Grâce aux automobiles et aux avions pourra-t-on se passer de chemins de
fer ? Nos habitudes d’esprit nous entraînent à concevoir le chemin de
fer comme la base de tout trafic. Sauf en Égypte, les chemins de fer
transsahariens sont restés à l’état de projets ; mais ces projets ont
pullulé ; l’idée se précise et prend corps ; surtout dans le Sahara
français. En Algérie, les départements de Constantine et d’Oran se
disputent la tête de ligne. Le chemin de fer passera-t-il par le groupe
oriental des oasis, l’Oued R’ir et Ouargla ; ou par le groupe
occidental, suivant la « rue de palmiers » ? Dans les deux cas, un
terminus inévitable est la boucle du Niger. Mais le Tchad ne peut pas
rester éternellement isolé au cœur mathématique du continent. Un projet
de chemin de fer transafricain par le Hoggar et le Tchad allait
rejoindre le futur chemin de fer anglais du Cap au Caire. Ce projet est
même le seul qui ait reçu un commencement très modeste d’exécution ; une
mission d’études a été envoyée, qui a fait faire à la cartographie du
Sahara des progrès intéressants. Les Soudanais, avec le colonel Tilho,
projettent un chemin de fer qui desservirait le Soudan sur toute la
longueur, et sur lequel des transsahariens viendraient se brancher. Car
il y aura plusieurs transsahariens : le plus court et le plus aisé à
imaginer serait le chemin de fer italien, qui unirait le golfe des
Syrtes au lac Tchad, en utilisant la plus vieille voie commerciale du
Sahara, celle du Fezzan.
Ces projets ne sont pas des rêves. Des forces puissantes semblent devoir
entraîner le Sahara dans des voies nouvelles. Le chiffre total de la
population saharienne ne peut pas être fixé ; mais à coup sûr il est
insignifiant ; cette moitié du continent est pratiquement vide. C’est
une difficulté, mais c’est aussi un gros avantage. L’Europe ne trouve
pas ici de population indigène dense et enracinée avec qui il soit
nécessaire de compter. Et, par contre, l’Européen trouve un climat, dont
il est établi pratiquement que la race blanche méditerranéenne
s’accommode parfaitement.
En ce qui concerne la partie occidentale, les succès de la politique et
de la colonisation française au Maghreb semblent l’entraîner
inévitablement au Sahara. Pour établir un lien à la fois sentimental et
d’affaires entre les colons et les indigènes il faudra faire quelque
chose, associer les deux éléments dans une grande tâche commune ; elle
s’offre au Sahara et nulle part ailleurs.
Les meilleures chances d’avenir du Sahara sont dans sa situation
planétaire. Il s’interpose entre deux grandes régions violemment
contrastées qui ont besoin l’une de l’autre et qui s’attirent
violemment. D’une part, les agglomérations humaines civilisées de
l’Europe occidentale, et, d’autre part, les tropiques africains aux
richesses agricoles inexploitées. L’Europe d’après guerre sent plus
vivement le besoin d’échanger ses produits manufacturés contre des
produits alimentaires. Certainement aussi il faut faire la part des
besoins imaginatifs de paysages nouveaux à notre époque de grand
tourisme. L’Europe, si on peut dire, a faim de ses tropiques. Elle en a
été séparée depuis toujours par l’obstacle du Sahara, dont le
rétrécissement de la planète à notre époque souligne l’absurdité. Cet
obstacle devra sauter ; il y a là une nécessité profonde. On sent déjà
que le branle est donné. Le Sahara commence un nouveau chapitre de son
histoire.