Le Tibesti et le Hoggar sont les deux grands massifs montagneux du
Sahara ; ils sont de structure analogue, fraternels ; ce sont deux
pendants. Mais ils sont séparés par une région profondément déprimée,
une coupure large, nette et radicale.
A peu près sous le méridien qui les sépare, la côte méditerranéenne
accuse son indentation la plus profonde : le golfe de la grande Syrte,
entre Misrata et Ben Ghazi.
Le fond du golfe est de toute la côte le point le plus rapproché de
beaucoup du Soudan. Sous ce méridien, la route du Soudan est raccourcie
de plusieurs centaines de kilomètres. Un géologue, M. Bernet, qui nous a
donné la plus récente étude d’ensemble sur la structure de la
Tripolitaine, explique l’indentation de la grande Syrte par l’existence
de deux grandes failles grossièrement orientées nord sud, qui
l’encadrent de part et d’autre ; la faille de Misrata, si l’on veut, à
l’ouest, et la faille de Ben Ghazi à l’est. La faille de l’ouest
s’accompagne de venues éruptives au voisinage de Sokna ; elle sectionne
l’extrémité orientale du fameux Djebel-es-Soda, la montagne noire, mons
Ater des anciens. Bernet estime que ces deux failles, ou ces deux
systèmes de failles parallèles, mordent très loin dans l’intérieur du
continent ; il a sans doute raison. Le long de ce double système de
failles tout le centre du Sahara s’est effondré entre le Hoggar et le
Tibesti. Sur le fond de cette dépression on retrouve des accidents
d’orientation est-ouest, faisant une grossière croisée à angle droit
avec les failles nord-sud. L’Haroudjd el Asouad tend à relier la
montagne noire, extrémité du Djebel Tripolitain avec la falaise de
Siouah. Plus au sud, des plateaux gréseux portent le nom de Toummo, au
point où le sentier des caravanes les traverse. Ces plateaux étroits
s’étendent du nord-ouest au sud-est et accusent une sorte de lien entre
le Hoggar et le Tibesti. Mais la séparation reste profonde : le Tummo
atteint à peine 700 mètres, et de part et d’autre d’immenses cuvettes se
creusent, où le niveau oscille autour de 300 mètres au-dessus du niveau
de la mer. Vers ces cuvettes basses les deux énormes massifs qui les
flanquent inclinent non seulement leurs pentes topographiques, mais
aussi d’une façon très générale les assises puissantes de leur plateaux
gréseux ou calcaires. Et, par conséquent, ils acheminent vers ces points
bas une portion considérable de leurs réserves en eau : cette eau sourd
avec une abondance remarquable pour le désert ; elle alimente des
groupes et des chapelets d’oasis. A ce chapelet de cuvettes basses et
d’oasis qui coupe transversalement le Sahara tout entier sous le
méridien de la grande syrte, on peut donner le nom général de Fezzan,
qui appartient plus particulièrement au groupe d’oasis le plus puissant
et le plus massé.
Ici donc, non seulement la distance totale entre la Méditerranée et le
Soudan est considérablement réduite ; mais les oasis jalonnent aux
caravanes une route facile. Le Fezzan est la voie de communication
transsaharienne la plus importante historiquement après le Nil. Nous en
sommes prévenus tout de suite par la persistance de noms géographiques
depuis l’antiquité : mons Ater, Phazania, Djerma qui conserve le nom
illustre des Garamantes ; et les événements qui expliquent cette
persistance sont en pleine lumière historique. Les Syrtes étaient dans
leur quasi totalité domaine carthaginois et il est clair que Carthage ne
s’est pas désintéressée du commerce transsaharien ; Hérodote, cinq
siècles avant J.-C., connaît la route du Fezzan. L’empire Romain,
successeur de Carthage, a plus ou moins dominé la Phazania ; à
différentes reprises, il y a envoyé des expéditions militaires ;
l’histoire garde le souvenir de deux explorations romaines qui ont
poussé par le Fezzan jusqu’aux pays des hippopotames. Rome a laissé
quelques monuments archéologiques jusqu’à Garama (aujourd’hui Djerma),
ancienne capitale du Fezzan.
Pline nous donne des renseignements détaillés sur les deux routes qui
menaient et qui mènent encore de la Tripolitaine au Fezzan. La plus
longue et la plus facile, parce que semée de points d’eau, passe par
Sokna, et le mons Ater. Les Romains, sous Vespasien, en 70 après J.-C.,
en découvrirent une autre occidentale, qui raccourcissait la route de
dix jours, et qui était beaucoup plus dure. C’est la route de Tripoli à
Mourzouk, suivie par Barth, qui traverse les solitudes de la Hammada-el-
Homra. Tout cela est parfaitement précis. Ce pays dont la raison d’être
depuis deux millénaires est d’être une voie de passage, a naturellement
offert à l’exploration européenne ses premières facilités. C’est par le
Fezzan que Barth a réussi le premier voyage scientifique transsaharien
au Soudan Central. Après lui, Rohlfs, Duveyrier, Nachtigall ont été
cordialement accueillis au Fezzan et y ont séjourné. C’est la partie la
plus ouverte du Sahara ; le contraste avec le Tibesti ne saurait être
plus complet.
Aujourd’hui pourtant le Fezzan reste somme toute assez mal connu. C’est
que l’occupation italienne a été très brève, tout de suite interrompue
par la guerre. Elle n’a pas eu le temps de conduire à des études
précises de topographie et de géologie. Nous n’avons guère autre chose
que les témoignages des explorateurs, nécessairement très lacunaires.
FEZZAN PROPREMENT DIT. — On voit assez nettement du moins le Fezzan
proprement dit, le groupe très important d’oasis qui a eu pendant toute
l’antiquité Garama-Djerma pour capitale, et qui a aujourd’hui Mourzouk.
La topographie générale ressort assez bien. Le lien est avec les
dernières pentes du massif touareg. Le Fezzan proprement dit est dans
les parties basses et au débouché de grandes vallées descendues de
l’ouest : ouadi Chiati, Oued-ech-Chergui. Comme il est ordinaire dans
les basses vallées quaternaires, les dunes ont pris un énorme
développement. C’est l’erg Edeyen, un pendant assez exact des ergs
algériens de l’Igharghar et de la Saoura ; c’est un erg humide, humain,
habitable. L’eau s’y présente sous forme de lacs, non pas de lacs
temporaires, de chotts, mais de lacs d’eau vive, parfois profonde,
généralement saumâtre ou salée, mais parfois douce. Ils sont presque
toujours entourés de palmiers. Le plus célèbre est le Bahar-ed-Doud, le
« lac des vers » ; et son nom a un lien avec sa notoriété. Il nourrit
une faune de larves qui éclosent en insectes diptères (Arthemia Oudneii)
; sous leur forme larvaire ils sont une ressource alimentaire pour les
indigènes. L’erg de l’Igharghar a un lac de ce genre, cratériforme et
profond, qui est évidemment un évent de nappe artésienne. Il est
probable que les lacs du Fezzan ont une origine analogue. Duveyrier
mentionne au Fezzan quelques puits artésiens et quelques foggaras ;
manifestement ce sont des exceptions ; en général l’eau paraît se
présenter à fleur de sol ou dans des puisards. Duveyrier figure, au-
dessus d’un puisard, un appareil à élever l’eau, qui est assez
monumental, qui représente un progrès sérieux sur le chadouf des puits à
bascule ordinaires, et qui sent sa vieille civilisation. Il est évident
qu’ici, dans ce pays où l’eau sourd et s’étale à fleur de sol, le
cultivateur a eu moins besoin de technique compliquée d’irrigation,
quoiqu’il en eût à sa disposition.
Ce groupe d’oasis s’étale très largement. Au nord, il se relie presque à
la Tripolitaine par Sokna ; au sud, il s’étend loin dans la direction de
Toummo. Barth et après lui Duveyrier et Nachtigall en évaluent la
population à 50.000 âmes, chiffre très approximatif. Nachtigall en vante
l’excellence des dattes. Le capitaine italien Petragani, prisonnier au
Fezzan pendant la grande guerre, a été frappé de sa décadence et de sa
misère, dues à son état politique exclusivement : la population en
serait tombée au chiffre approximatif de 12.000. Par l’abondance de
l’eau à fleur de sol et le nombre des palmiers, le Fezzan a peut-être
des rivaux sur la périphérie du Sahara, mais non pas dans la situation
où il se trouve, au cœur du désert. C’est un cas unique.
Aussi paraît-il toujours avoir été réuni en un centre politique
distinct, une sorte de petit empire. En mettant bout à bout les
témoignages des auteurs anciens, ceux des chroniqueurs arabes, les
traditions indigènes, Nachtigall arrive à reconstituer une histoire du
Fezzan qui est satisfaisante dans l’ensemble. Les avatars de cette
histoire accusent les influences successives du nord et du sud ; le
Fezzan a changé de capitale suivant que ses maîtres avaient leur lien
d’origine avec la Méditerranée ou le Soudan. Mourzouk, la capitale
actuelle, est d’hier, elle est turque. La Phazania des Garamantes, au
temps de l’influence romaine, a eu pour capitale Djerma-Garama. Les
dynasties d’origine berbère ou arabe ont eu pour centre Zouila. Une
dynastie soudanaise, Bornouane, a laissé des traces profondes à Traghen,
où les noms de lieux et de rues portent encore des noms empruntés à la
langue Kanouri. Le mélange des sangs s’accuse dans le type ethnique, qui
est extrêmement confus. On retrouve des Arabes, des Berbères, des
Haoussas, des Tibbous, et toutes les nuances intermédiaires. La
prédominance des peaux noires avait frappé Duveyrier, qui a échafaudé
toute une théorie sur les Garamantes, qui, suivant lui, étaient
incontestablement des noirs purs, propagateurs au Sahara d’une
civilisation purement nigritienne. Cette théorie n’est pas absurde, si
on n’en pousse pas trop loin les conséquences dans le détail.
Nachtigall, en somme, semble s’y rallier avec prudence, puisqu’il
reconnaît au type humain actuel, en moyenne, et dans la mesure où on
peut le dégager, une certaine parenté avec le type tibbou. Cependant un
pays situé comme le Fezzan n’a jamais pu, sans doute, même au temps
lointain des Garamantes, se dégager des influences septentrionales.
D’autre part, c’est essentiellement une région d’oasis : à l’ombre des
palmiers, où la malaria sévit, la race blanche n’arrive pas à éliminer
la noire.
LE KAOUAR ET BILMA. — Au sud des monts Toummo, les oasis qui mettent le
Fezzan en communication facile avec le Tchad ont une importance beaucoup
plus humble que le Fezzan proprement dit. Les plus notoires sont celle
du Kaouar, à cause de leurs salines qui portent le nom de Bilma. Le sel
y est très pur, d’une fabrication traditionnelle très soignée, livré au
commerce en pains compacts de transport facile. Ces salines situées sur
la plus belle route caravanière du Sahara contribuent à son animation ;
et la réciproque est vraie ; elles seraient moins prospères apparemment
si elles se trouvaient ailleurs.
Le Kaouar est nettement Tibbou, comme d’ailleurs un certain nombre
d’oasis du Fezzan méridional, Qatron par exemple.