L’INTRODUCTION DU CHAMEAU ET SES CONSÉQUENCES

Le Sahara, au point de vue humain, est l’antithèse des déserts américain

du nord et australien, que l’immigration européenne a trouvés vierges.

Il a toujours été le domaine de l’homme.

Grâce aux travaux encore partiellement inédits de Reygasse, nous avons

désormais la certitude que des hommes quaternaires ont habité le Sahara.

Ils y ont laissé des outils et des armes de pierre qui se laissent

classer à des nuances près sous les rubriques classiques en Europe,

Chelléens, Acheuléens, Moustériens, Solutréens. Il semblerait que les

outils les plus archaïques se trouveraient de préférence dans les

régions désolées. On rapporte, par exemple, de l’erg Ech-Chech, en

grandes quantités, des coups de poing énormes et grossiers, qui

rappellent nos formes paléolithiques. Au contraire, les fines pointes et

les jolis outils néolithiques parsèment le sol dans des régions qui ont

un rapport évident avec la vie actuelle. L’homme semble avoir assisté au

long processus de dessèchement qui a conduit du Sahara quaternaire au

Sahara moderne.

Mais ceci est de la préhistoire, un peu nébuleuse. Touchant au domaine

méditerranéen, mêlé à l’histoire d’Égypte, de Carthage, de l’empire

Romain, de l’empire Arabe, le Sahara a lui-même une histoire qu’on

entrevoit nettement dans ses grandes lignes.

Le fait capital, qui éclaire toute cette histoire désertique, est

l’introduction du chameau, qui fut tardive. Le chameau, ou plus

exactement le dromadaire, le chameau à une seule bosse, apparaît

aujourd’hui si étroitement associé aux paysages sahariens qu’il en

semble inséparable. Il y est pourtant un nouveau venu.

Dans le Sahara antique, celui de Carthage, et même de l’empire Romain,

la place du chameau était tenue partiellement, au moins à la lisière

nord du désert, par l’éléphant. Cela est paradoxal, mais certain.

L’Atlas nourrissait des troupeaux d’éléphants sauvages, qui descendaient

en hiver dans les cuvettes sahariennes humides, au pied de la chaîne.

Les historiens nous montrent Asdrubal allant capturer des éléphants

sauvages, pour recruter l’éléphanterie de Carthage, dans les cuvettes

des grands chotts tunisiens et de l’oued Rir, où les palmeraies

n’existaient pas encore. L’éléphant sauvage n’a disparu de l’Atlas que

sous l’empire Romain, anéanti par les exigences économiques du marché

romain qui voulait de l’ivoire, et par la furie de destruction propre à

l’Européen de tous les temps.

Ces éléphants étaient de petite taille, ils présentaient les caractères

de dégénérescence de la faune résiduelle à laquelle ils appartenaient ;

comme aujourd’hui encore le crocodile du Tassili et du Tibesti, les

silures et les cobras de l’oued Igharghar. Assurément, ils étaient

séparés depuis longtemps de leur patrie originelle, l’Afrique

équatoriale ; les pistes du Sahara leur étaient fermées.

Sur ces pistes, dans la mesure où il les suivait, il semble que l’homme

de ce temps-là ait utilisé le bœuf porteur ; on retrouve assez

fréquemment le bœuf, avec une sorte de bât sur le dos, figuré dans les

gravures rupestres. Aujourd’hui encore, le Sahara n’est pas fermé d’une

façon absolue au bœuf zébu soudanais. Les Touaregs du Hoggar, qui font

une navette éternelle entre leurs montagnes et le Niger, emmènent avec

eux dans leurs déplacements quelques zébus. Bien entendu, toutes

précautions prises : le zébu portant sur son dos l’eau et le fourrage

qui lui sont nécessaires.

Les auteurs anciens nous représentent aussi dans quelques parties du

Sahara, au Fezzan, des raids de chars de guerre, traînés par des

chevaux, du même modèle apparemment que les chars pharaoniques figurés

sur les monuments égyptiens.

Sur ces monuments, dans tous les millénaires de l’Égypte indépendante,

le chameau n’apparaît jamais. Les égyptologues nous disent qu’il fut

importé pour la première fois par la conquête persane, en 525 avant

J.-C. Depuis ce temps-là, le chameau joue un rôle en Égypte, tout

particulièrement pour les communications entre le Nil et la mer Rouge.

Mais il mit des siècles à pénétrer plus avant dans le Sahara Occidental

; et ce n’est pas surprenant si on considère combien l’Égypte est, au

Sahara, un monde à part.

Très certainement, l’Afrique punique et romaine, au temps de Salluste et

de Pline l’ancien, n’utilisait pas le chameau. Il apparaît d’abord en

Tripolitaine, comme il est naturel, et il s’y trouvait par milliers de

têtes au temps d’Ammien Marcellin. Dans l’Afrique byzantine, au temps de

Procope et de Corippus, il jouait un rôle considérable, comme bête de

somme et compagnon de guerre, exactement comme aujourd’hui. L’évolution

est désormais accomplie.

L’introduction du chameau au Sahara Occidental a donc eu lieu pendant

l’empire Romain et plus spécialement sur sa fin. Faut-il conclure qu’il

y a entre les deux un simple lien chronologique, ou une relation de

cause à effet ?

C’est la question du dessèchement progressif qui se pose ici de nouveau.

A constater la substitution du chameau à l’éléphant on ne se soustrait

pas au soupçon d’un changement dans le climat. Rien ne serait plus

naturel. Indépendamment d’une diminution dans la pluviosité générale, il

est certain que le désert se dessèche mécaniquement par la simple

prolongation des conditions désertiques. Dans un pays comme le Sahara,

une péjoration même légère peut entraîner des conséquences importantes,

parce qu’on est tout près de la limite au-dessous de laquelle toute vie

devient impossible. Il serait absurde d’écarter _a priori_ une hypothèse

aussi normale que celle d’un dessèchement.

Ce n’est qu’une hypothèse pourtant, et elle n’est pas indispensable à

l’intelligence des phénomènes observés. Les temps modernes où nous

vivons ont vu depuis trois ou quatre siècles une immense transformation

de la planète. Les nouveaux mondes en Amérique et en Océanie ont été

submergés d’un coup sous nos yeux par l’immigration en masse d’une

humanité et d’une faune nouvelle. A nous autres témoins du phénomène, il

ne vient pas à l’idée de chercher à l’expliquer par une transformation

dans le climat ; nous savons qu’il est purement historique. Dans un

passé plus lointain, une réalité historique immense comme l’empire

Romain est apparemment, à soi tout seul, de taille à expliquer une

transformation dans le cheptel nord-africain. Songez à un homme comme

Septime Sévère, né à Leptis Magna de Tripolitaine, nourri des traditions

d’une race qui a toujours vécu du commerce transsaharien ; et rappelez-

vous que cet Africain, ce Saharien, a tenu dans ses mains la direction

militaire, politique, économique de l’empire Romain, de tout le monde

méditerranéen.

Et quoiqu’il en soit de l’explication, le fait demeure. Le chameau

apparaît dans l’ensemble du Sahara vers la fin de l’empire Romain. C’est

le principe d’une transformation radicale ; il y a historiquement deux

Saharas : celui d’avant et celui d’après le chameau.

NOMADES BLANCS ET AGRICULTEURS NÈGRES. — Avant la venue du chameau, la

population clairsemée du Sahara était plus ou moins de race noire.

L’Égypte doit être mise à part, bien entendu, mais dans tout le Maghreb,

Tripolitaine et domaine de l’Atlas, la race blanche berbère semble avoir

occupé simplement les côtes. Les auteurs anciens unanimement attribuent

le Sahara proprement dit aux « Æthyopiens ».

Le Fezzan, qui n’a pas changé de nom depuis l’antiquité (Phasania des

auteurs grecs et latins), était le pays des Garamantes, dont le nom se

retrouve dans celui de Djerma, une oasis du Fezzan. Duveyrier s’appuyant

sur les anciens, sur les chroniqueurs arabes, et sur les traditions,

établit que les Garamantes étaient des négroïdes apparentés aux

Bornouans. Le Fezzan est resté un empire Soudanais, du genre de ceux que

Barth a trouvés sur les bords du Tchad, jusqu’à une époque tardive,

jusqu’à la conquête des Bédouins arabes.

Plus à l’ouest, les auteurs anciens, cités et commentés par Gsell,

placent au pied de l’Atlas la frontière entre les Berbères et les

Æthyopiens, exactement le long de l’oued Djedi, qui prend sa source vers

Laghouat et qui aboutit dans la cuvette des grands chotts au sud

immédiat de Biskra. Au témoignage des textes il faut joindre celui des

armes et des outils néolithiques, dont l’usage, dans ce coin reculé,

s’est conservé certainement jusqu’à l’époque historique, et même à la

rigueur n’a pas encore complètement disparu. Dans la cuvette des grands

chotts, l’oued Rir, les dunes du Bas Igharghar, on trouve le sol parsemé

des plus beaux produits de l’industrie néolithique, en nombre

incroyable. Ce qui abonde surtout ce sont les pointes de flèches, d’une

finesse et d’un travail admirables. Or les Berbères n’ont jamais utilisé

l’arc et les flèches ; leur seule arme de jet a toujours été la sagaie.

Là-dessus le témoignage des textes et des monuments anciens est unanime

et irréfutable. A Tombouctou et dans la boucle du Niger, les Berbères

Touaregs encore aujourd’hui lancent la sagaie au galop de leurs chevaux

avec une adresse atavique. Dans l’histoire militaire des sultanats

Berbères Maugrebins, quand on voit mentionné un corps d’archers, c’est

une troupe de mercenaires asiatiques, et, par exemple, Chorasmiens. Au

contraire, l’arc et la flèche sont l’armement national des Nigritiens.

Dans l’Aïr, Foureau a eu tout de suite son attention attirée par les

flèches Haoussas, une nouveauté pour qui vient du nord.

Au moyen-âge, les grands empires Nigritiens de l’ouest, ceux de Ghana,

du Sonroï, du Manding jouent au Sahara un rôle important qui attire sur

eux l’attention des chroniqueurs arabes. Pourtant des incidents comme la

conquête de Tombouctou en 1591, par une armée Marocaine, soulignent la

profondeur de la pénétration Berbère au Sahara. La conquête française a

trouvé toute la boucle du Niger entièrement dominée par les Touaregs, au

point de vue politique, économique et même ethnique. Les capitales mêmes

de deux des plus puissants empires Nigritiens, Ghana et Gao, se

retrouvent, en ruines, dans la région de Tombouctou, à la lisière du

Soudan et du Sahara. Les Berbères en ont éliminé non seulement

l’influence, mais presque jusqu’à la population nigritienne.

Dans le dernier millénaire et demi, depuis les Haoussas qui ont semé

leurs pointes de flèches dans la cuvette terminale de l’Igharghar, le

sens général de la grande poussée est parfaitement clair. Les races

blanches méditerranéennes n’ont pas cessé de refouler les nègres. La

poussée a été moins violente et moins efficace dans le Sahara Oriental.

Déjà dans l’Aïr, qui est, il est vrai, intermédiaire entre le Soudan et

le Sahara, la conquête touarègue voile imparfaitement le fond demeuré

Haoussa de la population. Le Tibesti qui se dresse en plein Sahara, un

pendant du Hoggar, est tout entier entre les mains des Tibbous,

Nigritiens incontestables. Ici, dans un coin plus reculé, dans l’angle

mort à l’abri du désert libyque, un morceau de l’ancien Sahara nègre

s’est conservé plus ou moins intact.

Certaines étapes de cette conquête progressive se laissent préciser

historiquement. Les plus anciennes, et, par conséquent, les plus

intéressantes, ont été révélées au Sahara algérien. Les belles oasis de

l’oued Rir, si proches de l’Afrique romaine, et si prospères

aujourd’hui, n’ont jamais été signalées par les auteurs anciens ; on n’y

trouve aucune trace archéologique de Rome. Evidemment elles lui sont

postérieures. Les oasis du Gourara, un peu plus éloignées de l’Atlas,

mais facilement accessibles, sont dans le même cas. Tout ce groupe des

oasis qui constituent l’ossature du Sahara algérien est relativement

récent.

Il a été fondé par des Berbères Zénètes, plus ou moins judaïsés, vers la

fin de l’empire Romain. Ces Zénètes juifs se sont maintenus au Gourara

et dans le Haut Touat jusqu’au XVIe siècle, dans leur capitale Tamentit

; ils y ont laissé des souvenirs encore vivants et des stèles funéraires

en caractères hébraïques. On les a rattachés aux célèbres juiveries de

Cyrénaïque qui ont donné de la tablature à l’empire Romain. Les

traditions indigènes fixées dans les chroniques arabes ont conservé

surtout le souvenir d’une grande immigration au VIe siècle, dans une

année célèbre de la chronologie immédiatement préislamique, qu’on

appelle « année de l’éléphant ». Ainsi en ce qui concerne le Gourara et

le Haut Touat, c’est-à-dire la porte d’entrée du Sahara algérien, la

date de la fondation des palmeraies est connue avec une certitude et une

approximation suffisantes. Cela nous reporte précisément à la fin de

l’Afrique romaine et à l’Afrique byzantine, c’est-à-dire au moment même

où le chameau apparaît en grands troupeaux, pour la première fois, sur

les confins sahariens de l’Afrique mineure ; et il est difficile de ne

pas croire qu’il y a un lien entre les deux phénomènes. Ces Zénètes dont

le nom et le dialecte (Zenatiya) sont encore aujourd’hui étroitement

associés au Gourara, étaient de grands nomades chameliers, qui ont joué

depuis le haut moyen-âge un rôle énorme en Afrique mineure. Au rebours

de tant d’autres tribus Berbères moins illustres, leur nom ne se

retrouve jamais dans les auteurs anciens. Le Zénète apparaît à peu près

en même temps que le chameau, probablement l’un portant l’autre.

La poussée venue du nord-est ne s’est propagée que lentement vers

l’intérieur du Sahara. Dans le Bas Touat les procédés orientaux

d’irrigation (les foggaras), c’est-à-dire les palmeraies telles qu’elles

existent, remonteraient au IIIe siècle de l’hégire, à notre Xe siècle

après J.-C. Une tribu soudanaise, apparentée au groupe Bambara et plus

ou moins métissée de Berbères, a conservé la domination politique du Bas

Touat jusque vers le XIVe siècle. La tradition indigène l’affirme, et

les villages en ruines que la tradition rattache au nom des anciens

maîtres sont encore là. Ils sont très différents des villages actuels,

comme architecture et comme disposition ; beaucoup plus indépendants de

la palmeraie.

Plus loin encore, vers le sud, au Tidikelt, les palmeraies les plus

anciennes ne remontent pas au delà du XIIIe siècle après J.-C. et les

plus récentes sont du XVIIIe siècle seulement.

Que la pénétration de la race blanche au Sahara, refoulant les nègres

devant elle, ait été lente, progressive, et qu’elle continue pour ainsi

dire sous nos yeux, un autre fait intéressant et parfaitement

incontestable nous le fait toucher du doigt à l’autre bout du Sahara, au

désert libyque.

Le nom de Koufra signifie « la payenne » ; un nom singulier pour une

oasis qui est aujourd’hui, dans les profondeurs impénétrables du désert

libyque, la capitale du Senoussisme, c’est-à-dire le dernier réduit de

l’Islam indépendant. L’origine de cette dénomination est historiquement

connue. Elle date d’un siècle et demi, et elle commémore la victoire des

musulmans sur les Tibbous, les négroïdes bien connus du Tibesti, dont

Koufra était restée, jusqu’à une époque si voisine de nous, une

citadelle avancée. Comme d’habitude, dans un pays où la vie n’est pas

assez intense pour effacer les traces du passé, les ruines des villages

Tibbous sont encore très visibles ; et les derniers aborigènes Tibbous

sont encore là, dans une situation humiliée, et en nombre décroissant.

Le cas est donc parfaitement net. Koufra est au désert libyque la

dernière conquête de la race blanche vers la fin du XVIIIe siècle.

Tout cela se tient bien et c’est en parfait accord avec le témoignage

d’instruments en pierre polie qui se rencontrent sur le sol en assez

grande abondance au Sahara. Ce sont d’énormes rouleaux et de grands

mortiers évasés, d’un type bien connu des archéologues et des

préhistoriens, encore en usage au Soudan. Ils ont servi à écraser des

grains et à les réduire en farine. Ces instruments se retrouvent souvent

loin des lieux aujourd’hui habités ; souvent aussi près des palmeraies,

comme par exemple au Tidikelt où ils sont utilisés, à cause de leur

forme allongée, comme stèles funéraires (chehed) dans les cimetières

musulmans. Leur place dans la vie domestique a été prise par la petite

meule tournante méditerranéenne. Et d’ailleurs les céréales n’ont plus

qu’un rôle subordonné dans l’alimentation. Les dattes les ont en grande

partie éliminées, l’appoint étant fourni chez les nomades par le laitage

et la viande. Rouleaux et mortiers se rapportent évidemment à l’époque

immédiatement antérieure, au Sahara nègre. Ils nous rendent sensible

l’importance et la nature de la transformation accomplie. Ils nous font

entrevoir un Sahara où la race blanche, le grand nomadisme chamelier et

la palmeraie étroitement associés, n’avaient pas encore fait leur

apparition.

Cette transformation immense a été naturellement lente et complexe. Il

faut faire très grande la part des Arabes et de l’Islam. Mais tout le

mouvement a été certainement déclanché par l’introduction du chameau, ce

qui signifie la venue, la création _ex nihilo_, pour ainsi dire, de

tribus nomades à grand rayon, turbulentes, guerrières et pillardes.

L’empire Romain s’est toujours désintéressé du Sahara. Son limes, sa

frontière de colonisation est parfaitement connue. Elle laissait tout à

fait en dehors non seulement le désert proprement dit, mais même la

steppe des hauts plateaux. Et on ne voit pas que l’empire ait eu des

difficultés militaires pour protéger cette frontière. Les nègres du

Sahara n’étaient pas des voisins redoutables. L’Afrique byzantine, au

contraire, n’a pas pu garder le limes ; elle a trouvé au sud une

situation entièrement modifiée et un voisinage autrement dangereux.

L’introduction du chameau a été le grand bienfait de l’empire Romain

dans l’Afrique du Nord, et il semble que ç’ait été en même temps le

principe de sa chute. Il y a peut-être là une loi générale. Toute

colonisation réussie tend à créer des conditions qui rendent sa

continuation superflue et impossible. C’en est le but et en quelque

sorte la justification morale.

Le Sahara · 第 36 / 81 题