FIG. 2.]

Ce qui importe par-dessus tout dans le climat désertique, c’est la

pluie, puisque c’est son insuffisance qui crée le désert. Il n’y a pas

sur la planète de coin où il ne pleuve peu ou prou : le Sahara reçoit

des pluies ; la difficulté est d’en déterminer les modalités et les

quantités. Là aussi, les données des stations météorologiques sont

insuffisantes.

A consulter les données des stations météorologiques du Sahara français,

la quantité de pluies tombées annuellement oscillerait autour de 100

millimètres, plutôt inférieure à ce chiffre. Pourtant, Tamanr’asset, en

1910, donne exactement 0 à tous les mois de l’année. D’autre part, dans

ce même Tamanr’asset voici ce qu’on observa le 15 janvier 1922 : « à 20

heures, un ouragan suivi d’une pluie torrentielle, s’abat sur la région.

Les toits des maisons s’écroulent presque tous et la population indigène

se réfugie dans le bordj et dans le fortin. Les eaux emportent les

maisonnettes et les jardins qui bordent l’oued. Le 16, la pluie continue

à tomber, l’oued déborde et l’eau passe avec la vitesse d’un cheval au

galop. A 17 heures, le mur extérieur du fortin s’écroule, ensevelissant

22 personnes ; sous la pluie glaciale, on dégage les victimes, il y a

huit morts et huit blessés. Le 17, la pluie tombe moins fort, l’oued

baisse et le temps s’éclaircit ; on aperçoit de la neige sur les sommets

voisins. »

Voilà qui est en accord avec les impressions de tous ceux qui vivent au

Sahara. Dans un séjour de dix-huit mois effectifs au Sahara français, je

n’ai pas vu tomber une seule pluie sérieuse. En revanche, il n’y a pas

d’oasis où on ne garde le souvenir précis du dernier gros orage et des

dégâts qu’il a causés. La plupart des maisonnettes et des murs de

clôture ne sont pas seulement en boue durcie, mais bien souvent en boue

salée. Elles fondent et croulent sous le déluge. Cela n’a pas

d’importance, le désastre est aisément réparable. On s’y résigne

joyeusement parce que les rares grandes pluies dévastatrices sont les

seules qui comptent pratiquement ; elles seules alimentent les nappes

souterraines et ont une importance agricole. Les petites ondées

retournent instantanément, par évaporation, au ciel d’où elles viennent.

Les Mzabites ont menacé un jour d’émigrer parce que dans la zone de

leurs oasis il n’était pas tombé, depuis douze ans, une véritable pluie.

Le régime des pluies est le même dans le Sahara Oriental. Au Caire,

entre 1890 et 1919, on n’a enregistré que 18 chutes de pluie supérieures

à 10 millimètres ; elles ont été tout à fait absentes pendant 17 années

sur 30, en particulier pendant toute la série d’années entre 1909 et

1916. En revanche, le 17 janvier 1919, le pluviomètre de l’Ezbékieh a

enregistré, tout d’un coup, 43 millimètres. On allait en bateau dans les

rues du Caire ; des tramways furent enlisés dans la boue jusqu’à leurs

fenêtres, « dans le quartier de Manchiet el Sadr, les maisons en briques

crues fondaient comme un morceau de sucre ».

En somme, le Sahara est une région qui n’a pas de saison des pluies

régulières, annuelles et générales. Toutes ses pluies abondantes,

utiles, il les doit au passage d’ouragans, dont la date est parfaitement

irrégulière et l’effet plus ou moins local.

LA VIE DES PLANTES ET DES ANIMAUX. — En l’absence de données

météorologiques tout à fait précises, la flore et la faune du Sahara

donnent sur le climat et sur les limites du désert des indications

précieuses.

Le Sahara a une flore particulière, quoiqu’il y ait une tendance à

différenciation du nord au sud, entre Sahara méditerranéen et soudanais.

Toutes les plantes sahariennes ont, en commun, leur ingéniosité à se

défendre contre la sécheresse. Rasant la terre à l’abri du vent ;

dépourvues de feuilles ou pourvues de feuilles minuscules, épineuses ;

ramassant leur chlorophylle dans des rameaux charnus, dont chacun est un

petit réservoir de liquide ; munies de racines d’un développement

incroyable, qui vont chercher la nappe aquifère à une grande profondeur.

Un débutant en voyages sahariens est facilement surpris de voir son

guide s’arrêter brusquement pour faire le café, en un point aussi

exactement désolé que les solitudes environnantes, où l’œil ne distingue

pas à la surface du sol un gramme de combustible. A la surface du sol,

on ne voit rien en effet, sauf pourtant un moignon minuscule de tige

morte, pas plus long et pas plus gros que le petit doigt. L’initié sait

qu’il y a là-dessous un énorme paquet de racines qui feront un feu très

suffisant.

Chacune de ces plantes héroïques ne peut lutter contre la mort, que si

elle a, pour le déploiement de ses racines, un espace considérable. Elle

est isolée. Dans les coins les plus luxuriants, rien qui ressemble à un

tapis végétal ; chaque touffe est à cinquante mètres peut-être de la

plus proche ; de l’une à l’autre paître est un exercice extrêmement

ambulatoire. Ces coins là sont pourtant les pâturages, quelque chose

d’infiniment précieux, la vie du désert. Ils sont très épars. Entre deux

pâturages, la caravane chemine, non seulement des heures, mais

éventuellement des jours. On les trouve seulement dans les cuvettes

rares et distantes, où des circonstances favorables maintiennent par

exception une nappe d’eau souterraine, à une distance raisonnable de la

surface.

D’autre part, cependant, des surfaces ordinairement arides, parfaitement

dépourvues de nappes superficielles, sont susceptibles de devenir, après

un orage, un pâturage d’espèce particulière, auquel les Arabes donnent

un nom à part : pâturage d’âcheb. L’« âcheb » n’est pas une plante

déterminée, c’est une catégorie de végétaux, qui ont pour lutter contre

la sécheresse leur tactique propre. Ils durent par leurs graines, dont

on sait la résistance à la sécheresse de durée presque indéfinie. Qu’il

tombe une pluie sérieuse, la graine d’âcheb l’utilise avec une énergie

admirable. En un nombre de jours étonnamment restreint, elle germe,

pousse sa tige, épanouit ses fleurs, et forme les graines nouvelles.

Elle sait qu’elle n’a pas de temps à perdre, et elle est organisée pour

tirer un parti intégral de l’aubaine exceptionnelle. Puis, l’âcheb meurt

après une existence brève, mais la graine nouvelle, charriée au vent,

recouverte de sable, coincée sous une pierre, ou dans une anfractuosité

de rocher, attendra dix ans, s’il le faut, le prochain orage. Ces

végétaux, où tout est sacrifié à la reproduction, sont des bouquets de

fleurs. Ces bouquets sont le pâturage, et il est absurde de les voir

engloutis par la gueule immonde des chameaux, qui en sont très friands.

A propos de vie végétale au Sahara, il faut bien insister sur les

plantes. Mais ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est leur absence

totale dans la très grande majorité des cas. Il est impossible de rendre

avec des mots l’impression grandiose et écrasante du néant absolu,

pendant des jours et des jours de marche.

Le mot désert, à la surface de la planète, n’a pas une acception

rigoureusement fixe. Les déserts de l’Amérique du Nord, celui du

Kalahari, seraient mieux nommés des steppes. Au Sahara, il faut

distinguer le désert, proprement dit, des steppes qui l’entourent.

Au nord, le Sahara va, en certains points, jusqu’à la côte

méditerranéenne, dans le sud de la Tunisie, dans les Syrtes, en

Marmarique. Mais ailleurs, en particulier dans l’Atlas et en Cyrénaïque,

où l’altitude atténue les influences désertiques, apparaissent des

steppes, dont les hauts plateaux algériens sont le type le plus

développé.

A cette steppe septentrionale correspond au sud du Sahara la steppe

méridionale qui est le Soudan. Ce sont des steppes et, par conséquent,

des régions semi-désertiques ; en bien d’autres points de la planète, on

donne certainement le nom de déserts à des zones qui ne sont pas plus

arides. Mais ici, entre les hauts plateaux algériens et le Soudan d’une

part, et le Sahara proprement dit de l’autre, la différence est

extrêmement sensible.

Steppes du nord et du sud ont des flores différentes. Mais au Soudan,

comme en Algérie, la végétation n’est jamais tout à fait absente, il n’y

a, nulle part, d’immenses étendues mortes. Les steppes, à la surface de

la planète, ont été, ou sont encore, les réserves des grandes chasses,

grands troupeaux d’antilopes, d’herbivores, gros pachydermes, grands

fauves. Qu’on songe aux légendaires troupeaux de bisons dans le Far West

américain. Au Kalahari, certaines formes actuelles du relief, des mares

creusées comme à l’emporte-pièce dans le calvaire, ne peuvent

s’expliquer, au dire de Passarge, que par le piétinement des hordes de

ruminants qui venaient y boire, avant leur destruction par les rifles

européens. Le Soudan et les steppes de l’Afrique Orientales, avec leurs

éléphants, rhinocéros, hippopotames, girafes, lions en troupeaux, sont

encore, aujourd’hui, le pays par excellence des grandes chasses. Les

hauts plateaux algériens l’ont été ; Carthage y chassait l’éléphant ;

ils ont approvisionné de bêtes les cirques de Rome ; les Français, en

1830, y ont trouvé, avec le lion et l’autruche, un pullulement de

faunes, dont les « Chasses » de Margueritte nous laissent l’image.

Tout cela est steppien et non pas du tout désertique. On a souvent et

justement plaisanté l’exprèssion courante « le lion du désert ». Il n’y

a pas de lion au désert, parce qu’il mourrait de faim et de soif.

Plusieurs des animaux qu’on y rencontre y sont simplement des passants,

qui le franchissent, sans y séjourner, grâce à des jambes admirables ou

à des ailes puissantes. Ainsi l’autruche, qui a tout à fait disparu du

Sahara algérien, à partir du moment où les hauts plateaux algériens

francisés lui sont devenus inhabitables. Ainsi encore la sauterelle, qui

aborde l’Algérie par le sud, venant du Sahara, mais qui vient en réalité

d’au-delà, de la steppe soudanaise.

Le Sahara proprement dit a pourtant sa vie animale. Qu’il s’agisse de

faune ou de flore, la vie se défend contre la mort avec une ténacité et

une ingéniosité admirables. On trouve, dans certains coins, quelques

espèces de grandes antilopes, représentées par un petit nombre

d’individus. Dans l’erg er Raoui, à l’W. de la Saoura, l’antilope adax a

disparu depuis un certain jour où un peloton de méharistes, avec la rage

destructrice de l’homme civilisé, en a anéanti, d’un seul coup, un

troupeau d’une vingtaine. L’organisme de ces antilopes est certainement

adapté à leur milieu. L’adax a dans ses viscères abdominaux une outre

naturelle qui lui sert, comme au chameau, à accumuler d’énormes réserves

d’eau. Le chasseur indigène qui les suit et les guette depuis des jours,

à travers des solitudes mortes, et mortellement dangereuses, connaît

très bien cette particularité anatomique. Il sait que s’il abat la bête

il trouvera dans ses entrailles une provision d’eau verdâtre, à la

rigueur potable.

[Illustration : _Cliché Désiré_

Le Sahara · 第 8 / 81 题