-je par hasard oublié de faire une

ordonnance?

Je m’étais efforcé de prendre un accent jovial: par contraste, son

expression soucieuse n’en devint que plus visible.

--Non, dit-il, mais vous ayant vu entrer ici et sachant que la promenade

n’a qu’une issue, j’espérais bien vous joindre. Au cas où vous ne seriez

pas trop pressé, j’aurais voulu aussi... enfin je tiendrais à vous

entretenir de choses... particulières...

--Rien de plus simple: voici une place qui nous attend.

En même temps, je montrai le banc sur lequel j’étais assis auparavant.

--Merci, je préfère marcher.

--A votre gré... De quoi s’agit-il encore?

Et prenant son bras, je l’entraînai vers la terrasse. Il hésita, puis

avec un peu d’effort:

--Je suis sans fausse honte, commença-t-il, et tiens d’abord à

m’excuser.

--De quoi, grand Dieu?

--Oh! vous le savez aussi bien que moi. En ne m’obligeant pas à

préciser, vous me prouverez que vous ne m’en voulez plus... A peine

étiez-vous parti que ma fille me contait votre entretien:--elle ne me

cache jamais rien, cela va de soi. Mis au courant des sentiments que

vous veniez de témoigner pour tous les deux, il m’a semblé désirable de

ne pas remettre mon remerciement. Elle et moi, croyez-le, sommes

touchés... extrêmement.

Je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête. Excuses et

remerciements ne me paraissaient ni si urgents ni même utiles.

--... Le plus délicat enfin reste à dire... acheva-t-il avec un embarras

croissant. Consentiriez-vous à me laisser mettre à l’épreuve sur l’heure

le dévouement que vous nous offrez et dont je ne doutais pas, quoi qu’il

y parût?...

Cette fois, du moins, le but véritable de son retour apparaissait. Je

répondis, intrigué:

--Mais... certainement!... Que désirez-vous que je fasse?

--Rien que répondre à ma question: qu’avez-vous appris chez le notaire?

Je l’abandonnai stupéfait:

--Quel notaire?

--Le mien... cela va de soi.

--En vérité, cher monsieur, vous me voyez tout à fait dérouté. J’ignore

qui est votre notaire. Personne ne m’a jamais parlé de vous. Si donc

vous désirez que je sache quelque chose, c’est à vous de me l’apprendre.

Il parut réfléchir.

--Soit... je vous crois...

Son visage parut ensuite se détendre. A coup sûr, sans savoir de quelle

manière, je venais de dissiper en lui une prévention dernière, demeurée

en dépit des protestations qui avaient précédé.

--A défaut du notaire, ce sera donc moi qui vous mettrai au courant,

reprit-il d’un ton plus libre. Je vous ai avoué, l’autre jour, que

j’avais jadis rêvé la fortune pour ma fille. Admirez l’ironie de la vie:

je viens d’apprendre que cette fortune existe et qu’il est inutile de la

conquérir. Grâce à ma femme, qui s’occupait de tout sans me rien dire,

nous sommes riches, trop riches, et non seulement je n’en éprouve aucune

satisfaction, mais je tremble... au point de vous supplier, si le bruit

en courait, de vouloir bien le démentir. Pour tout le monde, Geneviève

doit rester pauvre.

Il n’exagérait pas: il tremblait, en effet.

--Et pourquoi ce mensonge? murmurai-je interdit.

--Pourquoi?... parce que si Geneviève se marie un jour,--ce qui est

possible et je ne songe pas à m’y opposer,--je ne veux pas ajouter, aux

risques courus normalement, celui d’un calcul intéressé chez l’homme qui

me la prendra.

Il tremblait toujours, mais à travers les derniers mots avait passé je

ne sais quelle vibration de colère; j’eus la sensation que de toutes les

forces de son être il se dressait à l’avance contre le ravisseur inconnu

qu’il évoquait.

--N’y a-t-il pas danger, pour le moins équivalent, à donner à votre

fille figure de parti sans dot? répondis-je froidement.

Il haussa les épaules:

--La préserver de la plus basse des duperies, d’abord!

--Sans la consulter?

--Ne suis-je pas le meilleur juge, ayant, hélas! une expérience qu’elle

n’a pas? Le notaire, bien entendu, a juré qu’il se tairait: mais, dans

une étude où tout le monde passe, quel secret voulez-vous qu’on garde?

Il s’interrompit, hésita de nouveau, puis brusquement:

--Et tenez, l’avouerai-je? si tout à l’heure j’ai paru troublé en vous

découvrant en tête-à-tête avec Geneviève, vous qui auparavant n’aviez

jamais cherché seulement à la mieux connaître, c’est que tout de suite

j’ai pensé: «Voilà! il sait et il commence!» Absurde, n’est-ce pas? Oui,

je m’en rends compte, et je vous demande encore pardon... Mais demain!

un autre paraîtra, et ce sera vrai! Que dis-je, demain?... Suis-je

assuré qu’il n’a pas pris les devants, qu’il n’est pas dès ce soir

installé dans l’âme de ma fille?... Pour me rendre un peu de sécurité,

il faut, je le répète, qu’aux propos qui vont courir, un homme comme

vous, autorisé, reconnu pour être au fait de la situation, puisse

répondre hardiment: «Les Lormier? Évidemment ils ont hérité, mais de

dettes! Le père est un vieux fou qui avait tout mangé d’avance; ils

n’ont rien... absolument rien!» Cet homme, voulez-vous l’être? Y

consentirez-vous?

J’écoutais, moins attentif à ce qu’il demandait qu’au spectacle d’une

telle passion désordonnée et aux lumières qu’elle me livrait. N’y

avait-il pas déjà une contradiction tragique entre le cri qui venait de

lui échapper: «Sais-je s’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de

ma fille?» et la certitude dont il se targuait, cinq minutes avant:

«Elle ne me cache rien, cela va de soi!»

Effrayé peut-être de mon retard à lui répondre, il reprit:

--Qu’y a-t-il? vous vous taisez... Serait-ce donc là ce dévouement...

Je l’arrêtai:

--Rassurez-vous, j’accepte le mandat, à condition toutefois de n’être,

ni de près, ni de loin, responsable de l’issue.

--Ah! s’écria-t-il, vous êtes donc bien l’ami que j’espérais!

Je hochai la tête et poursuivis:

--Je voudrais aussi vous poser une simple question: qu’arrivera-t-il le

jour où se trouvera sur votre chemin le prétendant, officiel ou caché,

choisi par la destinée pour prendre votre place dans le cœur de votre

fille?

Il recula, comme au reçu d’un choc:

--On ne prend pas la place d’un père!

--On ne prend pas _la même_, c’est entendu, mais vous croirez qu’elle

l’est.

Je vis un flux de sang colorer ses joues.

--Vous ne craignez pas, j’espère, que je devienne jaloux de ma fille?

--Vous ne le deviendrez pas: vous l’êtes.

--C’est fou!

--Ce ne sont jamais les choses raisonnables qui arrivent.

Il parut se recueillir.

--Non, vraiment, assura-t-il d’une voix pesante, si j’étais sûr qu’un

être existât, capable de rendre ma fille heureuse, j’aurais le

courage... il me semble que je n’hésiterais pas à lui ouvrir notre

porte.

--Alors, tout va bien, répliquai-je.

Et en même temps, une phrase de mademoiselle Lormier me revint en

mémoire: «Si je m’avisais d’aimer, je crois que je ne regarderais pas

aux moyens.» Avais-je eu tort, tout à l’heure, quand, sur mon banc,

j’envisageais la possibilité d’un drame? J’étais sûr désormais qu’un

jour viendrait où, dressés passionnément l’un contre l’autre, le père et

la fille se porteraient des coups mortels.

Cependant, côte à côte, nous cheminions le long de la terrasse, devant

le beau paysage indifférent; invisible et chuchotant, l’Armançon faisait

monter vers nous sa chanson paisible qui se mariait au bruit des

feuilles. Soudain, j’eus l’impression d’une solitude plus grande. Ayant

probablement tout dit, M. Lormier venait de me quitter.

Je le regardai s’éloigner et murmurai:

--Le malheureux! que deviendra-t-il plus tard?...

Pauvre chose que l’imagination humaine! Je pensais à un avenir éloigné,

et le ver était dans le fruit! J’appréhendais un éclat terrifiant: pour

se torturer, ces deux êtres déjà avaient commencé de se taire!

L'appel de la route · 第 11 / 41 题