Malgré les lacunes, l’ensemble du Sahara apparaît nettement ; le tableau
qu’on peut en tracer est cohérent. Ce résultat est dû au fait que
l’Afrique du Nord est devenue domaine européen depuis un demi-siècle. Ce
fait énorme aura des conséquences lointaines.
Il en a déjà de très sensibles au point de vue économique. Le sel du
Sahara, celui de Taoudéni par exemple, n’a plus au Soudan qu’un marché
restreint. Il est concurrencé par le sel européen, importé par mer. Les
étoffes européennes font disparaître un à un les métiers indigènes.
Depuis qu’on élève l’autruche en Afrique australe, le commerce par
caravanes des plumes soudanaises a perdu toute importance. Mais surtout
la disparition de l’esclavage et la suppression de la traite ont porté
un coup mortel au commerce transsaharien : l’esclave noir à destination
du Maghreb et de l’Égypte a été pendant des millénaires la base
essentielle de ce commerce. Celles des oasis sahariennes qui étaient
surtout des centres commerciaux, dans l’Aïr par exemple, ou au Fezzan,
sont en pleine décadence. Les nomades sont atteints par répercussion :
seigneurs suzerains des grandes routes, ils prélevaient des péages
réguliers, qui se trouvent extrêmement réduits ; leur tendance naturelle
à piller s’en accroît ; l’indigence et l’insécurité, comme d’habitude,
se multiplient l’une l’autre, et font un cercle vicieux.
L’occupation militaire européenne, lorsqu’elle se produit, apporte une
compensation ; la garnison touche une solde et serait fort embarrassée
pour la dépenser ailleurs que sur place. Les oasis du Sahara français
vivent de leur garnison, et ce petit fait d’ordre économique contribue
puissamment à la tranquillité politique du pays. D’autre part,
l’industrie européenne commence à intervenir sur certains points et sème
des germes nouveaux de prospérité. Depuis que les Français ont percé le
canal de Suez, et que les Anglais ont organisé la culture du coton dans
la vallée du Nil, l’Égypte regorge d’or. Dans les oasis français du Bas-
Igharghar, le machinisme a multiplié les puits artésiens, et donné à la
culture de la datte un élan nouveau, encore accru par la hausse générale
des produits alimentaires depuis la guerre. A Kenatsa, sur la frontière
du Maroc et de l’Algérie, à la lisière du Sahara, un minuscule gisement
de houille est en exploitation depuis quelques années. Dans un pays où
la population est si clairsemée, et si près de l’indigence, il ne faut
pas un grand effort financier pour rétablir l’équilibre entre la
production et la consommation.
Le mouvement commencé continuera. Il est remarquable qu’aucune région
artésienne nouvelle n’ait encore été découverte. Sous ces immenses
plateaux ondulés de roche dure, calcaire ou grès, les conditions des
champs artésiens semblent réalisées théoriquement en bien des points,
qu’une étude scientifique décèlerait avec précision. Et la dureté des
roches, qui a arrêté la pioche indigène, ne serait pas un obstacle pour
nos machines. Dans un vieux pays comme le Sahara, les conditions de la
vie minière ne sont plus les mêmes assurément que dans les nouveaux
mondes de l’Australie, de la Californie, de l’Alaska. Et, par exemple,
l’or qui pouvait exister en surface a été depuis longtemps recueilli,
gratté, drainé au profit des vieilles civilisations méditerranéennes.
Pourtant sur ces étendues immenses, une moitié de continent, on a peine
à croire qu’il ne reste aucune perspective de développement minier
intéressant. Sur les confins du Soudan, en particulier dans la boucle du
Niger, il suffira manifestement de le vouloir pour transformer de
grandes étendues vides en provinces agricoles florissantes.
Il faut naturellement se garder de toute exagération. Le plus beau
désert de la planète ne se prêtera pas dans son ensemble à une mise en
valeur sérieuse, aussi longtemps que l’homme n’aura pas trouvé le secret
de la pluie. Il est vrai qu’on peut attendre de la science des miracles
moins invraisemblables. On en viendra sans doute à tirer quelque chose
de l’énergie solaire, de la violence du vent, ces grandes forces
sahariennes actuellement inutilisées. Malgré tout, le Sahara restera le
Sahara.
Tel qu’il est, il a toujours été pourtant, à travers les fissures de la
cloison étanche, le lieu de passage d’un transit intéressant. Et sur cet
article, d’ores et déjà, nous disposons de moyens autrement puissants
que la caravane et le chameau. La guerre mondiale, qui a comporté au
Sahara un épisode Senoussiste, y a déclanché des expériences
intéressantes, dont certains résultats restent acquis. Le plus sérieux
concerne le transit télégraphique. Le problème a été résolu
définitivement par la télégraphie sans fil. Des postes ont été installés
dans tout le Sahara français, et ils ont rendu immédiatement des
services tels qu’ils sont devenus d’un coup des rouages essentiels de
l’armature. Ce point acquis est de grande conséquence : il faut songer
que, pour la première fois, le besoin se fait sentir impérieusement au
Sahara d’avoir sous la main une source d’énergie industrielle. Cela peut
avoir des répercussions sur l’utilisation du vent désertique par
exemple.
Les avions et les automobiles ont été mis à l’essai au Sahara avec cette
prodigalité financière qui a caractérisé la guerre mondiale. En ce qui
concerne les automobiles, à tout le moins, les résultats obtenus ne sont
pas négligeables. On a constaté pratiquement qu’ils n’étaient pas liés à
la route et qu’ils passaient partout. Les sols désertiques offrent au
roulage des facilités étonnantes, la hammada, par exemple, et le reg.
Les chars de guerre des Pharaons en avaient déjà fait l’expérience,
comme d’ailleurs de nos jours au Kalahari les grands chars des Boers
traînés par des bœufs. Il reste pourtant une difficulté à surmonter.
Quand il s’agit de franchir des milliers de kilomètres, les autos du
type existant n’arrivaient pas à constituer elles-mêmes leur
approvisionnement d’essence. Cette tâche incombait aux caravanes de
chameaux, pour qui elle était écrasante. Le problème étant évidemment de
substituer les autos aux chameaux, ce problème se trouvait déplacé, mais
non pas résolu. On n’oserait pas affirmer qu’il le soit tout à fait.
Pourtant d’énormes progrès ont été faits. Aux raids sensationnels
succède déjà l’organisation de services réguliers.
[Illustration : _Cliché Désiré_