La rue est aux hommes. Le plan supérieur des terrasses communiquantes
est réservé à la vie féminine. L’architecture est savante, urbaine. Mais
tout est en boue durcie.]
Les Chaambas, à leur entraînement saharien près, ne sont pas distincts
des autres musulmans de langue arabe. Mais les Touaregs ont une
individualité très accusée. Ils ont des traits communs avec les Tibbous.
Comme eux, ils sont vêtus de cotonnades soudanaises noires ou bleues
foncées. Comme eux ils portent le « litham », le fameux voile saharien,
dont on ne se sépare jamais, et qui masque toute la figure, sauf les
yeux. Rien ne ressemble plus à une silhouette de Touareg que les
gravures représentant des Tibbous dans le livre de Nachtigall. C’est le
lieu de rappeler que les ancêtres des Touaregs ont conquis le pays
qu’ils occupent sur des négroïdes, cousins probables des Tibbous. Isolés
depuis des siècles dans un coin perdu du monde, les Touaregs ont
conservé avec l’humanité primitive des liens étonnamment étroits. Ils
savent encore polir la pierre pour en faire des anneaux de bras et
l’emmanchure de leur hache est néolithique. Le litham n’a rien à voir
avec l’hygiène, c’est une survivance de l’animisme : le voile ne protège
pas les voies respiratoires contre le vent du désert ; il protège contre
les mauvais esprits les narines et la bouche, portes du souffle, c’est-
à-dire de l’âme. Les Touaregs ont des tabous qui sentent le totémisme ;
ils ne mangent pas l’« ourane », le grand lézard très apprécié en
Algérie, parce que « c’est notre oncle maternel ». Ils gardent des
traces évidentes du matriarcat ; le seul chef mâle de la famille est
l’oncle maternel et non pas le père ; il n’y a de succession qu’en ligne
maternelle. Par une contradiction apparente, ces primitifs sont bien
plus près de nous que les Arabes. Ils sont d’esprit bien plus ouvert,
bien plus curieux, de relations bien plus faciles. C’est qu’ils sont
moins musulmans. Ils ne savent pas un mot d’arabe, langue sacrée du
Coran ; ils ne font pas le Ramadan ; leurs femmes ont une indépendance
beaucoup plus près de notre féminisme que des coutumes musulmanes. Bien
entendu ils parlent berbère, mais par surcroît ils sont seuls dans le
monde à l’écrire ; chez eux, et nulle part ailleurs, s’est conservé
l’usage de l’alphabet libyque sous le nom de tifinar. Ils portent encore
couramment le poignard de bras, tel que Corippus le décrit. Ils sont le
dernier spécimen, comme conservé sous cloche, du Libyen. Dans l’héritage
des anciens berbères, ce que les Touaregs ont conservé peut-être le plus
fidèlement c’est la haine de l’envahisseur arabe. La guerre n’a jamais
cessé.
Elle est pourtant inégale cette guerre. L’Arabe voisin de la
Méditerranée a toujours pu suivre plus ou moins les progrès de
l’armement. Au début du XXe siècle, les troupes françaises ont trouvé
les Touaregs armés du grand bouclier en peau d’antilope, de la lance, et
d’un grand sabre droit sans pointe, pour frapper exclusivement de
taille, qui rappelle les descriptions du glaive gaulois dans Tite-Live.
Admirable matière de panoplie. Avec ces armes-là, les Touaregs ont
arrêté depuis des siècles l’invasion arabe et dominé exclusivement les
routes du désert. Ils les domineraient encore si l’Europe n’était pas
intervenue. Il faut lire dans Nachtigall le récit de la bataille dans
laquelle les Touaregs ont anéanti presque jusqu’au dernier la redoutable
tribu arabe des Ouled Sliman ; dans une attaque à leur manière, juste
avant le lever du soleil, un corps à corps imprévisible, immédiat, avec
un mordant incroyable. Exactement ainsi fut anéantie, près de
Tombouctou, la colonne française du colonel Bonnier. C’est d’autant plus
remarquable que le nombre des Touaregs est infime. On ne peut pas
indiquer leur nombre total, mais La tribu des Hoggar, la plus redoutée,
ce qui ne signifie pas, il est vrai, la plus nombreuse, ne peut pas
réunir plus de trois ou quatre cents méharistes. Encore faut-il ajouter
que les tribus touaregs, comme d’habitude chez les nomades, sont
désunies, séparées par des vendettas éternelles. Les Hoggars, qui
paissent leurs chameaux dans l’Atakor, le Mouidir, l’Ahnet, et qui
tenaient sous leur domination les oasis du Tidikelt, ne s’entendent
jamais avec les Azgueurs qui paissent dans le Tassili et qui sont les
maîtres dans l’oasis de R’at. Il est curieux que les Touaregs, une aussi
petite fraction de l’humanité, portent un nom d’une notoriété mondiale.
Le hasard peut y avoir sa part, et le prestige mystérieux du cadre
saharien, mais certainement aussi l’extrême énergie et l’originalité
profonde du type humain.
LA LISIÈRE SOUDANAISE. — Il faut suivre les Touaregs jusqu’au Soudan
pour mesurer l’énergie de la poussée exercée par les nomades blancs à
travers le Sahara. Dans ce secteur, les avancées du Soudan vers le nord
sont l’Aïr, l’Adrar des Iforass et le coude du Niger.
L’Adrar des Iforass est le plus saharien des trois, non pas par son
climat et sa végétation qui sentent déjà la steppe soudanaise, mais par
sa population qui est exclusivement touarègue. Les Iforass sont de vieux
Berbères, puisque leur nom est dans Corippus, et sous une forme très
reconnaissable « Iforaces » ; ils conservent encore dans leurs
traditions le souvenir un peu estompé de Kocéilah, le vieux héros
Aurasien qui a tué Sidi Oqba, le premier conquérant arabe en 683 après
J.-C. Les Iforass parlent un dialecte touareg et reconnaissent la
suprématie des Hoggars avec lesquels ils partagent leurs pâturages dans
les mauvaises années. Leur Adrar est un simple prolongement du Hoggar,
au point de vue humain ; c’est la grande porte de communication des
Touaregs avec le Niger, car plus à l’ouest le Tanezrouft dans sa partie
large rend les communications très précaires. C’est essentiellement un
pâturage de nomades ; quelques palmeraies insignifiantes ne sont pas des
oasis sérieuses. Et d’ailleurs, sur tout ce liseré soudanais, on ne
retrouve plus l’oasis du nord, la grande oasis d’irrigation savante et
de culture intensive. Cette oasis-là n’est pas nègre.
L’Aïr est autrement important que l’Adrar. Le nombre d’habitants doit
atteindre une vingtaine de mille. Il y a un certain nombre de bourgades,
depuis Iferouane, la plus septentrionale, jusqu’à Agadir, la plus
méridionale. Ce sont essentiellement des centres commerciaux. L’Aïr est
une croisée très importante de routes transsahariennes ; celle du Fezzan
par R’at, celle de R’adamès, celle du Hoggar. Barth et Foureau ont
longtemps séjourné dans l’Aïr. La population est très mêlée, mais le
fond est manifestement Haoussa : la langue haoussa est comprise de tout
le monde. Des Touaregs noirs, qui sont une proportion importante de la
population, sont des métis de Haoussas et de Touaregs, qui revendiquent
naturellement l’ascendance berbère, plus honorable. Il y a aussi des
Touaregs blancs qui, par leur énergie et leur prestige, sont les vrais
maîtres, malgré la présence d’un sultan à Agadès. Ils l’ont été du moins
jusqu’à l’occupation française.
Le coude du Niger est tout autre chose ; il a le plus bel avenir de tout
le Sahara, hors de proportion avec son présent misérable. Et pourtant
Tombouctou a bien été en effet le nom le plus retentissant de tout le
désert, aussi longtemps que la bourgade qui le porte a été connue
seulement par ouï-dire. On sait aujourd’hui qu’elle avait 12.000
habitants environ au temps de sa prospérité (aujourd’hui 4.000) ; et
qu’elle n’est rien par elle-même. La base de sa prospérité a été
l’exploitation des salines de Taoudéni, à 600 kilomètres au nord, en
plein Sahara. C’est une exploitation industrielle entièrement
artificielle. Taoudéni est inhabitable ; son eau saumâtre tue en
quelques années les ouvriers nègres qu’on y importe et qu’on y maintient
de force. Il ne doit pas y avoir à la surface de la planète, même dans
nos dures civilisations, d’enfer industriel comparable à celui-là. Le
grand événement périodique à Tombouctou est l’Azalaï, la grande caravane
de Taoudéni. Il n’y a pas là, pour l’avenir, une base sérieuse de
développement ni même de durée. Il est vrai que Tombouctou est en même
temps et essentiellement la succursale de Djenné, la grande métropole
commerciale du Niger, beaucoup plus en amont sur le fleuve, en plein
Soudan.
Tout l’avenir de cette région est naturellement dans le fleuve lui-même,
un très grand fleuve coulant en plein désert, auquel il apporte
régulièrement une énorme crue annuelle, débordant au loin. C’est un Nil
auquel il ne manque que l’aménagement pour fertiliser une Égypte. Nulle
part ailleurs, dans tout le Sahara, on ne pourrait indiquer un point qui
ait de pareilles possibilités financières. En ce sens Tombouctou semble
destiné à devenir dans la réalité ce qu’il a été dans le mirage de
l’éloignement : la grande métropole saharienne.
Le Niger a été au moyen-âge le siège de grands empires nègres. L’un
d’eux, celui de Gao, avait son centre précisément au coude du fleuve.
Les ruines de Gao sont à l’extrémité orientale du coude, au confluent
avec la grande vallée presque sèche du Tilemsi, qui mène droit à l’Adrar
des Iforass. C’était l’empire des Sonraï et ils sont toujours là,
peuplant très maigrement le fleuve jusqu’à Tombouctou, mais combien
déchus. Les maîtres actuels du coude sont les Touaregs, ils le sont
restés du moins jusqu’à l’occupation française. Ce ne sont plus les
Hoggars, ce sont d’autres tribus, les Aoulimmiden, les Kel-Geress,
etc... Ils sont plus nombreux que les Touaregs proprement sahariens,
parce qu’ils ont la vie plus facile ; et ils sont assez différents
d’eux. Au bord du fleuve pullule une partie de l’année la mouche tsétsé,
hôte de microbes, qui déterminent dans le cheptel camelin des épizooties
terribles. Ici les Touaregs ont dû renoncer à l’usage, au moins
exclusif, du chameau ; ils ont des chevaux. Mais ce sont bien des
Touaregs ; ils en ont le costume traditionnel, la langue et le sentiment
national. Ils sont en contact proche avec l’ennemi héréditaire, les
Arabes de Maurétanie, dont une tribu, plus maraboutique, il est vrai,
que militaire, les Kountas, pousse au nord du Niger jusqu’aux premières
pentes de l’Adrar des Iforass. Mais ce sont bien les Touaregs seuls qui
tiennent le Niger, sur ses deux rives, et qui d’ailleurs, en vrai
nomades, le maintiennent en friche. Sur ces laisses du Niger, où des
millions d’hommes pourraient vivre, on voit quelques troupeaux de bœufs,
sous la garde de bergers Sonraï qui vivent dans une terreur comique et
abjecte de leurs maîtres. A l’administration française, qui voulait leur
distribuer des fusils, les nègres Sonraï répondaient, en montrant leurs
jambes agiles : « Voilà nos fusils en cas de danger ».
LA MAURÉTANIE. — L’extrême Sahara Occidental à l’ouest du Niger et de la
Saoura est un immense pays, sur lequel il y a peu à dire. Une partie
considérable de la côte est domaine espagnol, encore inexploré.
L’intérieur est domaine marocain, et non plus algérien, et l’occupation
française au Maroc n’a pas encore franchi l’Atlas. Dans le sud, les
Méharistes de l’Afrique Occidentale française, sur une étendue assez
limitée, ont fourni un gros effort, mais dont les résultats encore
lacunaires n’ont pas été exposés systématiquement. A l’ouest de la
Saoura, les Méharistes de la Saoura voient leur action entravée par une
circonstance particulière. Avant l’occupation française, des nomades
berabers du Tafilalelt étaient les maîtres des palmeraies ; ils ne les
ont abandonnées qu’après des combats acharnés, et ils continuent à faire
peser sur toutes les routes à l’ouest de la Saoura une menace gênante.
Grâce aux explorations déjà anciennes de Lenz et de Foucault, grâce aux
randonnées des méharistes, on distingue un peu l’armature générale : le
massif des Eglab, bombement accentué de la pénéplaine, avec sa ceinture
de grands ergs allongés. Dans le sud, sur les confins soudanais, on a
des renseignements sur l’Adrar maurétanien, un plateau de grès rouge,
dévonien ou silurien, comparable aux plateaux touaregs du Tassili, du
Mouidir ou de l’Ahnet. Mais la partie la plus intéressante au point de
vue humain est justement la plus inconnue.
A la lisière sud du grand Atlas marocain, nous entrevoyons à peine les
grandes oasis. Celle du Tafilalelt est certainement un petit monde ; sa
capitale ancienne, Sidgilmessa, a joué un grand rôle dans le moyen-âge
berbère ; mais nous n’avons guère sur le Tafilalelt que des
renseignements d’explorateurs qui ont passé rapidement, souvent en se
cachant (Rohlfs, de Foucauld, Harris). Pour de Foucauld, sans qui la
plus grande partie du Sahara au pied de l’Atlas marocain serait encore
en blanc sur les cartes, les oasis du Draa sont les plus belles de tout
le Sahara algérien. Mais nous n’en savons pas beaucoup plus. Nous savons
pourtant que dans ces oasis de l’Atlas marocain, au Draa en particulier,
les haratin tiennent une grande place. Ce sont des négroïdes, à ce qu’il
semble de dialecte berbère, mais qui semblent anciennement enracinés. Y
a-t-il là comme au Tibesti une population autochtone, dernier reste du
Sahara nègre, les Mélano-Gétules de l’antiquité ? Une question ouverte.
C’est surtout la côte Atlantique où des problèmes importants attendent
leur solution. Il en est un de géographie physique et d’importance
planétaire, la question de l’Atlantide. Le texte de Platon est bien
vague ; mais les géologues et les zoologistes admettent qu’il y a eu
effondrement récent du continent au fond de l’océan. Là-dessus l’étude
détaillée de la côte apportera peut-être des précisions intéressantes.
D’autres questions en suspens ont un intérêt humain. Le long de la côte
saharienne sur l’Atlantique, il semble que l’invasion berbère ait
atteint le Soudan plus vite qu’ailleurs. Ptolémée y signale déjà, au
moins dans le nord, les Sanhadjas ou Zenagas, la grande tribu bien
connue qui a certainement donné son nom au Sénégal. Ces Sanhadjas ne
sont rien d’autre que les Almoravides, qui ont fondé un grand empire,
conquis le Maroc et l’Espagne. Il n’y a pas d’exemple, semble-t-il,
d’une autre tribu exclusivement saharienne, qui tienne une pareille
place dans l’histoire du Maghreb. Et on ne voit pas bien les conditions
géographiques qui ont rendu possible un pareil résultat. Un peu plus
tard, vers le XVe siècle, on ne sait pas davantage ce qu’étaient ces
marabouts de la Séguiet-el-Hamra (Rio de Oro) qui, après l’effondrement
de la puissance musulmane en Espagne, ont joué un si grand rôle dans
tout le Maghreb, comme missionnaires de la foi musulmane et propagateurs
de la langue arabe. Il est certain que les Sanhadjas étaient des nomades
porteurs du voile, proches parents des Touaregs actuels. Il est certain
aussi qu’ils ont disparu presque complètement, eux et leur langue, de la
région qui fut leur pays d’origine. Ce fait, du moins, n’est pas pour
nous surprendre ; il est général dans tout le Maghreb, une tribu berbère
qui fonde un empire meurt régulièrement de son triomphe ; elle disparaît
et s’arabise. Ainsi ont fait en Algérie les Ketamas, fondateurs de
l’empire Fatimide. Au pays d’origine des Almoravides, nous trouvons
aujourd’hui les Maures et nous lui donnons le nom de Maurétanie. Les
tribus maures ne sont pas seulement arabes de langue, elles sont
littérairement beaucoup plus cultivées que les autres tribus arabes, et
leur piété musulmane est beaucoup plus stricte ; ces deux phénomènes
étant d’ailleurs dans l’Islam étroitement liés. Cela n’empêche pas,
d’ailleurs, que des tribus arabes de la côte atlantique, les Oulad
Delim, par exemple, ou les Reguibat, sont au nombre des pillards les
plus redoutés. On n’en sait guère plus long sur leur compte. Il n’y a
pas dans tout le Sahara, même au désert libyque, de coin plus inconnu
que le Rio de Oro.