Nos yeux, notre imagination, nos concepts géographiques, notre
vocabulaire, ont été formés sous nos climats tempérés, dans nos pays
normalement draînés. Les paysages du désert sont un monde à part, aussi
différent de nos paysages familiers que peuvent l’être ceux de la zone
polaire. On ne peut pas décrire le Sahara sans donner une idée générale
des lois qui régissent le modelé désertique.
LES BASSINS FERMÉS. — Un grand fait domine tout le reste, la
prédominance des bassins fermés, où les pentes générales, au lieu
d’incliner vers la mer, convergent vers le fond d’une cuvette. A part
des torrents côtiers insignifiants, le Sahara n’a qu’un grand fleuve, le
Nil, courant des montagnes à la mer. Dans son ensemble, c’est un
enchevêtrement de cuvettes fermées. Quelques-unes ont leur centre
déprimé au-dessous du niveau de la mer : aux confins de l’Égypte et de
la Tripolitaine, la fameuse oasis de Siouah (Jupiter Ammon des anciens)
est à − 20 ; dans le Sud Constantinois, les grands chotts (le Melr’ir)
sont à − 30. Ce trait de structure se retrouve dans tous les déserts.
Pour en rendre compte, on a parfois exagéré l’influence de l’érosion
éolienne. Le vent est au désert presque le seul élément de vie, de
mouvement, dans le domaine de la mort et de l’immobilité. Un voyage au
désert est une lutte de tous les instants contre le vent, chargé de
sable, et dans les moments de crise, une lutte physiquement pénible ;
dans les détails du modelé, l’œil rencontre, à chaque instant, les
cicatrices évidentes de l’érosion éolienne. La première impression du
voyageur est qu’il a pénétré dans un domaine où le vent règne sans
partage. A l’époque où le canal de Suez était en projet, les adversaires
de ce projet objectaient le vent du désert, charriant des torrents de
sable, qui ne manquerait pas de combler le canal. Expérience faite, la
Compagnie consacre annuellement au dragage une portion insignifiante de
son budget. On saisit ici, sur le fait, l’impuissance de notre
imagination à mesurer les effets réels du vent.
Il ne faut pas perdre de vue ceci : il n’y a pas de région planétaire,
même au Sahara, où la pluie ne tombe jamais. Sur un sol dépourvu de
végétation, où les températures extrêmes font éclater en esquilles les
surfaces rocheuses, et réduisent en poussière les surfaces argileuses,
des orages rares, mais extrêmement violents, exercent des ravages
érosifs extraordinaires. D’une façon générale, l’eau courante, chargée
de déblais, est nécessairement un outil d’érosion plus puissant qu’un
courant aérien, si chargé de sable qu’il soit. Et, par surcroît, un
torrent, guidé par le thalweg, concentre son action le long d’une ligne.
Tandis que le vent éparpille la sienne sur des plans très étendus.
L’érosion fluviale et l’érosion éolienne collaborent au modelé
désertique, dans une proportion qui n’est pas toujours aisée à
déterminer dans le détail des cas particuliers et dans l’état actuel de
nos connaissances. On a voulu, quelquefois, attribuer les cuvettes de la
topographie désertique à l’influence prédominante de l’érosion éolienne.
Il est bien possible que, dans certains cas, une cuvette déterminée
doive son origine à la déflation, accusant en creux un affleurement de
roche tendre ; mais comme explication générale et unique, l’explication
éolienne est certainement insuffisante.
Sur toute la surface de la planète, les mouvements orogéniques de la
croûte terrestre tendent à créer des cuvettes topographiques. Mais, dans
les régions normalement draînées, le travail incessant des rivières
comble les cuvettes par colmatage, en écrète les bords par érosion, et
maintient ainsi la pente générale des montagnes à la mer. Dans les pays
où il pleut, l’érosion fluviale rétablit la pente plus vite que les
déformations orogéniques ne la détruisent. Dans un désert, l’équilibre
est rompu dans le sens inverse : l’érosion des rivières, alimentées par
des pluies insuffisantes, reste en retard sur l’action orogénique. Et
cependant, il n’y a pas une seule cuvette désertique peut-être où
l’effet de l’érosion éolienne puisse être considéré comme insignifiant.
Le point le plus bas d’un bassin fermé est naturellement le lieu où
s’accumulent les alluvions ; sur ces sables et ces terrains meubles, le
vent du désert exerce toute sa puissance ; il s’oppose au colmatage, il
le ralentit, ou il le détruit. Et il maintient ainsi, ou même il
approfondit la cuvette, s’il n’a pas contribué à la former.
Ainsi donc, sans vouloir rendre compte des bassins fermés désertiques
par déduction mathématique d’un principe unique, et en faisant, aussi
large qu’on voudra, la part importante du vent, une autre part
importante et dans beaucoup de cas décisive revient à l’érosion fluviale
qui agit, ici, négativement, par son insuffisance.
LES LOIS DE L’ÉROSION FLUVIALE AU DÉSERT. — L’érosion fluviale, en pays
désertique, n’obéit pas aux mêmes lois qu’en pays normalement draîné. La
situation est modifiée profondément suivant qu’un cours d’eau a pour
déversoir la mer, dont la capacité de réception est pratiquement
illimitée, ou une cuvette continentale. Dans le premier cas, les
alluvions, les sables, les cailloux, qu’un cours d’eau charrie sans
trêve, après des remaniements plus ou moins nombreux, après un temps
plus ou moins long, finissent invariablement par aboutir à la mer.
Mais lorsqu’un oued désertique se termine par une zone d’épandage, les
alluvions qu’il charrie restent dans la cuvette, elles s’y fixent, elles
s’y entassent, elles s’y stratifient ; elles n’ont pas quitté le
continent, elles ont simplement changé de place à sa surface.
Ce n’est pas tout ; pour un fleuve normal, la mer est un niveau de base
pratiquement immuable, il y débouche par une embouchure qui reste fixe.
Un oued de bassin fermé a pour niveau de base l’accumulation terminale
de ses propres alluvions, dont il ne cesse d’exhausser lui-même le
niveau. La zone d’épandage, qui lui sert d’embouchure, est par
conséquent d’une incertitude et d’une instabilité éternelles. Toute
issue terminale tend naturellement à s’obstruer, du fait même qu’elle
est une issue terminale, par l’accumulation des alluvions et
l’exhaussement de leur niveau. Toute zone d’épandage est un delta
provisoire ; l’oued est acculé sans trêve à la recherche de voies
nouvelles. La surface d’alluvionnement s’étend donc indéfiniment, toute
la surface de la cuvette se tapisse d’alluvions : la plaine, à perte de
vue, qui paraît, à l’œil, unie comme la mer, est une caractéristique du
paysage désertique : au Sahara, les Arabes lui ont donné un nom, ils
l’appellent le reg au Sahara Occidental, et le serir au Sahara Oriental.
Ce n’est pas seulement le régime et le champ de colmatage qui est très
particulier en pays désertique ; c’est aussi l’érosion proprement dite.
Un continent normalement draîné est disséqué tout entier, du centre à la
périphérie, par de grands fleuves puissants, qui ont tout le même niveau
de base, la mer. Toutes les rivières tendent à approfondir leur lit,
jusqu’à ce terme idéal de la côte 0, dans l’étendue tout entière de leur
bassin. Elles ont une puissance d’éventration du sol et de pénéplanation
générale, que les oueds sont bien loin d’avoir, dans les étendues
continentales cloisonnées en bassins fermés. Là, tous les fonds de
cuvette, à des altitudes variées et parfois considérables, sur des
surfaces énormes, sont protégés contre l’érosion fluviale, par le
placage des regs. Dans un désert aussi aride que le Sahara actuel, un
très grand nombre de rivières sont des torrents intermittents et courts,
dont la zone d’épandage commence immédiatement au sortir des montagnes
natales. Tout le pied de la montagne, sur sa périphérie entière, est
protégé contre l’érosion par la ceinture continue des cônes de
déjection, prolongée par le reg jusqu’au bout de l’horizon,
indéfiniment.
La montagne elle-même, cependant, est attaquée par l’érosion avec une
énergie que toutes les influences climatiques viennent accroître. Sur
ses flancs, que la végétation ne maintient pas, les roches nues dans
l’atmosphère desséchée, exposées à des variations thermométriques
énormes et brusques, éclatent en esquilles ou se dissolvent en poussière
sans consistance ; elle s’écroulent en pans de murailles sous le choc
des orages et par l’affouillement des crues torrentielles. Sous nos
climats, l’érosion glaciaire seule obtient des effets pareils sur les
crêtes des Alpes. On rencontre souvent, au Sahara, des formes qui
rappellent celles des aiguilles alpestres. Ces aiguilles rocheuses du
Sahara sont d’ascension aussi difficile que les alpestres. Le mont
Ilaman, sommet le plus élevé du Hoggar, est une aiguille de ce genre,
d’aspect impressionnant. Au nord du Hoggar, se dresse la fameuse Garet
el Djenoun, la montagne des Djinns ; les indigènes l’appellent ainsi
parce que le sommet n’en a jamais été foulé par un pied humain ; il leur
semble réservé aux Djinns, aux purs esprits. Ces chicots, abrupts et
déchiquetés, frappent d’autant plus l’imagination, qu’on les voit sortir
du reg indéfiniment plat, sans transition aucune, un peu comme les
Cyclades de la mer Égée. Pour rendre cet aspect du paysage si étrange
aux yeux européens, les géologues algériens ont multiplié les
comparaisons. L’un évoque la proue d’un bateau, jaillissant au-dessus de
la mer. L’autre, à propos des tronçons à demi enfouis d’une chaîne,
parle de chenilles processionnaires traversant une route à la queue leu-
leu. C’est exactement ainsi que le volcan démantelé d’In Ziza fait un
contraste absurde et soudain avec l’immensité du reg environnant. Les
montagnes de l’Aïr semblent posées sur la plaine comme des pains de
sucre debout sur une table. C’est un des aspects les plus particuliers
du modelé désertique.
Toute érosion, en usant les reliefs d’un continent, tend à aboutir à une
pénéplaine. Il est probable que l’érosion désertique tend à une
pénéplaine d’un modelé très particulier. Le trait caractéristique en
serait justement la persistance de ces chicots abrupts et isolés de
roche nue, semés comme au hasard sur une plate-forme plus ou moins
uniforme. L’érosion fluviale, telle qu’elle joue en climat désertique,
semble bien être un facteur essentiel de ce modelé.
ÉROSION ÉOLIENNE. — Si considérable que reste la part de l’érosion
fluviale en pays désertique, celle de l’érosion éolienne est
naturellement immense. Elle saute aux yeux dans une foule de menus
détails extérieurs du modelé. Cailloux guillochés, piliers isolés
amincis à la base, roches percées, murailles rocheuses criblées
d’alvéoles et sculptées en formes fantastiques, assises plus ou moins
profondes de gravier à peu près pur de tout mélange, qui recouvrent le
reg ou le serir sur d’immenses étendues et lui font un sol d’allée de
jardin. Les moindres différences dans la compacité de la roche, les
interstices entre les cailloux roulés, ont offert une prise au vent, qui
s’est insinué et a creusé.
Un aspect très particulier du sol au désert, est ce que les nomades
sahariens appellent la « hammada ». C’est une table de roche nue, comme
époussetée et vernissée, grossièrement semblable à un dessus de
cheminée, indéfiniment étendu aux limites de l’horizon et bien au-delà.
Dans le Sahara algérien et tripolitain, on chemine sur les hammadas
pendant des jours consécutifs. Ce sont les grands plateaux calcaires ou
gréseux dont l’assise rocheuse supérieure a été mise à nu, dépouillée de
sol meuble, par le coup de balai éternel du vent.
Ce sont là des actions superficielles du vent, elles intéressent
l’épiderme du désert, quoiqu’assurément, dans le courant des âges, elles
doivent avoir des effets d’une profondeur incalculable. Pourtant, au
premier coup d’œil, le domaine éolien par excellence c’est la dune ; ou
plutôt l’erg. Les Sahariens donnent le nom d’erg aux grands amas de
dunes, qui couvrent des superficies immenses. L’erg libyque, le plus
grand probablement des ergs planétaires, est grand comme la France. Les
deux grands ergs du Sahara algérien, l’occidental et l’oriental, les
mieux connus apparemment, ou, en tout cas, les plus étudiés, ont chacun,
respectivement, 300 kilomètres à peu près de grand diamètre, sur 150 de
largeur. Ces mers de sable, aux vagues puissantes et confuses, sont
évidemment livrées au vent ; l’érosion fluviale n’a sur elles aucune
action directe ; et pourtant, même dans ce cas relativement si net, les
effets indirects de l’érosion fluviale sont de grande importance.
On a voulu, quelquefois, expliquer par l’érosion éolienne toute seule,
l’existence même de tout ce sable, dont les énormes amas confondent
l’imagination. On l’a imaginé détaché, grain à grain, par corrasion de
la roche en place, et particulièrement des assises gréseuses. Ces effets
de la corrasion sont une réalité évidente ; cependant, la corrasion
rencontre des obstacles qui ralentissent ses effets. La roche dure, au
Sahara, est souvent couverte d’une patine désertique, qui a beaucoup
frappé les observateurs, et qui a été scientifiquement étudiée (en
particulier par Walther en Égypte). C’est un exsudat de la roche poreuse
; une croûte de substances chimiques, amenées à la surface par
capillarité et fixées par l’évaporation ; l’oxyde de fer la colore en
rouge sombre ou en noir ; là où elle est éclatée, le cœur plus clair de
la roche contraste vivement avec elle. C’est elle qui donne leur éclat
vernissé, non seulement aux roches isolées, mais à toute l’étendue
immense des hammadas. C’est cette patine sombre qui a valu son nom au
grand plateau tripolitain Hammada Homra, la Hammada Rouge. Cette croûte
est très dure, et elle constitue un obstacle à la corrasion dont il
n’est pas impossible de mesurer la résistance. Dans le Sahara algérien,
on trouve sur les grès un assez grand nombre de vieilles gravures ;
quelques-unes sont datées approximativement par leur sujet même, celles
par exemple qui représentent Ammon Ra, le dieu de Thèbes. Ces gravures,
sur des parois de roche nue, exposées à toute la violence du vent,
depuis plusieurs milliers d’années, semblent aussi fraîches que le
premier jour. On sait bien, d’ailleurs, que le climat désertique
conserve indéfiniment les plus fins bas-reliefs de pierre ;
l’architecture et la sculpture égyptiennes nous l’ont appris ;
l’obélisque de Louqçor, en cinquante ans sur la place de la Concorde,
s’est plus détérioré qu’en cinquante siècles sur les bords du Nil.
[Illustration : _Cliché Gautier_