Ces mêmes roches dures, qui offrent au vent une si longue résistance, il
faut songer avec quelle rapidité les orages sahariens les effritent, en
croulent les esquilles et les pans, pour en rouler et en moudre les
débris dans le lit du torrent. Les immenses cuvettes sahariennes, qui
sont des zones d’épandage, sont tapissées sur des épaisseurs
inévaluables de sable meuble, dont l’origine fluviale n’est pas
douteuse. Or, les cuvettes alluvionnaires sont le lieu d’élection des
grandes dunes. Les ergs, en règle générale, se sont formés sur les zones
d’épandage. Il est impossible de se soustraire à l’idée qu’il y a un
lien probable de cause à effet, dans une certaine mesure. Tout se passe
comme si c’était l’érosion fluviale qui a fourni à la dune, au moins
pour une part importante, sa matière constituante, le sable meuble et
libre.
On observe souvent, au Sahara, une différence de couleur entre les dunes
; il en est de blanches ; et les autres dorées. Ces dernières sont les
grandes dunes, puissantes et anciennes, exposées à l’action éolienne
depuis des âges ; chaque grain, au contact de l’air, a eu le temps de
s’oxyder, de se roussir. Les blanches sont, généralement, les petites
vagues de sable périphériques ; une hypothèse naturelle est qu’elles
viennent de naître ; leurs grains n’ont pas encore pris la patine ;
elles conservent la couleur du sable alluvionnaire.
Les alluvions, pourtant, ne fournissent que du sable plus ou moins
mélangé de limon. Mais les dunes sont du sable pur, résultat d’un
vannage éolien éternel, dont les effets s’observent directement dans
l’atmosphère. Dans le Sahara français, surtout dans sa partie
méridionale, au voisinage des steppes soudanaises, parcourues par des
fleuves tropicaux, on observe des coups de vent qui s’accompagnent d’un
obscurcissement de l’atmosphère, allant jusqu’à l’opacité noire, la nuit
en plein jour. Chudeau a dessiné ces orages de suie, qu’on voit venir de
loin, au bout de l’horizon, panachés de crêtes et de champignons
tourbillonnaires. La mission Tilho a observé des phénomènes analogues au
nord-est du Tchad.
Le khamsin égyptien est aussi un vent opaque, dont les éléments sont
empruntés, sans doute, aux laisses limoneuses du Nil. Dans le Sahara
tout entier, à n’importe quel jour de l’année, il suffit de prendre un
angle horaire pour constater que l’atmosphère est très médiocrement
transparente. Par le ciel le plus pur, pour viser le soleil au sextant
ou au théodolite, les verres de couleur foncée ne sont pas utilisables ;
il faut employer les plus légèrement teintés. C’est qu’au désert
apparemment l’air est éternellement chargé de poussières en suspension.
Les montres de poche portent le même témoignage. Celles dont la
fermeture n’est pas hermétique s’arrêtent au bout de huit jours,
encrassées. La quantité de poussières ainsi flottantes à toutes les
hauteurs de l’atmosphère doit être énorme. Elles sont si ténues et si
légères, qu’elles ne peuvent pas tomber d’elles-mêmes ; elles demeurent
en suspension éternelle, jusqu’au jour où les courants aériens les
entraînent hors de la zone désertique, dans les régions à pluies
normales. Et là, enfin, le lavage périodique de l’atmosphère par la
pluie, les ramène au sol. Dans nos régions tempérées, et d’ailleurs dans
toute la partie septentrionale du vieux et du nouveau monde, l’attention
a été attirée depuis longtemps sur une formation très particulière et
bien connue, le loess. Elle est grossièrement distribuée sur le pourtour
des zones désertiques ; les géologues admettent, aujourd’hui, qu’elle a
été produite au cours des âges par l’accumulation des poussières
désertiques. Le vannage est peut-être la plus originale et la plus
puissante parmi les modalités de l’érosion éolienne. C’est tout naturel,
puisque le vent, ici, est aux prises avec les éléments les plus ténus,
ceux qui lui offrent la moindre résistance. C’est ainsi que, dans les
océans, les éléments vaseux sont entraînés loin des côtes et déposés au
large sur les grands fonds.
Sur le sable des dunes, ainsi trié, le vent exerce une action de
remaniement et de transfert, qui est plus apparente au premier coup
d’œil, et qui a été souvent étudiée. Cela ne signifie pas qu’elle soit
encore définitivement connue. Il est certain que la dune, par rapport au
vent, tend à prendre une forme dissymétrique, une pente longue et douce
dans sa partie directement exposée au vent, abrupte au contraire, en
muraille croulante, sur la face abritée. Les théoriciens de la dune vont
souvent plus loin ; ils croient avoir dégagé la forme élémentaire, dont
les lignes de dunes seraient un chapelet et les ergs une marqueterie. Ce
serait la dune en croissant, qu’on appelle, au Turkestan et en Mongolie,
la barkhane. Il faut noter qu’au Sahara la barkhane typique est très
rare. Signe caractéristique, dans le vocabulaire des indigènes
sahariens, si touffu et si nuancé, il n’existe aucune expression
correspondant à barkhane. Chudeau en signale pourtant en Maurétanie, non
loin de l’Océan Atlantique. Nachtigall en a dessiné de très nettes au
nord du Tchad. Il faut fouiller attentivement la bibliographie
saharienne pour y trouver trace de la barkhane. Sa théorie ne serait
jamais née à la suite d’observations faites au Sahara. Il semble que la
barkhane soit une petite dune en progression éternelle sur une surface
unie. Ce serait le groupement élémentaire du sable en mouvement
lorsqu’il se groupe de lui-même. Au Sahara, peut-être à cause de
l’extrême sécheresse atmosphérique, le sable en mouvement tend à
conserver une sorte d’indépendance individuelle des grains. La dune
apparaît surtout en masses énormes et localisées dans les grands ergs,
qui ne sont pas en progression sensible ; et peut-être ne faudrait-il
pas se hâter de voir dans la barkhane la forme élémentaire des ergs.
Le vocabulaire indigène permet d’analyser les formes du modelé dans
l’erg saharien. Les sifs, ce qui signifie les « sabres », sont de
longues arêtes, à peine incurvées en forme de yatagans, à crête
tranchante, presqu’infranchissables sur leur paroi ébouleuse. C’est
évidemment ce qui aurait un rapport assez lointain avec la barkhane. Les
oghourds sont les massifs puissants et pitonnants, beaucoup plus élevés
que tout le reste, du sommet desquels on voit l’erg étendu à ses pieds.
Les feidjs ou gassi, littéralement les « cols », les « sols fermes »,
sont de très longs couloirs libres de sable, qui, dans certains cas,
traversent l’erg entier de bout en bout, ou qui du moins se relaient et
facilitent extrêmement la traversée.
Les sifs, les oghourds, les gassi, sont des éléments parfaitement fixes
de la topographie, dans les limites de l’expérience humaine. Les guides
indigènes s’y reconnaissent immédiatement sans hésitation. Les officiers
français de méharistes qui sont en contact intime avec les ergs du
Sahara algérien, depuis près d’un demi-siècle, n’ont pas noté de
changement. Le poste de Taghit est au pied d’un oghourd, et depuis vingt
ans, la distance entre la muraille du poste et la frange terminale de
l’Oghourd, qui est d’une dizaine de mètres peut-être, n’a pas changé
sensiblement. D’ailleurs la palmeraie de Taghit, vieille de plusieurs
siècles, n’est pas gênée le moins du monde par le voisinage immédiat de
l’erg ; les indigènes n’ont même pas l’idée que ce voisinage puisse être
dangereux. Il est vrai que Taghit est protégé par la masse même de
l’Oghourd. D’autres palmeraies, en terrain plus ouvert, sont menacées
d’ensablement ; mais cette menace ne les effraie pas ; elles savent se
protéger par des moyens traditionnels, et par exemple par des haies de
palmes fichées en terre, qui sont une défense efficace. Il n’y a pas
d’exemple d’une palmeraie détruite par la progression de la dune.
On n’a jamais essayé, ni au Sahara, ni ailleurs, de dresser la carte
topographique d’un erg. Une bonne carte d’erg, lorsqu’elle existera,
aidera puissamment à dégager les lois qui président à la formation des
dunes. D’ores et déjà, on peut certainement indiquer la cause générale
qui impose à l’erg sa stabilité. Pour donner à une dune l’occasion de
naître, il faut un obstacle qui arrête le sable, la dune est sous la
dépendance du modelé sous-jacent. Les gassi sont, invariablement, des
plaines sans relief, et c’est pour cela qu’ils sont libres de sable. Les
oghourds ont apparemment un squelette rocheux. Un erg est un manteau de
sable qui cache un relief profond, gravé dans la roche. Si nous avions
une bonne carte d’erg, nous verrions ce relief transparaître plus ou
moins à travers l’empâtement du sable. C’est lui qui fixe la dune.
Naturellement, ce relief sous-jacent est, dans une large mesure, un
relief d’érosion fluviale. Nous retrouvons ici, comme partout au désert,
la collaboration étroite des érosions fluviale et éolienne.
Il est bien entendu, cependant, que c’est la dune elle-même qui est
fixe, et non pas les grains de sable qui la composent. Quand le vent
souffle en tempête, ce qui est fréquent, la dune qui fume devient un
spectacle magnifique, elle s’auréole de panaches, une brume de sable
efface l’horizon. La dune garde sa place et ses lignes générales, parce
que de nouveaux grains de sable ont pris, dans le même cadre, la place
de ceux qui y ont été enlevés. Dans les oasis du Bas Touat,
l’ensablement contre lequel on lutte prend la forme de vagues de sable
en mouvement, qui traversent la palmeraie d’est en ouest, entrant par un
bout et s’écoulant par l’autre. Une bonne part de ce sable mobile,
éternellement charrié, doit arriver aux limites du désert, à l’Océan ou
à la Méditerranée. C’est le pendant des poussières argileuses qui vont
au loin constituer le loess.
L’erg lui-même, si stable qu’il soit, ne l’est que dans les limites de
la mémoire et de l’observation humaine. Si on l’envisage à la mesure
chronologique des géologues, tout erg tend à se déplacer en bloc, dans
la direction du vent dominant.
Sur ce remplissage alluvionnaire, qui tapisse les bassins fermés, la
déflation exerce donc à la longue une action considérable. On verra plus
loin, cependant, combien grande est la persistance à travers les âges
géologiques de ces atterrissements. C’est que, par son processus même,
l’érosion éolienne se fait obstacle à elle-même. Nous avons déjà vu
comment la face des grès se cuirasse d’une patine dure. Pareil processus
met à l’abri dans bien des cas sur d’immenses étendues les
atterrissements meubles.
A leur surface balayée par un vent sec et vif, quand il y a une nappe
d’eau en profondeur, la capillarité activée par une évaporation intense,
amène le dépôt d’une croûte calcaire, qui atteint plusieurs mètres de
profondeur et une grande dureté. C’est la croûte calcaire des géologues
algériens, le « caliche » des géologues américains. Cette croûte est
très développée dans le Sahara français, sur les pentes de l’Atlas
oranais, où toutes les conditions se trouvent réunies pour expliquer sa
présence. Les cônes de déjection de l’Atlas s’y trouvent confluer en une
masse puissante de dépôts meubles dans les profondeurs de laquelle l’eau
n’a pas pu faire défaut depuis que l’Atlas existe. Elle est recouverte
tout entière par la hammada sub-atlique, une croûte mince et dure, sous
laquelle les atterrissements demeurent scellés, soustraits à la
déflation ; sauf sur les points où le jeu d’une faille, et plus
fréquemment l’érosion d’un oued, a rompu la continuité du bouclier
protecteur.
Au cœur du Sahara français, sur le reg qui en recouvre peut-être la
moitié, toute croûte protectrice fait défaut. Mais un autre phénomène
intervient. La déflation a éparpillé au loin toutes les particules
légères des couches superficielles, argile et même sable, elle a laissé
le gravier en place, ce gravier même qui donne au reg son facies
caractéristique. Pour tout ce qui est scellé au-dessous d’elle, cette
couche de gravier constitue un obstacle à la déflation dont la puissance
s’accroît avec la profondeur, c’est-à-dire avec le temps.
Ceci nous amène à une question qui a été souvent posée. De quel laps de
temps le climat désertique a-t-il disposé pour imposer son modelé au
Sahara ?