PL. XXII. — TEMACIN DANS L’OUED R’IR. TYPE DE KSAR SAHARIEN.

La rue est aux hommes. Le plan supérieur des terrasses communiquantes

est réservé à la vie féminine. L’architecture est savante, urbaine. Mais

tout est en boue durcie.]

Les Chaambas, à leur entraînement saharien près, ne sont pas distincts

des autres musulmans de langue arabe. Mais les Touaregs ont une

individualité très accusée. Ils ont des traits communs avec les Tibbous.

Comme eux, ils sont vêtus de cotonnades soudanaises noires ou bleues

foncées. Comme eux ils portent le « litham », le fameux voile saharien,

dont on ne se sépare jamais, et qui masque toute la figure, sauf les

yeux. Rien ne ressemble plus à une silhouette de Touareg que les

gravures représentant des Tibbous dans le livre de Nachtigall. C’est le

lieu de rappeler que les ancêtres des Touaregs ont conquis le pays

qu’ils occupent sur des négroïdes, cousins probables des Tibbous. Isolés

depuis des siècles dans un coin perdu du monde, les Touaregs ont

conservé avec l’humanité primitive des liens étonnamment étroits. Ils

savent encore polir la pierre pour en faire des anneaux de bras et

l’emmanchure de leur hache est néolithique. Le litham n’a rien à voir

avec l’hygiène, c’est une survivance de l’animisme : le voile ne protège

pas les voies respiratoires contre le vent du désert ; il protège contre

les mauvais esprits les narines et la bouche, portes du souffle, c’est-

à-dire de l’âme. Les Touaregs ont des tabous qui sentent le totémisme ;

ils ne mangent pas l’« ourane », le grand lézard très apprécié en

Algérie, parce que « c’est notre oncle maternel ». Ils gardent des

traces évidentes du matriarcat ; le seul chef mâle de la famille est

l’oncle maternel et non pas le père ; il n’y a de succession qu’en ligne

maternelle. Par une contradiction apparente, ces primitifs sont bien

plus près de nous que les Arabes. Ils sont d’esprit bien plus ouvert,

bien plus curieux, de relations bien plus faciles. C’est qu’ils sont

moins musulmans. Ils ne savent pas un mot d’arabe, langue sacrée du

Coran ; ils ne font pas le Ramadan ; leurs femmes ont une indépendance

beaucoup plus près de notre féminisme que des coutumes musulmanes. Bien

entendu ils parlent berbère, mais par surcroît ils sont seuls dans le

monde à l’écrire ; chez eux, et nulle part ailleurs, s’est conservé

l’usage de l’alphabet libyque sous le nom de tifinar. Ils portent encore

couramment le poignard de bras, tel que Corippus le décrit. Ils sont le

dernier spécimen, comme conservé sous cloche, du Libyen. Dans l’héritage

des anciens berbères, ce que les Touaregs ont conservé peut-être le plus

fidèlement c’est la haine de l’envahisseur arabe. La guerre n’a jamais

cessé.

Elle est pourtant inégale cette guerre. L’Arabe voisin de la

Méditerranée a toujours pu suivre plus ou moins les progrès de

l’armement. Au début du XXe siècle, les troupes françaises ont trouvé

les Touaregs armés du grand bouclier en peau d’antilope, de la lance, et

d’un grand sabre droit sans pointe, pour frapper exclusivement de

taille, qui rappelle les descriptions du glaive gaulois dans Tite-Live.

Admirable matière de panoplie. Avec ces armes-là, les Touaregs ont

arrêté depuis des siècles l’invasion arabe et dominé exclusivement les

routes du désert. Ils les domineraient encore si l’Europe n’était pas

intervenue. Il faut lire dans Nachtigall le récit de la bataille dans

laquelle les Touaregs ont anéanti presque jusqu’au dernier la redoutable

tribu arabe des Ouled Sliman ; dans une attaque à leur manière, juste

avant le lever du soleil, un corps à corps imprévisible, immédiat, avec

un mordant incroyable. Exactement ainsi fut anéantie, près de

Tombouctou, la colonne française du colonel Bonnier. C’est d’autant plus

remarquable que le nombre des Touaregs est infime. On ne peut pas

indiquer leur nombre total, mais La tribu des Hoggar, la plus redoutée,

ce qui ne signifie pas, il est vrai, la plus nombreuse, ne peut pas

réunir plus de trois ou quatre cents méharistes. Encore faut-il ajouter

que les tribus touaregs, comme d’habitude chez les nomades, sont

désunies, séparées par des vendettas éternelles. Les Hoggars, qui

paissent leurs chameaux dans l’Atakor, le Mouidir, l’Ahnet, et qui

tenaient sous leur domination les oasis du Tidikelt, ne s’entendent

jamais avec les Azgueurs qui paissent dans le Tassili et qui sont les

maîtres dans l’oasis de R’at. Il est curieux que les Touaregs, une aussi

petite fraction de l’humanité, portent un nom d’une notoriété mondiale.

Le hasard peut y avoir sa part, et le prestige mystérieux du cadre

saharien, mais certainement aussi l’extrême énergie et l’originalité

profonde du type humain.

LA LISIÈRE SOUDANAISE. — Il faut suivre les Touaregs jusqu’au Soudan

pour mesurer l’énergie de la poussée exercée par les nomades blancs à

travers le Sahara. Dans ce secteur, les avancées du Soudan vers le nord

sont l’Aïr, l’Adrar des Iforass et le coude du Niger.

L’Adrar des Iforass est le plus saharien des trois, non pas par son

climat et sa végétation qui sentent déjà la steppe soudanaise, mais par

sa population qui est exclusivement touarègue. Les Iforass sont de vieux

Berbères, puisque leur nom est dans Corippus, et sous une forme très

reconnaissable « Iforaces » ; ils conservent encore dans leurs

traditions le souvenir un peu estompé de Kocéilah, le vieux héros

Aurasien qui a tué Sidi Oqba, le premier conquérant arabe en 683 après

J.-C. Les Iforass parlent un dialecte touareg et reconnaissent la

suprématie des Hoggars avec lesquels ils partagent leurs pâturages dans

les mauvaises années. Leur Adrar est un simple prolongement du Hoggar,

au point de vue humain ; c’est la grande porte de communication des

Touaregs avec le Niger, car plus à l’ouest le Tanezrouft dans sa partie

large rend les communications très précaires. C’est essentiellement un

pâturage de nomades ; quelques palmeraies insignifiantes ne sont pas des

oasis sérieuses. Et d’ailleurs, sur tout ce liseré soudanais, on ne

retrouve plus l’oasis du nord, la grande oasis d’irrigation savante et

de culture intensive. Cette oasis-là n’est pas nègre.

L’Aïr est autrement important que l’Adrar. Le nombre d’habitants doit

atteindre une vingtaine de mille. Il y a un certain nombre de bourgades,

depuis Iferouane, la plus septentrionale, jusqu’à Agadir, la plus

méridionale. Ce sont essentiellement des centres commerciaux. L’Aïr est

une croisée très importante de routes transsahariennes ; celle du Fezzan

par R’at, celle de R’adamès, celle du Hoggar. Barth et Foureau ont

longtemps séjourné dans l’Aïr. La population est très mêlée, mais le

fond est manifestement Haoussa : la langue haoussa est comprise de tout

le monde. Des Touaregs noirs, qui sont une proportion importante de la

population, sont des métis de Haoussas et de Touaregs, qui revendiquent

naturellement l’ascendance berbère, plus honorable. Il y a aussi des

Touaregs blancs qui, par leur énergie et leur prestige, sont les vrais

maîtres, malgré la présence d’un sultan à Agadès. Ils l’ont été du moins

jusqu’à l’occupation française.

Le coude du Niger est tout autre chose ; il a le plus bel avenir de tout

le Sahara, hors de proportion avec son présent misérable. Et pourtant

Tombouctou a bien été en effet le nom le plus retentissant de tout le

désert, aussi longtemps que la bourgade qui le porte a été connue

seulement par ouï-dire. On sait aujourd’hui qu’elle avait 12.000

habitants environ au temps de sa prospérité (aujourd’hui 4.000) ; et

qu’elle n’est rien par elle-même. La base de sa prospérité a été

l’exploitation des salines de Taoudéni, à 600 kilomètres au nord, en

plein Sahara. C’est une exploitation industrielle entièrement

artificielle. Taoudéni est inhabitable ; son eau saumâtre tue en

quelques années les ouvriers nègres qu’on y importe et qu’on y maintient

de force. Il ne doit pas y avoir à la surface de la planète, même dans

nos dures civilisations, d’enfer industriel comparable à celui-là. Le

grand événement périodique à Tombouctou est l’Azalaï, la grande caravane

de Taoudéni. Il n’y a pas là, pour l’avenir, une base sérieuse de

développement ni même de durée. Il est vrai que Tombouctou est en même

temps et essentiellement la succursale de Djenné, la grande métropole

commerciale du Niger, beaucoup plus en amont sur le fleuve, en plein

Soudan.

Tout l’avenir de cette région est naturellement dans le fleuve lui-même,

un très grand fleuve coulant en plein désert, auquel il apporte

régulièrement une énorme crue annuelle, débordant au loin. C’est un Nil

auquel il ne manque que l’aménagement pour fertiliser une Égypte. Nulle

part ailleurs, dans tout le Sahara, on ne pourrait indiquer un point qui

ait de pareilles possibilités financières. En ce sens Tombouctou semble

destiné à devenir dans la réalité ce qu’il a été dans le mirage de

l’éloignement : la grande métropole saharienne.

Le Niger a été au moyen-âge le siège de grands empires nègres. L’un

d’eux, celui de Gao, avait son centre précisément au coude du fleuve.

Les ruines de Gao sont à l’extrémité orientale du coude, au confluent

avec la grande vallée presque sèche du Tilemsi, qui mène droit à l’Adrar

des Iforass. C’était l’empire des Sonraï et ils sont toujours là,

peuplant très maigrement le fleuve jusqu’à Tombouctou, mais combien

déchus. Les maîtres actuels du coude sont les Touaregs, ils le sont

restés du moins jusqu’à l’occupation française. Ce ne sont plus les

Hoggars, ce sont d’autres tribus, les Aoulimmiden, les Kel-Geress,

etc... Ils sont plus nombreux que les Touaregs proprement sahariens,

parce qu’ils ont la vie plus facile ; et ils sont assez différents

d’eux. Au bord du fleuve pullule une partie de l’année la mouche tsétsé,

hôte de microbes, qui déterminent dans le cheptel camelin des épizooties

terribles. Ici les Touaregs ont dû renoncer à l’usage, au moins

exclusif, du chameau ; ils ont des chevaux. Mais ce sont bien des

Touaregs ; ils en ont le costume traditionnel, la langue et le sentiment

national. Ils sont en contact proche avec l’ennemi héréditaire, les

Arabes de Maurétanie, dont une tribu, plus maraboutique, il est vrai,

que militaire, les Kountas, pousse au nord du Niger jusqu’aux premières

pentes de l’Adrar des Iforass. Mais ce sont bien les Touaregs seuls qui

tiennent le Niger, sur ses deux rives, et qui d’ailleurs, en vrai

nomades, le maintiennent en friche. Sur ces laisses du Niger, où des

millions d’hommes pourraient vivre, on voit quelques troupeaux de bœufs,

sous la garde de bergers Sonraï qui vivent dans une terreur comique et

abjecte de leurs maîtres. A l’administration française, qui voulait leur

distribuer des fusils, les nègres Sonraï répondaient, en montrant leurs

jambes agiles : « Voilà nos fusils en cas de danger ».

LA MAURÉTANIE. — L’extrême Sahara Occidental à l’ouest du Niger et de la

Saoura est un immense pays, sur lequel il y a peu à dire. Une partie

considérable de la côte est domaine espagnol, encore inexploré.

L’intérieur est domaine marocain, et non plus algérien, et l’occupation

française au Maroc n’a pas encore franchi l’Atlas. Dans le sud, les

Méharistes de l’Afrique Occidentale française, sur une étendue assez

limitée, ont fourni un gros effort, mais dont les résultats encore

lacunaires n’ont pas été exposés systématiquement. A l’ouest de la

Saoura, les Méharistes de la Saoura voient leur action entravée par une

circonstance particulière. Avant l’occupation française, des nomades

berabers du Tafilalelt étaient les maîtres des palmeraies ; ils ne les

ont abandonnées qu’après des combats acharnés, et ils continuent à faire

peser sur toutes les routes à l’ouest de la Saoura une menace gênante.

Grâce aux explorations déjà anciennes de Lenz et de Foucault, grâce aux

randonnées des méharistes, on distingue un peu l’armature générale : le

massif des Eglab, bombement accentué de la pénéplaine, avec sa ceinture

de grands ergs allongés. Dans le sud, sur les confins soudanais, on a

des renseignements sur l’Adrar maurétanien, un plateau de grès rouge,

dévonien ou silurien, comparable aux plateaux touaregs du Tassili, du

Mouidir ou de l’Ahnet. Mais la partie la plus intéressante au point de

vue humain est justement la plus inconnue.

A la lisière sud du grand Atlas marocain, nous entrevoyons à peine les

grandes oasis. Celle du Tafilalelt est certainement un petit monde ; sa

capitale ancienne, Sidgilmessa, a joué un grand rôle dans le moyen-âge

berbère ; mais nous n’avons guère sur le Tafilalelt que des

renseignements d’explorateurs qui ont passé rapidement, souvent en se

cachant (Rohlfs, de Foucauld, Harris). Pour de Foucauld, sans qui la

plus grande partie du Sahara au pied de l’Atlas marocain serait encore

en blanc sur les cartes, les oasis du Draa sont les plus belles de tout

le Sahara algérien. Mais nous n’en savons pas beaucoup plus. Nous savons

pourtant que dans ces oasis de l’Atlas marocain, au Draa en particulier,

les haratin tiennent une grande place. Ce sont des négroïdes, à ce qu’il

semble de dialecte berbère, mais qui semblent anciennement enracinés. Y

a-t-il là comme au Tibesti une population autochtone, dernier reste du

Sahara nègre, les Mélano-Gétules de l’antiquité ? Une question ouverte.

C’est surtout la côte Atlantique où des problèmes importants attendent

leur solution. Il en est un de géographie physique et d’importance

planétaire, la question de l’Atlantide. Le texte de Platon est bien

vague ; mais les géologues et les zoologistes admettent qu’il y a eu

effondrement récent du continent au fond de l’océan. Là-dessus l’étude

détaillée de la côte apportera peut-être des précisions intéressantes.

D’autres questions en suspens ont un intérêt humain. Le long de la côte

saharienne sur l’Atlantique, il semble que l’invasion berbère ait

atteint le Soudan plus vite qu’ailleurs. Ptolémée y signale déjà, au

moins dans le nord, les Sanhadjas ou Zenagas, la grande tribu bien

connue qui a certainement donné son nom au Sénégal. Ces Sanhadjas ne

sont rien d’autre que les Almoravides, qui ont fondé un grand empire,

conquis le Maroc et l’Espagne. Il n’y a pas d’exemple, semble-t-il,

d’une autre tribu exclusivement saharienne, qui tienne une pareille

place dans l’histoire du Maghreb. Et on ne voit pas bien les conditions

géographiques qui ont rendu possible un pareil résultat. Un peu plus

tard, vers le XVe siècle, on ne sait pas davantage ce qu’étaient ces

marabouts de la Séguiet-el-Hamra (Rio de Oro) qui, après l’effondrement

de la puissance musulmane en Espagne, ont joué un si grand rôle dans

tout le Maghreb, comme missionnaires de la foi musulmane et propagateurs

de la langue arabe. Il est certain que les Sanhadjas étaient des nomades

porteurs du voile, proches parents des Touaregs actuels. Il est certain

aussi qu’ils ont disparu presque complètement, eux et leur langue, de la

région qui fut leur pays d’origine. Ce fait, du moins, n’est pas pour

nous surprendre ; il est général dans tout le Maghreb, une tribu berbère

qui fonde un empire meurt régulièrement de son triomphe ; elle disparaît

et s’arabise. Ainsi ont fait en Algérie les Ketamas, fondateurs de

l’empire Fatimide. Au pays d’origine des Almoravides, nous trouvons

aujourd’hui les Maures et nous lui donnons le nom de Maurétanie. Les

tribus maures ne sont pas seulement arabes de langue, elles sont

littérairement beaucoup plus cultivées que les autres tribus arabes, et

leur piété musulmane est beaucoup plus stricte ; ces deux phénomènes

étant d’ailleurs dans l’Islam étroitement liés. Cela n’empêche pas,

d’ailleurs, que des tribus arabes de la côte atlantique, les Oulad

Delim, par exemple, ou les Reguibat, sont au nombre des pillards les

plus redoutés. On n’en sait guère plus long sur leur compte. Il n’y a

pas dans tout le Sahara, même au désert libyque, de coin plus inconnu

que le Rio de Oro.

Le Sahara · 第 57 / 81 题