Quand on vient à considérer, dans le détail, les régions diverses du
Sahara, on est amené à commencer par l’Egypte. C’est assurément la
partie du Sahara la mieux individualisée, un monde à part : et,
d’ailleurs, au point de vue humain, ce vieux pays civilisé est le centre
dont l’influence a rayonné sur tout le Sahara.
Il ne saurait être question, ici, d’étudier l’Egypte en elle-même. Sans
doute, c’est une oasis, essentiellement ; mais, par son immensité, par
son importance mondiale, elle est tellement à part dans la catégorie des
oasis, qu’elle sort manifestement du cadre, au même titre que le
Maghreb, ou le Soudan.
Ce qui nous intéresse, c’est l’extrémité orientale du Sahara, le désert
égyptien ; les répercussions réciproques de l’Egypte et du désert, l’une
sur l’autre, sont de grande conséquence.
LES CÔTES. — Le désert égyptien a des côtes très particulières. D’abord,
par leur développement : il a une façade maritime sur toute son étendue
au nord et à l’est : au nord, sur huit degrés de longitude ; à l’est,
sur huit degrés de latitude : le développement total ne doit pas être
notablement inférieur à 2.000 kilomètres. Les mers qui baignent le
désert égyptien sont la Méditerranée et la mer Rouge, les plus
anciennement humaines, et les plus importantes aujourd’hui, et de tout
temps, pour le commerce mondial. Ici, la Méditerranée orientale, celle
des marines phénicienne et grecque, rejoint par la mer Rouge, les grands
océans tropicaux ; une grande voie maritime met en communication les
fourmilières humaines de l’Inde et de l’Extrême-Orient et le berceau de
notre civilisation. Cette voie maritime, dès une haute antiquité, était
sillonnée par un commerce actif. A la pointe sud occidentale de
l’Arabie, les courtiers de ce commerce furent les Himyarites, ceux qui
ont donné leur nom à la mer Rouge (himyar signifie rouge en arabe) ;
c’est le peuple réel dont la reine de Saba, de l’histoire sainte, est le
représentant à demi-légendaire ; ce furent les Phéniciens de l’Océan
Indien, le pays de Poun (punique) des hiéroglyphes. Ce commerce
Himyarite remonte au moins à trois mille ans avant le canal de Suez. Il
n’y a peut-être pas, sur tout le globe, un point d’importance comparable
dans le commerce planétaire.
Les côtes de la mer Rouge gardent, nettement, dans leur organisation de
la vie humaine, des laisses de ce torrent commercial ininterrompu. Il y
a là, tout du long, une couche très mince d’humanité, nettement
distincte des Bédouins de l’intérieur ; elle est comme un placage sur
l’humanité désertique, un peu comme les bancs de coraux sur lesquels
elle vit sont un placage sur les vieilles roches de l’intérieur. Les
anciens donnaient à ces riverains de la mer Rouge le nom
d’ichtyophages : les mangeurs de poissons ; un nom qu’ils ne portent
plus, mais qu’ils continuent à mériter. Cela signifie qu’il y a
disproportion entre les ressources alimentaires, à peu près nulles, d’un
sol désertique, et les besoins d’une population relativement dense,
groupée par l’attirance de la navigation et du commerce. Ces gens-là
vivent de la mer, à qui ils appartiennent. Sur un sol où les sources
d’eau potable sont d’une extrême rareté, cette population,
artificiellement massée, a couvert la côte de citernes, dont les
dispositions matérielles et l’organisation financière sont un
chef-d’œuvre d’ingéniosité atavique. Ces citernes se retrouvent sur la
côte méditerranéenne du désert égyptien, en Marmarique, et, par exemple,
autour de Matrouh (Parœtonium). Ici, comme là, ces citernes, inconnues
dans le reste du Sahara, portent le même témoignage : pour subvenir aux
exigences d’une grande voie de navigation commerciale, et grâce aux
ressources intellectuelles et pécuniaires qu’elle apporte, il a fallu,
et on a pu, faire violence à la nature, créer de la vie au désert. Dans
les ports de la mer Rouge, non seulement sur la côte asiatique, où le
pèlerinage de la Mecque les a maintenus en pleine prospérité, mais même
sur certains points de la côte africaine, à Souakim, par exemple,
l’architecture des maisons comporte une prodigalité inouïe de très beaux
bois sculptés et ajourés, balcons, vérandas, moucharabiés, qui font un
contraste extraordinaire avec la pauvreté végétale du pays ; ces bois
sont importés, par mer, de contrées lointaines, et, par exemple, de
Java. A eux tous seuls, ils suffiraient à éclairer le problème.
Les côtes égyptiennes de la mer Rouge, celles de la Marmarique, étaient
semées dans l’antiquité de ports célèbres, Bérénice, Leucé Comé, Myos
Hormos, Parœtonium ; dont les rares ports actuels, Koceir (Leucé Comé)
ou Matrouh, sont de pauvres substituts. C’est que les gros tonnages et
la vapeur ont tué les escales côtières. Mais ils ont eu pour conséquence
l’ouverture du canal de Suez, qui est une ample compensation.
A l’autre extrémité du Sahara, le désert a bien une côte océanique très
étendue. Mais cette côte fait face à l’Amérique lointaine, elle n’a
jamais eu et elle n’a aucune relation commerciale avec le reste du
globe. Au point de vue humain, c’est comme si elle n’existait pas : la
grande masse du Sahara vit repliée sur soi-même, comme étrangère à la
planète. Le privilège des côtes égyptiennes est unique.
LA VOIE DU NIL. — Une autre originalité unique du désert égyptien, c’est
naturellement le Nil. Il a créé l’Egypte, non seulement comme facteur
fertilisant, mais encore comme grande voie de trafic et de communication
à travers tout le désert. La question transsaharienne, si grave partout
ailleurs, ne se pose pas ici : elle a été résolue par la nature.
Par cette magnifique voie vivante, la faune aquatique tropicale arrive
jusqu’au delta : ici, les hippopotames et les crocodiles seraient encore
méditerranéens, si l’homme l’avait permis.
Le long du Nil, l’Egypte a toujours eu ses communications largement
ouvertes avec l’Afrique nègre, avec la Nubie, semée jusqu’à Méroë de
monuments égyptiens ; et, plus particulièrement, avec l’Abyssinie, le
royaume d’Axoum des anciens. Dans leur exposition trop exclusivement
occidentale de l’histoire, nos manuels scolaires ne soulignent pas assez
ce fait qui a été d’immense portée. L’empire Romain, suivant cette sorte
de politique, que nous appelons aujourd’hui politique de protectorat, a
converti le royaume d’Axoum au Christianisme ; nous dirions,
aujourd’hui, qu’il y a importé la civilisation. Il l’a dirigé, financé,
il lui a prêté, dans la mer Rouge, l’appui de sa flotte, et il l’a mis
ainsi en état d’anéantir et de conquérir le royaume Himyarite, la pointe
sud occidentale de l’Arabie. Du coup, la grande voie maritime de l’Inde
et de l’Extrême-Orient s’est trouvée livrée, sans concurrence, aux
entreprises commerciales des mercantis grecs de l’Egypte Romaine. Un
triomphe d’impérialisme financier qui, à la longue, fut payé bien cher.
L’Arabie, coupée de la mer, source antique de sa prospérité, fut amenée
de force, par la souffrance économique, à de nouvelles conceptions, et
l’explosion de l’Islam se produisit, ébranlant le monde.
Chose curieuse, la vague islamique, en treize siècles, n’a jamais pu
recouvrir l’Æthyopie, qui est restée chrétienne : tant le germe semé par
l’Egypte romaine avait jeté de profondes racines.
Au XIXe siècle, c’est en remontant le Nil que l’exploration a remporté
ses premiers grands succès africains ; parmi les problèmes de l’Afrique
Centrale, celui des sources du Nil s’est posé et résolu d’abord.
Aujourd’hui, la vallée saharienne du Nil tout entière est ouverte au
tourisme. Des services réguliers de bateaux à vapeur atteignent la
seconde cataracte (Ouadi Halfa), avec une interruption à la première
(Assouan). Le chemin de fer va jusqu’à Kartoum, au cœur du Soudan, au
confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc, qu’une autre voie ferrée rattache
directement à Souakim sur la mer Rouge. Le problème du chemin de fer
transsaharien est donc ici amplement et facilement résolu grâce au Nil.
Le rêve d’avenir s’appelle le chemin de fer transcontinental du Cap au
Caire.
ORGANISATION DU DÉSERT ÉGYPTIEN. — Ces grandes voies de navigation
maritime et fluviale, en se combinant, donnent au désert égyptien une
organisation humaine, sur laquelle il faut insister. Un coup d’œil sur
la carte, au premier abord, donne de la forme générale de ce désert, une
idée inexacte. On le voit limité, à l’est, par la mer Rouge, au nord,
par la Méditerranée ; mais il faut de la réflexion pour s’apercevoir
qu’il n’est pas moins limité, sur la face ouest, par les solitudes du
désert et par l’erg libyque. Un erg pareil, le plus monstrueux et le
plus inhumain de la planète, est un obstacle et une protection aussi
efficaces qu’une mer ; il est plus difficile à passer. Les
communications terrestres de l’Egypte avec le monde extérieur ne sont
largement ouvertes qu’au sud, du côté de l’Afrique noire, qui n’est pas
un voisin dangereux. Du côté de l’Asie redoutable, l’isthme de Suez est
le seul chemin. Du côté de l’Afrique Septentrionale, la seule
communication avec le monde remuant et guerrier des Berbères est
l’étroit passage libre entre l’erg et la Méditerranée, gardé par la
fameuse oasis de Jupiter Ammon, aujourd’hui Siouah ; le retentissement
du nom dans l’antiquité souligne l’importance de cette porte unique de
communication entre deux mondes. On pourrait dire l’isthme de Siouah,
comme on dit l’isthme de Suez. Les deux se font pendant ; ils ont rendu
difficile, à travers les siècles, non seulement une invasion étrangère,
mais aussi, inversement, une expansion impérialiste de l’Egypte : ils
l’isolent chez elle. Le désert égyptien est une sorte de péninsule ; il
est sous cloche.
Dans ces limites, il faut garder présente à l’esprit la forme allongée
de ce désert c’est un couloir, long d’environ 1.400 kilomètres, et dont
la largeur moyenne n’excède pas 400. Pour y circuler, l’Egyptien n’a pas
seulement son fleuve qui coupe en deux le corridor, dans le sens de la
longueur, il a, par surcroît, les deux mers bordières. En fait, il n’y a
pas, dans le désert égyptien, de coin si reculé qui soit à plus de 200
kilomètres d’une base maritime ou fluviale. La proximité d’une base
maritime, Souakim, permet aujourd’hui à l’Angleterre de maintenir sa
domination sur le Soudan égyptien, alors qu’elle y a renoncé,
officiellement du moins, sur l’Egypte. Pendant la grande guerre,
l’étroitesse du désert égyptien a rendu de grands services à l’armée
anglaise. Elle lui a donné, pour ses escadrilles d’automobiles, un champ
suffisamment restreint autour des bases d’approvisionnement ; elle a
permis à l’infanterie, appuyée sur des bouts de chemin de fer de
fortune, d’exercer une action utile. A travers toute la durée de
l’Egypte, _mutatis mutandis_, la charrerie et l’infanterie des Pharaons,
la légion romaine, ont eu des facilités analogues. La disposition
naturelle du désert égyptien en facilite la surveillance et la
domination complète par les maîtres de la vallée. Il est évident qu’elle
a un lien avec l’empire égyptien ; sa durée immense ; sa stabilité ; son
unité à travers les millénaires ; l’évolution lentement progressive de
ses institutions, où invasion ni révolution n’ont mis de coupure
radicale.
INSIGNIFIANCE DES NOMADES. — Cette étroitesse du désert, combinée avec
d’autres facteurs, a eu une autre conséquence de grande importance. On a
déjà dit le nécessaire sur la dissymétrie curieuse des deux bandes
désertiques, séparées par la vallée du Nil. A l’est, le désert arabique
est montagneux, gravé d’oueds morts, dont les réseaux fossiles sont
encore parfaitement intelligibles. C’est ce que nous avons appelé un
modelé désertique tout jeune, le début d’un cycle.
A l’ouest du Nil, le désert libyque, jusqu’aux premières dunes du grand
erg, est assez exactement l’inverse. C’est un immense plateau uniforme,
d’altitude très médiocre.
Il est impossible d’y retrouver les lignes générales d’un réseau fluvial
quelconque. Ceux que les fleuves tertiaires avaient nécessairement
gravés sur la face du désert libyque, ont été exposés pendant un temps
démesurément long au climat désertique, qui les a brouillés et effacés.
Les traces qui, sans doute, en subsistent encore, ne sont plus
déchiffrables. Le désert libyque a ce que nous avons appelé un modelé
sénescent.
Si on insiste derechef sur ce fait, c’est qu’il a une portée humaine
considérable. On a vu que le drainage naturel des réseaux quaternaires
intensifie l’effet utile de la circulation superficielle des eaux ; il a
un lien étroit avec la distribution des points d’eau et des pâturages.
Et, par conséquent, avec la vie des pasteurs nomades. A en juger par
l’expérience du Sahara tout entier, et avec les réserves que suggère
l’usage d’une formule exclusive pour condenser la complexité des
phénomènes naturels, il serait possible de poser cette règle : sans
modelé désertique juvénile, c’est-à-dire sans réseau d’oueds fossiles,
il n’y a pas de vie nomade. Les grandes tribus nomades ont besoin
d’espaces immenses, et l’étroitesse des déserts égyptiens est déjà, pour
elles, une condition défavorable. Le modelé sénescent du désert libyque
aggrave beaucoup cette condition.
En tout cas, le fait est certain. Le désert égyptien n’a pas de nomades.
Ou du moins il n’a pas de grandes tribus nomades, insaisissables,
pillardes, puissantes par leurs instincts et leur entraînement guerrier,
menace éternelle pour l’ordre public, aussi longtemps qu’on ne se
résigne pas à leur en confier la garde. L’Egypte a ses Bédouins. C’est
un vieux mot arabe, « Bedaoui », qui a été naturalisé dans toutes les
langues européennes, à je ne sais quelle date. L’expédition de Bonaparte
en Egypte aurait-elle été l’origine de cette naturalisation ? En tout
cas, le sens que nous donnons à ce mot correspond à l’usage égyptien. Le
mot Bédouin évoque pour nous l’idée d’une humanité subordonnée, une
vermine humaine picaresque, l’armée roulante ; le sens péjoratif est
indéniable. Il est curieux que le mot français Bédouin ait pratiquement
disparu de l’usage en Algérie. On ne pourrait, sans grossier contre-
sens, l’appliquer aux nomades algériens qui sont l’aristocratie
indigène, « les fils de grande tente ». Mais en Egypte, notre mot
Bédouin, avec sa nuance précise, correspond à la réalité. En Egypte
même, les Bédouins ne sont guère autre chose que les humbles âniers qui
guident les touristes aux Pyramides. Dans le désert arabique, ce sont
les paisibles caravaniers qui circulent entre le Nil et la mer Rouge. En
Marmarique, les Bédouins Ouled-Ali relèvent déjà cette profession
pacifique de caravaniers en y joignant celle de contrebandiers. C’est
qu’ils communiquent librement dans l’ouest avec le Sahara des grands
nomades Arabes et Berbères.
L’absence de grands nomades est soulignée dans l’histoire de l’Égypte
par l’introduction tardive du chameau. Si près de l’Asie, en relations
si faciles avec l’Arabie, patrie du dromadaire, l’Égypte Pharaonique ne
le lui a pas emprunté. Pour qu’on le voie apparaître sur les bords du
Nil, il a fallu une invasion étrangère, la conquête perse. Et même
alors, et jusqu’à nos jours, le chameau ne semble pas avoir été
franchement chez lui dans le désert égyptien. Pendant la grande guerre,
le corps des méharistes anglais a dû recruter ses animaux dans tous les
déserts du globe, depuis Tunis jusqu’à Bombay ; l’Egypte propre offrait
pour le recrutement des mehara des ressources tout à fait insuffisantes,
ou même à peu près nulles. Le modèle même de la selle a dû être importé
du Soudan ; l’Égypte n’a pas, à proprement parler, de selle pour
chameau, elle n’a que des bâts ou des succédanés du bât. Tout cela se
tient. Il n’y a pas de grands nomades sans un cheptel camelin important,
et la réciproque est vraie.
Toute la vie politique et sociale de l’Orient, de l’Asie centrale à
l’Atlantique saharien, est basée sur l’équilibre des nomades et des
sédentaires, qui sont les deux moitiés de l’humanité. Entre ces deux
éléments, si dissemblables de mœurs, et parfois de race, il y a
collaboration quotidienne : c’est un ménage dont l’harmonie ne peut être
établie que par la subordination de l’un à l’autre. En Egypte, à travers
tous les millénaires, les sédentaires ont toujours tenu les nomades à
leur merci. Ce n’est pas seulement parce que cette énorme oasis, qu’est
l’Égypte, nourrit une masse puissante de sédentaires, groupés et
organisés (une quinzaine de millions d’âmes au dernier recensement),
c’est aussi parce que le désert égyptien, construit comme il l’est, ne
peut pas nourrir de grandes tribus nomades, dont l’énergie eût suppléé à
l’insuffisance numérique.
L’autre pôle de la civilisation orientale, la Chaldée, ne le cède pas à
l’Égypte en importance de l’oasis, mais elle est entourée de toutes
parts de déserts vivants, infectés de nomades, qui font contraste avec
les déserts aseptisés, si on peut dire, de l’Égypte. Les montagnes et
les hauts plateaux de l’Assyrie, de la Médie, de la Perse, les oueds du
désert en Syrie et dans l’Arabie septentrionale, ont toujours été une
réserve inépuisable de grandes tribus nomades. Chacune d’elles a dominé
à son tour la grande oasis mésopotamienne, qui semble ne s’être jamais
appartenue en propre. L’histoire de la Chaldée est aussi coupée, aussi
hétérogène que l’histoire de l’Egypte est une.
C’est que le pharaon a toujours été un empereur de sédentaires, et toute
l’histoire de l’Égypte en porte l’empreinte. La Chaldée, dominée par les
nomades, a une grande histoire militaire. Les armées assyriennes ont été
la terreur du monde oriental. C’est la Chaldée seule qui a réalisé
l’unité de ce monde oriental en un empire unique ; une première fois
sous les Perses ; une seconde fois, et plus complètement encore, sous
les Arabes. L’Égypte, dans cette voie, n’a jamais rien réalisé de
complet ni de durable, même au temps de Sésostris. Les égyptologues ont
retrouvé, et Maspero a joliment traduit ce que nous appellerions
aujourd’hui un pamphlet antimilitariste, contemporain des Ramsès, et qui
paraît traduire le sentiment profond de l’Égypte à toutes les époques.
Aujourd’hui encore, c’est le Turc qui est le sabre de l’Islam, ce n’est
certes pas l’Égyptien. En revanche, les historiens orientaux, Ibn
Khaldoun, en particulier, ont le sentiment juste que les arts,
l’industrie, la pensée, sont en Orient l’apanage des sédentaires. Il
semble bien, en effet, que la civilisation ait à la Chaldée bien moins
d’obligations qu’à l’Égypte. A mesure que nous connaissons mieux la
civilisation égyptienne, nous y retrouvons plus nettement les racines de
la nôtre. Le Caire est la métropole intellectuelle de l’Islam. Ce pays
d’Égypte, si bien clos, si individualisé, paraît prédestiné à voir
éclore en Orient la première ébauche de ce que nous appelons, en
Occident, le sentiment national.
Tout cela est un bloc et a un rapport étroit avec la forme et les
particularités du désert égyptien.
LES OASIS ÉGYPTIENNES. — Dans le désert libyque égyptien, l’absence de
tribus nomades est soulignée par l’existence d’oasis. Ce sont Kharga,
Dakhla, Farafra Baharia. Ces oasis sont admirablement connues, à chacune
d’elles le _Geological Survey_ d’Égypte a consacré une belle
monographie. Ces oasis ont d’ailleurs une très vieille notoriété : c’est
à elles qu’Hérodote, grécisant un mot égyptien, a appliqué pour la
première fois ce nom d’oasis, qui a fait fortune. Chacune d’elles est,
en effet, l’oasis type, la tache de verdure perdue dans l’immensité du
désert, comme un atoll dans l’immensité du Pacifique. Aucune ligne de
verdure ne les relie, soit entre elles, soit à la vallée du Nil. Elles
n’ont aucun rapport avec un oued quelconque, avec la circulation
superficielle des eaux de pluie. Elles doivent leur existence à
l’émergence locale de nappes aquifères profondes.
Un coup d’œil sur la carte géologique suffit à renseigner sur leur
véritable nature. Chaque oasis coïncide avec l’affleurement de couches
géologiques plus anciennes et plus profondes, à travers la couverture
décapée de couches plus récentes. Kharga et Dakhla jalonnent le contact
géologique entre les calcaires crétacés et les grès nubiens. Farafra est
au contact des grès et argiles du crétacé supérieur avec les calcaires
de l’éocène inférieur. Baharia est une boutonnière anticlinale à travers
laquelle le grès nubien sous-jacent crève toute l’épaisseur des couches
éocrétacées et éocènes inférieures. Partout, le _Geological Survey_ a
constaté des mouvements du sol plus ou moins vifs, des plis, des
diaclases, parfois accompagnés de venues éruptives. Les nappes d’eau,
enfouies dans les profondeurs, et ainsi ramenées à la surface, y
arrivent à l’état thermal : à Kharga et surtout à Dakhla, elles sont
franchement chaudes ; à Dakhla elles ont 39° centigrades, et les
indigènes, qui ne sont peut-être pas entièrement dignes de foi, gardent
le souvenir d’un temps où on pouvait y faire cuire les œufs. A Farafra
et Baharia, la température n’est pas aussi élevée ; mais le dégagement
de gaz est si important que sa pression dans une bouteille fait sauter
le bouchon. L’eau jaillit parfois en sources artésiennes, au sommet d’un
petit monticule d’argile à centre cratériforme, qui a déjà frappé
Hérodote. Plus souvent, à Dakhla surtout, il a fallu creuser jusqu’à la
nappe des puits artésiens dont les sources ont évidemment donné l’idée.
A Baharia et déjà même à Farafra, l’eau n’est plus jaillissante, elle
coule de sources ordinaires, mais dans ce cas aussi l’homme est
intervenu. Il a capté la source au moyen de longs aqueducs souterrains,
qui sont exactement ce qu’on appelle des foggaras dans le Sahara
algérien. Ces puits artésiens et ces foggaras sont de beaux travaux
d’art. Les puits doivent être poussés à plusieurs dizaines de mètres de
profondeur ; ils sont solidement boisés en acacia. Cette technique est
sûrement très ancienne. Les habitants des oasis étaient déjà des
puisatiers célèbres au temps d’Olympiodore (VIe siècle après J.-C.). Il
semble pourtant qu’il ne faudrait pas remonter très loin dans le passé.
Les indigènes donnent à leurs vieux puits le nom de romains, ce qui, à
soi tout seul, ne serait pas une preuve convaincante. Mais les
archéologues leur donnent raison. A leur dire, le très beau travail des
foggaras de Baharia appartient sûrement à la technique romaine. D’autre
part, Farafra aurait été pour les anciens Egyptiens « le pays du bétail
» ; ce qu’assurément il a cessé d’être ; pâturage et agriculture
intensive, telle qu’elle est pratiquée sous les palmiers, semblent
choses incompatibles. Nous saisirions donc ici sur le fait un phénomène
très intéressant en concordance parfaite avec des constatations du même
ordre au Sahara algérien. Le Sahara doit à l’empire Romain beaucoup plus
qu’on ne le pense couramment. C’est lui qui paraît avoir déclanché la
propagation à l’ouest du Nil du cheptel camelin et de la culture sous
palmeraie, deux choses étroitement associées, parce que les coins perdus
du désert ne peuvent être mis en valeur que s’ils sont rendus
accessibles. Le problème des communications est inséparable du problème
agricole.
Les oasis du désert libyque ont un nombre d’habitants insignifiant :
Dakhla en a 17.000 ; Kharga 8.000 ; Baharia 6.000 ; Farafra 632 en tout
et pour tout. Mais il ne faudrait pas mesurer leur importance au chiffre
de leur population. Dans ce désert libyque, au modelé sénescent, les
oasis sont les seuls points d’eau ; ils jalonnent la seule route qui
existe hors la vallée du Nil, et très loin d’elle, indépendante. Cette
route unique à travers le désert libyque, dans le sens de la longueur,
rejoint la vallée du Nil à Abydos, près de Thèbes, au point précis où
aboutissent aussi, de l’autre côté, les grandes routes du désert
arabique, celle de Koseir, celle de Myos Hormos, et même celle de
Bérénice. Cette croisée des chemins désertiques a fait la Haute Egypte
si distincte de la Basse. Les environs d’Abydos sont, en Égypte, le pays
par excellence de la préhistoire ; c’est là qu’on a trouvé les vieux
tombeaux antérieurs à la première dynastie. C’est là que s’est élevé
Thèbes aux cent portes, la rivale historique de Memphis. Ammien
Marcellin a recueilli une légende d’après laquelle les Carthaginois
auraient pris Thèbes. Il faut entendre naturellement que le souvenir de
raids berbères, sortant inopinément du désert, se serait défiguré
confusément dans cette légende. C’est de Thèbes qu’est partie l’armée de
Cambyse, pour tenter vainement la conquête du désert occidental. Le nom
de Kharga signifie la porte de sortie. Les Perses, maîtres de l’Égypte,
avec leurs instincts ataviques de nomades, se sont intéressés à cette «
porte de sortie ». C’est à Kharga que Darius a fait élever le beau «
temple d’Hibis ». La route des oasis a retrouvé sa valeur stratégique
pendant la grande guerre. C’est elle qu’a empruntée l’attaque
Senoussiste contre l’Égypte. Les Senoussistes s’infiltrant par Baharia
et Farafra ont tenu Dakhla, et pendant longtemps le front a été entre
Dakhla d’une part, et d’autre part, Kharga, où le joli petit chemin de
fer luxueux, construit en temps de paix pour les touristes, ravitaillait
un détachement de l’armée anglaise. Dans l’Egypte des Pharaons, le dieu
particulier de Thèbes était Ammon Rà, le Jupiter Ammon des Romains, le
dieu à tête de bélier. De tout le Panthéon égyptien, c’est le seul qui
se soit répandu au loin au Sahara, par la route des oasis. A l’autre
bout de cette route, à l’orée du désert Maugrebin, se trouve l’oasis de
Siouah, célèbre par son temple de Jupiter Ammon, dont elle a porté le
nom pendant toute l’antiquité.
L’ISTHME DE SIOUAH. — Siouah est la fin de l’Égypte et le commencement
d’un autre Sahara. Là se trouve l’isthme libre de sable qui met en
communication deux compartiments par ailleurs à peu près étanches. Deux
routes l’utilisent. La plus fréquentée longe la mer, c’est celle que les
géographes arabes ne manquent jamais de décrire ; la route côtière de la
Marmarique, celle où les Ouled-Ali mènent une existence précaire de
caravaniers et de contrebandiers. Elle est d’ailleurs aussi maritime que
terrestre ; les rares points d’eau ont été, à travers les siècles, les
aiguades et les abris du cabotage. Ce mince cordon de vie humaine, à la
hauteur des dernières vagues, est le lien unique entre le Cherg et le
Gharb, l’est et l’ouest, ces deux moitiés du monde musulman, dont tous
les chroniqueurs arabes soulignent les différences profondes. Le long de
cette voie, à demi maritime, il est difficile de préciser le degré
d’assistance mutuelle que se sont prêtée les caravanes et les bateaux.
Beaucoup d’armées l’ont suivie depuis l’Islam ; les armées arabes
successives allant à la conquête du Maghreb ; les armées Fatimides
allant à la conquête de l’Egypte ; il est clair qu’elles ont requis pour
leurs approvisionnements l’appui d’une flotte. Le Cherg et le Gharb sont
si profondément séparés par le désert libyque, qu’à proprement parler
ils communiquent par mer. Aussi bien, la colonisation orientale, par
voie de mer, des Phéniciens et des Carthaginois, a précédé la conquête
arabe de deux millénaires. Le seul port un peu important de toute cette
côte était Parœthonium, aujourd’hui Matrouh, parce que c’est le port le
plus rapproché de Siouah. C’est Siouah, l’oasis de Jupiter Ammon, qui
est le grand nom, le centre historique. C’est là que les Pharaons à leur
avènement venaient se faire diviniser ; et c’est là que, à leur exemple,
Alexandre le Grand, leur successeur, a eu pour premier soin de venir se
faire oindre fils d’Ammon par le grand prêtre. Il serait légitime de
donner à l’isthme le nom de Siouah.
Nous n’avons pas encore sur Siouah de renseignements topographiques et
géologiques détaillés. On voit seulement les grandes lignes. L’oasis est
à la base du grand escarpement qui limite partout au sud la Marmarique.
Cette très longue falaise continue est partout une ligne de contact
géologique entre les couches miocènes de la Marmarique et les couches
éocènes. Apparemment, les sources sont alimentées par une nappe
profonde, comme dans les oasis égyptiennes. La falaise escarpée court de
Siouah jusqu’au delta, et son pied est jalonné de rares suintements. Ils
n’alimentent aucune oasis, mais ils amènent, en quelques points, la
formation de chotts. Le plus célèbre est l’Ouadi Natroun, à l’extrémité
orientale, jouxtant le delta, et dont le natron est exploité. Un autre
de ces chotts est celui de Moghara, avec un bon point d’eau, à mi-chemin
à peu près entre Siouah et le Caire. Il y a là une route désertique
difficile à suivre, et par conséquent, à surveiller, qui traverse le
désert libyque dans sa largeur, doublant la voie maritime, et
aboutissant directement à la capitale de la Basse Egypte. Siouah est
bien le nœud de jonction de toutes les routes occidentales, la clef de
l’Égypte.
Si mal connus que soient encore les habitants de Siouah, on sait du
moins, avec certitude, que déjà ils ne parlent plus ni l’arabe ni le
copte. Ils parlent un dialecte berbère : nous sommes là sur le seuil du
Gharb, du monde barbaresque.