Fidèle à ma promesse, je revins, durant quatre ou cinq jours, chaque
matin. S’il faut l’avouer, un si beau zèle n’avait pas pour objet unique
de calmer des inquiétudes reconnues illusoires dès le début, mais, après
avoir entrevu le père, j’étais devenu curieux de la fille.
Hasard ou calcul réfléchi, M. Lormier, hélas! s’attachait à mes pas dès
l’arrivée, pour ne me lâcher qu’à la sortie. Quant à mademoiselle
Lormier, aussi calme que son père l’était peu, elle se montrait avare de
paroles et toujours désireuse de couper au plus court. A ce régime, je
pouvais revenir indéfiniment sans découvrir en elle autre chose qu’une
intelligence évidente et une froideur qui ne l’était guère moins.
Tant de réserve, loin de me décourager, m’excita au jeu. Loin de me
tenir pour battu, quand le jour vint de signifier à ma malade que je lui
rendais sa liberté, je n’hésitai donc pas à annoncer que je reviendrais
encore m’assurer de la parfaite convalescence, mais je n’eus garde de
fixer une date.
--Je profiterai, dis-je, de la première occasion qui me ramènera dans le
quartier.
On acquiesça, et je laissai passer une semaine environ, jusqu’au jour
où, apercevant depuis ma fenêtre M. Lormier, canne en main et l’allure
preste, en train de se diriger vers la rue Bourg-Voisin qui est à
l’opposé du Rempart, je songeai: «Voici l’occasion de trouver la fille
seule.» Aussitôt je partis à mon tour. A supposer que mademoiselle
Lormier fût demeurée chez elle, j’étais bien sûr cette fois de rattraper
mon avance et d’éclairer la nuit qui m’intriguait.
Non seulement mademoiselle Lormier n’était pas sortie, mais je fus
accueilli par un: «Je comptais vous voir paraître» qui, à défaut de
sourire, me donna tout de suite à penser.
Je répliquai, de l’air le plus naturel du monde:
--J’avais promis de profiter de la première course au Rempart pour
vérifier que votre guérison est complète. Me voici fidèle à la parole
donnée. Comment vous trouvez-vous?
--Tout à fait bien.
--Rien de particulier à signaler?
--Absolument rien.
--Allons! voilà de quoi enchanter votre père!
Et parfaitement décidé à ne point lâcher la place, toutefois avec un air
de complète bonhomie, je pris le siège qu’on ne m’offrait pas.
--Mais, repris-je, je n’entends pas M. Lormier; aurais-je la malchance
de ne pas le rencontrer?
Mademoiselle Lormier me regarda fixement:
--Ne le saviez-vous pas?
Je fus surpris en même temps de constater combien son regard à ce moment
rappelait celui de la morte.
--Comment l’aurais-je appris?
--Je pensais que, demeurant sur la place, vous l’aviez vu passer.
Une telle clairvoyance ne parvint pas à me déconcerter.
--Tant pis, expliquai-je en affectant un entier détachement: il en sera
quitte pour se contenter du rapport que vous lui rendrez d’ailleurs avec
votre précision coutumière.
Puis, achevant de m’installer sur ma chaise, paisiblement je commençai
de regarder autour de nous.
Au fait, je n’ai pas encore dit où nous étions. Il s’agit toujours de la
chambre du troisième étage où je n’avais cessé de soigner mademoiselle
Lormier. Ayant cette fois le loisir de l’inspecter, je tentai d’analyser
les raisons de l’impression revêche qu’elle produisait. Ceci frappait à
première vue qu’on n’y apercevait, en guise d’ornements, aucune des
niaiseries chères aux jeunes personnes. Pas de vide-poches: point de
photographies encadrées avec des rubans, encore moins de filet brodé,
mais des meubles nus, qui manquaient de style: sur la cheminée, un
Christ entre deux torchères de bronze coulé; sur le sol, une simple
sparterie. Bref l’ensemble d’un garni de couvent, et sur toutes choses
l’air glacé de celle qui vivait là.
Autre remarque: lorsque j’étais entré, mademoiselle Lormier ne
travaillait pas des doigts ainsi qu’il sied, en province, chaque fois
qu’une demoiselle reçoit. Installée à sa fenêtre comme à un
observatoire, elle tenait un livre à la main, et quand elle l’eut déposé
sur le guéridon qui nous séparait, me surprise fut grande à déchiffrer
son titre. C’était le _Discours sur les passions de l’amour_,
c’est-à-dire de beaucoup l’œuvre la plus inattendue chez une fille
vivant sans relations à Semur, tout au fond du Rempart.
Je note ces détails au passage. Ils aideront, je pense, à vous orienter
à travers les sinuosités de l’entretien qui va suivre. Si décousu que
celui-ci paraisse, croyez aussi que j’en ai gardé un souvenir très
fidèle, tant il me parut révélateur.
Quand mademoiselle Lormier eut reconnu que non seulement je
m’installais, mais prétendais en outre me taire et laisser venir, elle
haussa les épaules et reprit:
--J’imagine, puisque vous ne dites rien, que vous avez une communication
à me faire. N’hésitez plus. J’aime aller au but sans détours inutiles.
Il m’apparut, en l’écoutant, qu’elle savait prêcher d’exemple: mais il y
a des façons qui coupent court aux meilleures volontés d’entretien.
--Oui et non, répliquai-je.
--Puisque j’ai deviné l’essentiel, rassurez-vous et parlez.
--Il est vrai, mademoiselle, et bien que vous ne paraissiez pas beaucoup
m’y encourager, que j’avais résolu de profiter de cette visite du
médecin,--la dernière d’ici longtemps, espérons-le,--pour vous faire
part de sentiments amicaux probablement déjà devinés. Au cours
d’épreuves récentes, je n’ai pas été sans m’attacher vraiment à votre
père. Ce que j’ai vu de lui me prouve qu’il vous aime... au delà des
mesures habituelles. J’imagine que vous le lui rendez. De tels
sentiments sont rares: ils peuvent, suivant les circonstances, devenir
une source de joies exceptionnelles et de douleurs sans égales. De
toutes manières, vous me trouverez prêt à les servir. Si donc vous avez
jamais à utiliser mon dévouement, pour votre père ou pour vous-même, je
vous serai obligé de n’y pas apporter de scrupules.
Il va de soi que j’avançais assez péniblement dans mes phrases. Je n’ai
pas coutume d’improviser. De plus, je me sentais suivi sans indulgence.
Tournée vers moi, mademoiselle Lormier avait moins l’air d’écouter ce
que je disais, que de chercher quelle arrière-pensée me guidait.
--Qu’entendez-vous par là? dit-elle enfin.
--Mais... rien que ce que j’exprime: n’en ôtez rien, n’y ajoutez rien.
Puis j’affectai de regarder, moi aussi, par la fenêtre et pour changer
de sujet:
--Vous commandez ici, je le vois, toutes les rues d’accès. On ne saurait
approcher, sans être signalé du haut de votre tour!
Mademoiselle Lormier redemanda, paisible:
--Oui, que faut-il entendre par «amitié» et ces offres vagues
auxquelles, je l’avoue, le passé ne m’a pas préparée?
Je m’efforçai de sourire.
--Mon Dieu! mademoiselle, n’allons pas supposer plus qu’il n’y a: je
répète qu’un jour ou l’autre, vous pouvez avoir besoin soit d’une aide
amicale, soit d’une démarche, enfin d’un de ces riens, fréquemment à la
portée d’un habitant du pays, et au contraire, délicats si c’est une
jeune fille seule qui s’en occupe. Dans ce cas, rappelez-vous que
j’existe, usez de moi, vous et votre père... c’est tout.
Un pli d’ironie tendit les lèvres de mademoiselle Lormier.
--En cas de mariage, par exemple, vous vous chargeriez des enquêtes?
Je répétai, sans relever la raillerie:
--En cas de mariage ou en tout autre.
Subitement, je vis les yeux traversés par une lueur:
--Voyons, cher monsieur, n’êtes-vous plus sérieux? Je sais lire dans ma
glace.
Et comme j’esquissais un geste de protestation:
--Parfait; vous demeurez poli, mais n’en pensez pas moins. Qui songerait
à épouser le laideron que je suis?
--Cependant, mademoiselle, sans accepter ce que vous dites, ne puis-je
rappeler qu’on n’épouse pas qu’un visage?
--Alors une dot? La mienne est mince.
--Qu’en savez-vous?
--Vous croyez aux inventions de mon père?
--Je vois que vous êtes au courant.
--Mon père ne me cache rien, pas même ses illusions... Pauvre père! il
s’en fera jusqu’à la mort.
--A mon tour, interrompis-je, me permettrez-vous de craindre que vous ne
vous en fassiez pas assez?
Elle eut un mouvement de tête singulier.
--Vous vous trompez. Les miennes sont assez grandes pour diriger ma vie.
Et elle conclut:
--Enfin, merci pour vos bonnes intentions: soyez certain qu’il vous en
sera tenu compte.
Je me levai, croyant à un congé, mais il paraît qu’elle n’était plus
pressée de me renvoyer.
--Pourquoi n’attendez-vous pas? Mon père sera ici dans cinq minutes et
vous seul parvenez à le rassurer.
Je répliquai sans conviction:
--C’est que... j’ai encore beaucoup à faire.
--Tant que cela? Je ne m’en doutais pas...
--Soit, encore un instant.
Je revins à ma chaise. J’étais à la fois retenu et intrigué par
l’attitude de cette étrange fille, tour à tour accueillante et hostile.
--Vous avez dû très mal me juger, fit-elle, voyant que j’hésitais à
renouer l’entretien.
--Quand?
--A la mort de ma mère.
--Je ne me le serais pas permis. Je suis trop convaincu qu’il y a toutes
les formes de chagrin. Les silencieuses ne sont pas les moins vives.
Ses yeux semblèrent soudain se perdre au loin.
--Ma mère avait une manière à elle de nous aimer. On ne choisit pas
toujours celle que les autres souhaitent: cela n’empêche pas d’aimer
vraiment...
--Il y a même des bonnes volontés qui font beaucoup souffrir,
murmurai-je.
Mademoiselle Lormier haussa les épaules.
--Elles valent mieux que rien. En somme, j’adore mon père, mais je
comprends aussi très bien ma mère.
Pour le coup, c’est moi qui ne suivais plus. Elle dut le sentir, car
elle poursuivit:
--Si jamais je m’avisais d’aimer, je crois que, moi non plus, je ne
regarderais pas aux moyens.
--Le bonheur de l’autre vient ensuite, s’il peut, continuai-je, un peu
railleur. Votre père, par exemple...
--Oh! je ne prétends juger personne, mais j’imagine que mon père, s’il
s’y était prêté, aurait pu être heureux.
Je m’abstins de répondre. Elle-même, sans doute, ne tenait pas à
insister, car elle était revenue à sa croisée.
Il se fit un silence. M. Lormier décidément ne rentrait pas.
--Quoi! reprit mademoiselle Lormier, déjà quatre heures! Voici l’abbé
Valfour qui sort de l’hôpital.
--Je vois que vous connaissez les habitudes de chacun.
--C’est vous-même qui l’avez dit: j’observe, du haut de ma tour.
--L’abbé Valfour était, je crois, aux obsèques de votre mère?
--Nous le connaissons un peu et il la confessait.
--Votre mère était très pieuse, n’est-ce pas?
--Oui, plus que moi.
--Ne le seriez-vous pas?
--Vous avez envie d’être scandalisé?
--En aucune manière.
--Avant de répondre, qu’entendez-vous par être pieuse?
Je ne pus retenir un sourire.
--C’est difficile à préciser, en effet. J’imagine qu’être pieuse
consiste principalement à suivre avec conscience les prescriptions de
l’Église.
--Et à faire maigre le vendredi?
--Par exemple.
Mademoiselle Lormier eut un nouveau coup d’œil ironique de mon côté.
--Là encore, nous ne parlons pas de même. Si j’étais vraiment pieuse,
j’aimerais Dieu à la folie, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême et sans
réserve.
--Ce qui signifie que vous en mettez une pour le moment?
--Il est possible.
Mais en même temps, elle examinait le Christ qui décorait la cheminée.
Curieuse fille, décidément, tenant tour à tour des propos de vieillard
désabusé et d’amoureuse exaltée.
--Qu’est-ce qu’aimer jusqu’à l’extrême et sans réserve? continuai-je,
songeur.
Mais cette fois, elle m’arrêta vivement:
--Vous n’êtes pas l’abbé Valfour; ne comptez pas le remplacer. Je
déteste d’ailleurs me confesser.
--Vous avez raison: ce sont là matières secrètes. On en disserte, tant
qu’elles sont loin: on se tait, dès qu’elles paraissent.
--Alors, soyez rassuré: vous êtes témoin que j’ose en parler.
--Nous serons même deux à pouvoir témoigner, acheva M. Lormier derrière
moi.
Je me retournai vivement: il avait poussé la porte sans bruit et nous
écoutait déjà depuis un instant.
Il y a des choses qu’on ne dit point et qui s’entendent plus clairement
que si on les prononçait. L’accent de M. Lormier, son visage, son
maintien n’exprimaient rien de particulier: et cependant, avant qu’il
eût achevé sa phrase, j’avais déjà compris que, se méprenant au sens de
nos paroles, et convaincu d’interrompre une tentative de déclaration, il
avait envie de me jeter par la fenêtre.
Résolu de faire tête à cette situation absurde, je montrai le livre
déposé sur le guéridon:
--Votre fille, monsieur, me paraît s’adonner à des lectures bien
dangereuses, lui dis-je gaiement. Pascal a mal fini: prenez garde
qu’elle ne l’imite!