Messieurs,
La section centrale, en présence de la concision extrême de
l'Exposé des motifs, a désiré s'éclairer. Elle a, dans ce but,
posé au Gouvernement une série de questions.
Les réponses à ces questions, en ce qui concerne le métier ou les
métiers des «runners», les excès qu'on leur reproche, ont paru
être empreints de quelque exagération, sinon il ne serait point
compréhensible qu'un Gouvernement comme le nôtre, vigilant et
soucieux du bon ordre, ne se soit ému que si tardivement, n'ait
songé à proposer des mesures de répression que trente ans après
que les premières plaintes s'étaient produites.
Il faut donc faire. Messieurs, la part de l'exagération, comme il
importe aussi de faire la part de la rudesse de moeurs habituelle
chez les marins et chez tous ceux qui sont en contact avec eux.
Le mal, du reste, est général dans toutes les contrées maritimes:
l'Exposé des motifs ainsi que les réponses du Gouvernement aux
questions de la section l'affirment.
Dans d'autres pays, ce mal doit avoir été plus grand qu'en
Belgique, puisque les gouvernements de ces pays ont cru devoir
précéder le nôtre dans la voie de la répression.
Avant de faire rapport de l'examen fait en section centrale du
projet de loi et de dire le système auquel la section centrale
s'est arrêté, il y a lieu de faire connaître les questions posées
et les réponses faites par le Gouvernement.
D. -- Le Gouvernement pourrait-il dire en quoi consiste en réalité
le trafic des «runners» dont parle l'Exposé des motifs?
R. -- Les «runners» représentent une catégorie de trafiquants et
de fournisseurs qui vivent de la clientèle des équipages, tels que
racoleurs et enrôleurs de matelots, logeurs, bouchers, tailleurs,
cordonniers, victuailleurs, etc.
Ceux qui font les métiers de logeur, d'embaucheur et d'enrôleur de
matelots sont d'ordinaire des étrangers, des gens sans aveu ou mal
famés. Il est de notoriété qu'ils exploitent les passions des
marins avec une habileté et une effronterie sans pareilles.
En Angleterre, on les désigne sous le nom significatif de Land
Sharks (requins de terre).
Le marin, surtout celui qui revient d'un long voyage, est une
proie facile pour ces individus. On lui distribue des liqueurs, on
lui fait une avance sur ses gages, et une fois débarqué, il est
entraîné, sous prétexte de logement, dans un bouge quelconque. Là
on le pousse à dépenser sans compter.
Lorsqu'il est complètement dépouillé, le matelot s'en remet aux
enrôleurs du soin de lui trouver un nouvel embarquement pour
lequel ils perçoivent encore une commission onéreuse.
Il arrive parfois aussi que les logeurs font déserter les marins,
les cachent chez eux en ville, ou même à la campagne et les
conduisent clandestinement, la nuit, à bord des navires en
rivière, s'ils ne les expédient pas sur un port voisin.
Les logeurs, racoleurs et enrôleurs sont la lèpre do la marine
marchande.
D. -- Les abus qu'on veut réformer existent-ils depuis longtemps
ou se sont-ils produits récemment?
R. -- De tout temps, les capitaines des navires de commerce,
spécialement ceux arrivant d'un voyage au long cours ont eu à
souffrir des «runners», mais jadis ceux-ci n'accostaient les
navires qu'en rade ou dans les bassins.
C'est depuis 1867 que des plaintes sont venues au jour; à cette
époque, les «runners» ont commencé à se rendre au-devant des
navires dans l'Escaut. Actuellement leur audace ne connaît plus de
bornes; ils vont à la rencontre des bâtiments, jusqu'à Flessingue.
Ils montent à bord malgré les capitaines, insultent et menacent
les officiers, qui veulent leur défendre l'accès du navire; ils
enivrent les équipages dans te but d'obtenir la préférence pour le
logement, la vente d'effets d'habillement, etc.
D. -- Comment le Gouvernement a-t-il pu se convaincre de la
réalité des faits qui ont donné lieu à des plaintes?
R. -- Comme il est dit dans la réponse a la question précédente,
c'est en 1867 que l'attention du Gouvernement a été attirée, pour
la première fois, sur le trafic des «runners», par une plainte
émanant d'une cinquantaine de petits commerçants d'Anvers.
Les pétitionnaires reconnaissaient qu'ils se trouvaient parfois au
nombre de plus de cinquante à bord d'un navire, entravant les
manoeuvres et faisant aux gens de larges distributions d'alcool
dans l'espoir d'avoir leur clientèle. Ils demandaient instamment
que, pour faire cesser cet abus, on défendit de monter à bord
avant l'arrivée du navire à destination.
Des capitaines étrangers, au nombre d'une trentaine, ont appuyé
cette pétition.
Les commerçants établis dans les environs des bassins protestèrent
de leur côté, en 1868, contre les abus résultant de la tolérance
laissée aux «runners» de monter à bord des navires en route. Ils
déclaraient que les bâtiments du commerce étaient parfois
encombrés, avant d'atteindre le port, de plus de cent personnes
étrangères et que dans le nombre se glissaient même des femmes de
moeurs douteuses. Cette pétition fut appuyée par le collège
échevinal.
Mais c'est en 1886 et 1887 que les plaintes sont devenues
particulièrement vives. Un grand nombre de capitaines, à leur
arrivée à Anvers, ont saisi le consul général d'Angleterre de
protestations très énergiques contre les agissements éhontés des
«runners». Il suffira d'en extraire quelques faits, pour montrer
le degré d'impudence où sont arrivés ces trafiquants.
En juin 1880, un navire, en route pour Anvers, est assailli dans
l'Escaut par douze à quinze «runners» qui montent à bord malgré
les menaces du capitaine et qui, à leur arrivée à Anvers, semblent
s'être vantés d'avoir réalisé un bénéfice de 1.500 francs sur le
navire. Le plus malmené fut un vieux marin de soixante ans dont
l'avoir se montait à 800 francs et qui, après dix jours, avait
tout dépensé.
Le 15 mars 1887, une barque est envahie par des «runners» malgré
tous les efforts que fait le capitaine pour les écarter. À peine
sur le pont, les «runners» se battent entre eux à coups de bâton,
de barres de fer, de couteau. La lutte finie, ils se répandent
parmi l'équipage avec les bouteilles de gin dont ils sont munis;
en moins d'une demi-heure, tous les hommes du bord sont ivres
morts; aucun d'eux n'est plus capable du moindre travail; le
capitaine et les officiers sont contraints de se mettre eux-mêmes
à la besogne, ils n'ont plus personne pour les aider.
D. -- Les plaintes dont parle l'Exposé des motifs n'ont-elles pas
donné lieu à une enquête?
Si oui, le Gouvernement ne pourrait-il communiquer à la section
centrale le dossier de cette enquête?
R. -- Les plaintes qu'ont provoquées les «runners» n'ont pas donné
lieu à une enquête proprement dite.
Mais l'administration a tenu à s'assurer, à différentes reprises,
de leur bien-fondé et elle a chargé le commissaire maritime du
port et l'inspecteur du pilotage d'examiner la situation.
En 1880, le commissaire maritime s'exprimait en ces termes:
«Chaque fois qu'un navire arrive à Anvers d'un voyage au long
cours, une quantité considérable de personnes se rendent à bord,
telles que logeurs, tailleurs, enrôleurs, commis de courtiers,
etc., etc., chacun pour recommander son article.
Il arrive souvent qu'une catégorie de ces personnes, telles que
les logeurs, se munissent de liqueurs alcooliques pour régaler
l'équipage et débaucher les matelots et mettent ainsi le capitaine
et le pilote dans l'impossibilité de faire exécuter les manoeuvres
nécessaires. Bien des fois mon concours a été réclamé par les
capitaines à leur arrivée pour faire débarquer cette nuée
d'oiseaux de proie, qui empêchent même la circulation sur le pont,
tellement ils sont nombreux. Le fait s'est présenté ici en rade
qu'un capitaine a dû faire feu pour éloigner de son bord ces
importuns visiteurs.»
En 1886, l'inspecteur du pilotage formulait un rapport dans lequel
on lit ce qui suit:
«L'acharnement que mettent les «runners» de toutes catégories à se
faire la concurrence ne connaît plus de bornes et les pousse à
commettre des abus, parmi lesquels celui qui consiste à enivrer
les équipages est certes un des plus graves. En effet, il a pour
conséquence d'amener les hommes du bord à l'inexécution des ordres
donnés par les pilotes, ce qui peut être une première cause de
collisions ou d'échouements.»
Enfin, dans une lettre récente, le commissaire maritime d'Anvers
expose de nouveau les pratiques auxquelles ont recours les
«runners».
«Ils sont, dit-il, ordinairement pourvus de boissons fortes avec
lesquelles ils enivrent les marins dans le but d'obtenir la
préférence pour le logement, la vente, etc., etc. Le cas se
présente souvent que tout l'équipage est ivre à bord dans le
moment difficile où le capitaine a besoin de ses hommes pour
manoeuvrer, pour accoster le quai ou pour entrer au bassin, ou
pour mouiller en rade.»
D. -- Le capitaine n'est-il pas suffisamment maître à son bord
pour empêcher les abus qui se produisent?
R. -- Quand un navire est assailli par les «runners», il est fort
difficile, sinon impossible au capitaine de conserver assez
d'autorité pour interdire l'accès du bord; les «runners» sont
toujours en nombre, ils s'accrochent avec leurs canots aux flancs
du navire, et assurés qu'ils sont de l'impunité, ne reculent ni
devant les injonctions, ni devant les menaces.
Il ne resterait au capitaine que d'avoir recours aux armes à feu
pour faire respecter son autorité, moyen extrême -- on le
comprendra -- qu'il hésite à employer. D'ailleurs les matelots,
qui n'ignorent pas que ces gens viennent leur apporter des
liqueurs fortes et leur offrir leurs services, n'exécutent que
mollement les ordres, de sorte que le capitaine est impuissant.
Un fait survenu en 1868 montrera à quel point un capitaine est peu
maître à bord de son navire, dès que celui-ci est envahi par les
«runners». À cette époque, le navire Arcilla fit son entrée dans
les bassins d'Anvers. À peine s'y trouvait-il, qu'il fut assailli,
et cela en pleine ville, par quantité de «runners». Le capitaine
voulut les obliger à déguerpir, ils s'y refusèrent et l'un d'eux
frappa même cet officier. Exaspéré, celui-ci prit son revolver et
fit feu sur la foule; un cordonnier fut blessé.
[1] Empoisonnements. Un vénéfice était un
empoisonnement par sorcellerie, historiquement.
[2] Travail qu'un capitaine ou un armateur peut exiger
des matelots d'un autre navire quand ils sont inoccupés, à
titre de corvée et sans rétribution, pour charger ou
décharger des marchandises.
[3] Tablier d'enfant, d'écolier, à manches longues et
boutonné par derrière. Orthographe commune : sarrau.
[4] Apathique, fainéant.
[5] Voir l'Autre Vue
[6] Il convient de faire remarquer ici que ce livre fut
écrit avant l'introduction en Belgique du service militaire
obligatoire et personnel. La même observation s'applique à
d'importants passages de la troisième partie de cet
ouvrage, notamment au chapitre intitulé Contumance. G.E.
[7] La Bourse d'Anvers brûla dans la nuit du 2 août
1858.
[8] Voir les Nouvelles Kermesses : la fête des saints
Pierre et Paul.
[9] Voir, dans Kees Doorik, la troisième partie.
[10] Voir les Fusillés de Malines.
[11] Vennes, meers, étangs et mares de la Campine ;
scaddes, feux de bruyère et de branches de sapins.
[12] Voir la Faneuse d'Amour.
[13] Voir la Faneuse d'Amour.
[14] Voir « le Tribunal au Chauffoir » dans le Cycle
Patibulaire.
[15] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Chez les Las
d'Aller ».
[16] Voir l'Autre Vue.
[17] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Chez les Las
d'Aller ».
[18] Le Kattendijk-Dok mesurait neuf hectares, le
grand vieux Bassin sept, représentant ensemble une
superficie d'eau de cent soixante mille mètres. Inaugurés
en 1869, deux ans après, ces bassins étaient insuffisants,
car pendant les mois de février et de mars 1871, près de
trois cent cinquante navires furent forcés de rester
échelonnées sur une ligne immense dans la rivière.
[19] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Bon pour le
service »
[20] Voir la Faneuse d'amour.
[21] Voir dans le Cycle patibulaire « le Quadrille du
Lancier »
[22] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Dimanches
mauvais »