Quand on a essayé d’analyser le rôle des eaux superficielles au Sahara,
il reste à parler des nappes profondes. C’est une question différente et
très importante.
Les eaux superficielles ont surtout une relation étroite avec les points
d’eau et les pâturages, la vie des nomades. Certes, il y a des oasis,
c’est-à-dire des cultures de sédentaires, alimentées par des rivières ou
des nappes superficielles. L’oasis la plus splendide du Sahara et peut-
être du monde est dans ce cas. C’est l’Egypte, qui est un don du Nil. Il
semble que ce soit une exception éclatante quoiqu’elle ne soit pas
isolée. Une grande partie des oasis sahariennes, la plus grande
probablement, doit son origine à des eaux profondes, parfois thermales ;
leur résurgence se produit, grâce à des failles ou sur la ligne de
contact entre deux terrains géologiques. Les principaux groupes d’oasis
sont des individualités distinctes, qu’il faudra examiner séparément.
Leur totalité, si on pouvait en préciser en chiffres la superficie,
serait un pourcentage prodigieusement insignifiant, par rapport à la
superficie du Sahara désertique. Mais enfin l’eau, jaillie inopinément
de la profondeur, y ruisselle avec une abondance paradoxale ; elle
alimente, sous les palmeraies touffues, des jardins de rêve qui semblent
plus merveilleux encore par contraste avec les immensités mortes, à
travers lesquelles on y parvient dans de longs jours de cheminement
pénible et parfois terrible. La sensibilité humaine met derrière ce mot
« oasis » quelque chose de paradisiaque. Il faut donc qu’il y ait dans
les profondeurs de ce sol mort des réserves d’eau importantes.
Comment se sont-elles constituées ? Pour l’imaginer il faut essayer de
se représenter l’immensité inconcevable des sols morts, comparable peut-
être, toutes proportions gardées, aux espaces interplanétaires ou
interastraux. Et il faut se rappeler qu’il n’y a pas de désert où il ne
pleuve jamais. Ces orages sahariens, si rares qu’ils soient, apportent,
chacun pour sa part, d’énormes quantités d’eau. De cette masse le
ruissellement superficiel emporte une part, et l’évaporation une autre
part ; mais une troisième, qui est sûrement importante, pénètre dans le
sol. Sur la face du Sahara, les plateaux gréseux ou calcaires, les
champs de lave, les regs et les serirs de terrain meuble, les dunes,
couvrent des superficies immenses, la partie de beaucoup la plus grande
probablement de la surface totale. Ce sont des terrains perméables à des
degrés divers. A travers leur épaisseur une partie des eaux pluviales
filtre lentement vers les réserves profondes et en maintient
l’existence.
Cette explication n’a pas suffi à Passarge. Il croit que ces réserves
profondes datent, comme le réseau des oueds morts, de la dernière
période géologique humide. L’eau qui gonfle les dattes des palmeraies
serait de l’eau quaternaire, fossile, contemporaine de la vieille faune
disparue dite « du Zambèze ». C’est une idée amusante, grandiose ; une
hypothèse qui doit jouer le rôle suggestif de toutes les hypothèses dans
toutes les sciences. Elle est actuellement incontrôlable, et elle a
chance de le demeurer longtemps. Elle a le mérite de souligner
l’importance du lien qui unit le passé au présent, et sans lequel il n’y
a rien, dans les sciences de la nature, d’explicable et d’intelligible.
LES TANEZROUFTS. — Points d’eau, pâturages, oasis, sont répartis à la
surface du Sahara avec une densité très inégale. D’immenses étendues en
sont tout à fait dépourvues, et constituent des déserts dans le désert,
des déserts maximum. Ces provinces mortes sont très redoutées des
indigènes ; ils ont nettement conscience de leur individualité gênante
et dangereuse ; ils ne manquent jamais de donner un nom spécial à
chacune d’elles. Pour les désigner il n’existe pas de nom d’ensemble
dont on sent pourtant le besoin. Pourquoi ne pas adopter, en le
généralisant, le nom de Tanezrouft qui appartient au vocabulaire
Touareg, et qui désigne la partie tout à fait morte du Sahara algérien ?
Les Tanezroufts sont de nature très variée. Celui auquel les Touaregs
donnent ce nom, et qui s’étend entre les sommets du Hoggar et le Soudan,
n’est pas lui-même uniforme. Dans sa partie orientale, qui est la plus
élevée, puisque son plan doucement incliné va de 600 à 1.000 mètres,
l’aspect de vieille pénéplaine domine. On voit les arêtes usées et
émoussées de roches plus ou moins cristallines percer le manteau mince
des regs alluvionnaires. A mesure qu’on descend vers l’Ouest jusque vers
Taoudéni, sous le méridien de Tombouctou, la pénéplaine disparaît sous
le reg ; on ne voit plus que la plaine infinie, semée de gravier, sans
une touffe d’herbe, sans une ondulation, sans une trace d’érosion ; un
cercle d’horizon aussi régulier que celui de l’océan ; une uniformité
implacable. La forme de Tanezrouft la plus oppressante peut-être et la
plus redoutable. Elle est très répandue au désert libyque à l’est de
l’erg libyque en particulier. C’est le reg, appelé ici le serir, qui
s’étend inexorablement sur toute la distance immense entre la Cyrénaïque
et l’oasis de Koufra.
Le Tanezrouft des Touaregs se prolonge à l’est vers la Tripolitaine, par
son équivalent, le Tiniri qui ne lui ressemble pas. C’est ce que les
Arabes appellent une hammada, un plateau de strates rocheuses
horizontales. Ici la roche est le grès, ces grès rougeâtres à patine
foncée, presque noire, qui tiennent une si grande place au Sahara. Au
Tiniri ces grès sont très vieux, dévoniens et siluriens. Dans des
régions voisines, au Tassili, au Mouidir, ces mêmes grès sont
hospitaliers à l’homme, semés de points d’eau, jalonnés de pâturages.
C’est que au Tassili, au Mouidir, ces grès sont bousculés, dénivelés,
gravés de longs canyons, crevés de cuvettes. Mais le Tiniri est d’une
uniformité, d’une horizontalité implacable, presqu’aussi plat que le
reg, aussi dépourvu de vallées que lui.
A l’autre extrémité du Sahara, sur la rive gauche du Haut Nil, le désert
libyque sud oriental est une sorte de Tiniri. Ici les grès nubiens sont
beaucoup plus jeunes géologiquement ; ils sont crétacés ; mais ils ont à
peu près le même facies que les grès siluriens et dévoniens du Tiniri,
ils offrent la même uniformité des horizons.
En tirant vers la Méditerranée, le désert libyque devient un plateau
calcaire ; sa surface ou plutôt son épiderme se hérisse par place d’un
lacis menu et serré d’arêtes coupantes, gravé par la corrasion, sur
lequel la marche est un supplice et presque une impossibilité ; c’est
une formation analogue à nos lapiez, produite par l’action combinée des
pluies, si rares qu’elles soient, et de l’action éolienne. Les Egyptiens
l’appellent kharafich, et c’est exactement ce que Sven Hedin décrit dans
les déserts d’Asie intérieure sous le nom d’yardang. Mais, à des détails
de ce genre près, le plateau libyque, qu’il soit calcaire ou gréseux,
conserve ses mêmes horizons et son caractère de Tanezrouft.
En d’autres points, ce sont les grandes régions des dunes qui ont ce
caractère, les ergs. C’est surtout le cas de l’immense erg libyque,
intégralement inhospitalier. Dans le Sahara Occidental au nord-ouest de
Tombouctou, le Djouf est certainement une immense cuvette basse, comme
semble l’indiquer son nom, qui signifie « le Ventre ». Si mal connu que
soit ce Djouf redouté, on sait du moins que l’erg y tient une grande
place.
On a déjà dit que l’erg Ech-Chech dans une région voisine, entre
Taoudéni et la Saoura, encore qu’il reste à la rigueur accessible, est
très inhospitalier. Ces formes de Tanezrouft, si diverses qu’elles
soient, pourraient bien avoir un point commun. Ce sont peut-être de
vieux déserts, plus arides que le reste parce qu’ils ont eu plus de
temps pour se dessécher ; ils semblent bien avoir pour caractéristique
commune un modelé désertique sénescent. Il faut pourtant se méfier de
généralisations hâtives et de déductions mathématiques ; et il faut
laisser une marge importante à la complexité infinie des phénomènes dans
les sciences de la nature.
Quoiqu’il en soit, il faut essayer de rendre sensible à l’imagination
les dimensions des Tanezroufts, et la puissance de l’obstacle qu’ils
opposent à la vie. A vrai dire, toute vie en est bannie d’une façon
absolue, on n’y séjourne pas, on y passe ; ils n’intéressent l’humanité
du désert que par les chemins qui les traversent.
Dans le Sahara Occidental, les Tanezroufts sont une gêne plutôt qu’un
obstacle. Sur le sentier le plus fréquenté entre l’Algérie et le coude
du Niger, le Tanezrouft se franchit entre les puits d’In Ziza et de
Timissao. Il y a là 180 kilomètres sans eau et sans pâturages. La
distance est à peu près la même entre le même Timissao et Silet, le
premier point d’eau à la lisière des montagnes du Hoggar, quand on vient
du sud. 180 kilomètres sans eau, c’est assez effrayant dans nos
conceptions occidentales, mais ce n’est pas énorme pour des Sahariens
entraînés.
Il est vrai que, plus à l’ouest, les communications directes sont
presqu’impossibles entre le Bas Touat et Tombouctou. Ici le Tanezrouft
s’élargit et acquiert toute sa puissance. Entre le puits d’Ouallen, le
dernier du domaine algérien, et celui d’Achourat, le premier du Soudan,
il y a 525 kilomètres à vol d’oiseau, tout à fait dépourvus de points
d’eau permanents. C’est une route fermée en temps ordinaire. Dans les
années pluvieuses pourtant elle devient accessible parce qu’elle est
jalonnée de mares temporaires, bien connues et soigneusement repérées.
C’est dans le Sahara Oriental, au désert libyque, que les Tanezroufts
sont un obstacle presqu’insurmontable. Il faut lire là-dessus le récit
très vivant de Mrs Rosita Forbes qui est allée de Cyrénaïque à l’oasis
de Koufra. Sur la route des caravanes, il y a quelque 300 kilomètres
entre le puits de Buttafal et les premiers points d’eau de Koufra ; sans
un brin d’herbe et sans une goutte d’eau en tout temps. Les caravanes,
qui fréquentent régulièrement cette route, mettent généralement sept
jours à la parcourir. Elles ne voient partout qu’un reg uniforme sur
lequel il faut se diriger aux étoiles, et les oasis aux deux bouts sont
de dimensions médiocres ; on peut les manquer et les dépasser sans s’en
apercevoir, si on commet une erreur de direction. Il semble bien que ce
soit la route la plus redoutée du Sahara, au moins parmi les plus
usuelles. Mrs Rosita Forbes en signale par ouï-dire une autre, rarement
utilisée dans la même région, entre l’oasis de Koufra et l’oasis
égyptienne de Farafra, à travers l’erg libyque. Elle n’a jamais été
suivie par un Européen ; d’après les indigènes elle comporte douze jours
de marche sans eau à travers des dunes difficiles d’un bout à l’autre.
Dans ces immensités mortes, l’imagination humaine paraît s’être
représentée avec prédilection le danger du simoun. On décrit la caravane
jetée à terre par l’orage et recouverte, noyée par les vagues mouvantes
du sable ; c’est une conception littéraire, un orage de sable si
impressionnant et si gênant qu’il soit, n’a jamais tué personne.
Parmi les dangers du désert, il faut faire une petite part à
l’empoisonnement, ce qui est inattendu. L’eau des puits est parfois
désagréable au goût, voire nauséabonde, elle est souvent purgative ;
mais dans des cas heureusement très rares, elle est si chargée de sels
nocifs, surtout de chlore, que son ingestion peut entraîner la mort.
Telle est l’eau de Tni-Haïa dans l’erg Ech-Chech, d’après Laperrine.
Elle brûlait le linge et faisait enfler ceux qui en buvaient. Tous les
officiers et soldats du détachement ont eu les mains et les pieds plus
ou moins boursouflés ; l’œdème a duré trente jours chez un jeune soldat
indigène. Le même Laperrine, dans le même erg Ech-Chech, a rencontré de
l’eau tellement salpêtrée que ceux qui en burent eurent des vomissements
de sang.
Ce danger-là, il est vrai, n’est à citer que pour mémoire, à titre de
curiosité. Le grand danger du désert c’est la mort de soif. Elle n’est
pas dans la réalité aussi terrible qu’on l’imaginerait. Chez l’agonisant
de soif la conscience paraît disparaître longtemps avant la vie.
Quelques méharistes indigènes, dit Laperrine, n’avaient plus d’eau
depuis la veille au matin, et par un faux amour-propre de Sahariens,
hantés par les légendes de tel ou tel pillard fameux qui restait des
deux et trois jours sans boire comme son méhari, ils ne s’étaient pas
plaints. Mais l’après-midi, les assoiffés s’évanouirent ; on les ranima
en les faisant boire par petites gorgées, et en leur faisant des
injections sous-cutanées de caféine. Nous avons là-dessus le témoignage
de cet observateur excellent qu’était Barth ; il a été retrouvé
agonisant de soif au Sahara tripolitain par ses compagnons qui le
ranimèrent. Sa sensation dominante était l’impuissance de bouger, une
atonie à demi inconsciente. C’est la forme courante de la mort au
Sahara. Ainsi a fini le général Laperrine à la suite d’une panne
d’avion. Il n’est pas très rare de trouver au bord de ces sentiers
sahariens, si peu passagers, des morts de soif, attendant depuis un mois
ou deux l’aumône d’une sépulture, à demi-momifiés par l’air sec du
désert. Mrs Rosita Forbes a vu sur la route de Koufra « un groupe de
squelettes encore frais, restes évidents d’une caravane morte de soif ».
Ceux qui meurent loin des sentiers ne sont jamais retrouvés et sont
portés disparus.
Il faut se représenter l’emprise sur l’imagination humaine de ce danger
éternellement présent. Songez au départ de la caravane qui s’engage sur
une route où elle sait que tant d’autres avant elle ont trouvé la mort
et qui s’entend faire des recommandations de ce genre : « Gardez
l’étoile polaire bien en face de votre œil droit et marchez tout le jour
jusqu’à ce que vous ayez repéré l’étoile du soir » avec ce conseil
additionnel : « Surtout ne déviez pas trop à l’ouest, parce que vous
iriez au diable. » Représentez-vous le cheminement interminable à
travers le reg uniforme, jour après jour, lorsqu’on guette le mirage :
parce que le mirage relève l’horizon et permettra peut-être d’apercevoir
de plus loin un amer, donnant la direction. Songez à l’impression du
voyageur lorsqu’il reste un demi-litre d’eau pour 17 personnes, que le
guide a manifestement perdu la piste, et que les membres les moins
raisonnables de la caravane regardent ce guide de travers en caressant
la crosse de leur fusil.
Les indigènes sahariens, dans ces moments critiques, savent le danger de
l’émotion ; et ils le personnifient dans une de leurs légendes. Le
désert a ses voix : les écarts brusques de la nuit au jour font parfois
éclater avec bruit, ou crisser, les roches désertiques. C’est ainsi que,
au dire des anciens, le colosse de Memnon saluait le jour, quand ses
premiers rayons le frappaient. La dune aussi parle : certains jours dans
certaines dunes, sous l’influence du vent, ou sous la simple pression
d’un pas humain, il y a des ébranlements, des frémissements ; les
milliards de grains de sable, frottant légèrement l’un contre l’autre
font un ronflement étrange assez analogue à un roulement de tambour. Ces
bruits mystérieux sont pour les indigènes l’éclat de rire d’un djinn,
qu’ils appellent Roul, et qui est l’ange noir des voyageurs égarés.
Lorsque le voyageur a perdu la piste, lorsque l’épuisement de la
fatigue, l’atonie de la soif et l’angoisse du danger commencent à
troubler son œil et à paralyser son cerveau, alors il croit entendre
l’éclat de rire de Roul.