Vue prise du monastère du P. de Foucauld sur l’Açekçem. Hérissement
d’aiguilles sur un soubassement médiocrement accidenté.]
Des animaux plus humbles, comme la petite gazelle, voire le lièvre, se
rencontrent dans les meilleurs pâturages ; il semble qu’ils aient la
faculté de passer de longues semaines sans boire, à condition de brouter
des plantes succulentes. Au puits d’Ouallen on a vu une galerie d’accès
creusée en terrain meuble par les chacals jusqu’au niveau de l’eau.
Quelques reptiles doivent se tirer d’affaire par de longs
engourdissements, enfouis dans le sol à une profondeur plus ou moins
grande. De gros lézards aux vives couleurs, par exemple. Des scarabées
abondent en certains points sur les chemins de caravanes, attirés par
les bouses des chameaux ; on les a soupçonnés d’être organisés pour
fabriquer leur eau eux-mêmes, avec les gaz atmosphériques. La mouche est
le fléau du Sahara, une mouche pullulante et languissante, qu’on avale
en respirant, et qu’on écrase sur la figure en voulant la chasser. Mais
elle est liée à l’oasis et, dans le désert proprement dit, elle voyage à
dos d’homme ou de chameau.
La puce n’existe pas. La vie microbienne est très ralentie. Le paludisme
est concentré dans les oasis, il est tout à fait inconnu dès qu’on en
sort. Les grands traumatismes du corps humain se guérissent au Sahara
sans antiseptie sérieuse, avec une facilité surprenante. Rohlfs, laissé
pour mort dans la région de la Saoura, s’est rétabli sans soins
médicaux, à la grâce de Dieu. On pourrait citer bien d’autres exemples,
moins illustres.
D’une façon générale, une caractéristique du Sahara c’est d’être
relativement azoïque. Par voie de conséquence, et dans la même mesure
relative, c’est, au sens propre du mot, au point de vue humain, un
désert. Les steppes nourrissent une humanité spéciale de grandes tribus
nomades, qui paissent des chevaux, des bœufs, des moutons. Ces grandes
tribus migratrices et guerrières, fondatrices d’empires, qui ont joué un
si grand rôle historique au Maghreb et au Soudan, sont steppiennes. On
verra dans quelle faible mesure des lambeaux d’humanité se cramponnent à
des coins du Sahara ; les nomades, proprement sahariens, sont tous des
pâtres exclusifs de chameaux, et ils ont pour caractère commun
l’insignifiance numérique ; même dans les cas très rares, où leur
énergie qui est extrême, et des circonstances favorables, leur ont
permis, à eux aussi, de jouer un rôle historique.
Mais le rôle historique du Sahara, pris dans son ensemble, c’est son
azoïsme qui le lui confère. Il a arrêté les explorations des anciens
aussi nettement que l’Atlantique. L’Égypte n’a jamais connu les sources
du Nil. L’Empire Romain n’a jamais connu le Soudan. En d’autres coins de
la planète, ceux où les grands déserts courent nord-sud, sur un seul
côté du continent, en Amérique du Nord par exemple, ou dans l’Afrique du
Sud, les races nègre et blanche vivent entremêlées. Sur toute son
étendue, le Sahara est une cloison pratiquement étanche entre nègres et
blancs. Le Maghreb est blanc, le Soudan est noir, sans contestation, on
peut dire pratiquement sans transition, comme aussi sans relations
autres que des infiltrations goutte à goutte.
C’est cette bande azoïque qui est le Sahara propre et le sujet de ce
livre. Le Maghreb et le Soudan sont autre chose, des pays à part ; on ne
s’interdit pas d’y chercher des éclaircissements, mais ce sont d’autres
mondes, qui ne rentrent pas dans notre sujet.